PÉCHÉ, SACRIFICE, ET EXPIATION
L'HOMME primitif se considérait comme endetté vis-à-vis des esprits, comme ayant besoin de rédemption. Du point de vue des sauvages sur la justice, les esprits auraient pu leur envoyer beaucoup de malchance. Avec l'écoulement du temps, ce concept se transforma en doctrine du péché et du salut. On considérait l'âme comme venant au monde avec un passif -- le péché originel. Il fallait racheter l'âme, fournir un bouc émissaire. Les chasseurs de têtes pratiquaient le culte de l'adoration des crimes, et en outre ils pouvaient fournir un remplaçant pour leur propre vie, un souffre-douleur.
Les sauvages furent imbus de bonne heure par la notion que les esprits prennent une satisfaction suprême à contempler la misère, les souffrances, et l'humiliation humaines. Tout d'abord les hommes ne s'occupèrent que du péché de commission, mais ensuite ils se préoccupèrent du péché d'omission. Tout le système subséquent des sacrifices se développa autour de ces deux idées. Les primitifs croyaient qu'il fallait faire quelque chose de spécial pour gagner la faveur des dieux; seule une civilisation évoluée reconnaît un Dieu bienveillant et d'humeur égale. La propitiation était une assurance contre la malchance immédiate plutôt qu'un investissement pour une félicité future. Les rites d'abstention, d'exorcisme, de coercition, et de propitiation se fondent tous les uns dans les autres.
1. -- LE TABOU
L'observance d'un tabou était l'effort de l'homme pour esquiver la malchance en s'abstenant de quelque chose, pour éviter d'offenser les esprits fantômes. Tout d'abord les tabous ne furent pas religieux, mais ils acquirent de bonne heure la sanction des fantômes et des esprits; quand ils furent ainsi renforcés, ils devinrent des législateurs et des bâtisseurs d'institutions. Le tabou est la source des normes cérémonielles et l'ancêtre du contrôle primitif de soi. Il fut la première forme de réglementation sociale, et pendant longtemps la seule; il est encore un facteur fondamental de la structure légale de la société.
Le respect que ces prohibitions inspiraient à la pensée des sauvages était exactement proportionnel à leur peur des pouvoirs censés imposer ces prohibitions. La peur du châtiment par les esprits est si vive dans la pensée des primitifs qu'ils meurent parfois de frayeur lorsqu'ils ont violé un tabou; ces épisodes dramatiques renforcent énormément l'emprise du tabou sur la pensée des survivants.
Parmi les premières prohibitions se trouvaient les restrictions sur l'appropriation des femmes et d'autres biens. À mesure que la religion joua un rôle croissant dans l'évolution du tabou, l'article frappé d'interdit fut considéré comme impur, puis comme impie. Les archives des Hébreux sont remplies de mentions concernant des choses pures et impures, saintes et impies, mais les croyances des Hébreux dans ce sens étaient beaucoup moins encombrantes et étendues que chez d'autres peuples.
Les sept commandements de Dalamatia et d'Éden, ainsi que les dix commandements des Hébreux, étaient des tabous précis, tous exprimés dans la même forme négative que les plus anciennes prohibitions; mais ces nouveaux codes avaient une véritable valeur émancipatrice en ce sens qu'ils remplaçaient des milliers de tabous préexistants. En outre, ces commandements promettaient catégoriquement quelque chose en récompense de l'obéissance.
Les tabous primitifs sur la nourriture naquirent du fétichisme et du totémisme. Le porc était sacré pour les Phéniciens, la vache pour les Hindous. Le tabou égyptien sur la viande de porc a été perpétué par la foi hébraïque et islamique. Une variante du tabou sur la nourriture était la croyance qu'une femme enceinte pouvait tellement penser à un certain aliment que l'enfant, lors de sa naissance, serait le reflet de cet aliment, lequel serait alors tabou pour lui.
Les méthodes alimentaires devinrent tabou de bonne heure, d'où l'étiquette de table ancienne et moderne. Les systèmes de castes et les niveaux sociaux sont des vestiges d'antiques prohibitions. Les tabous furent très efficaces pour organiser la société, mais ils étaient terriblement incommodes; le système d'interdit négatif maintenait non seulement des règles utiles et constructives, mais aussi des tabous périmés, désuets, et inutiles.
Nulle société civilisée ne peut toutefois se permettre de critiquer les hommes primitifs, sauf pour leurs tabous nombreux et variés, et les tabous n'auraient jamais persisté s'ils n'avaient été soutenus par la religion primitive. Nombre de facteurs essentiels dans l'évolution humaine ont été extrêmement onéreux, ont coûté d'immenses trésors d'efforts, de sacrifices, et de renoncements; mais ces étapes de la maîtrise de soi furent les véritables échelons sur lesquels l'homme a gravi l'échelle ascendante de la civilisation.
2. -- LE CONCEPT DU PÉCHÉ
La peur du hasard et la crainte de la malchance poussèrent littéralement les hommes à inventer la religion primitive comme une assurance supposée contre ces calamités. Partant de la magie et des fantômes et passant par les esprits et les fétiches, la religion évolua jusqu'aux tabous. Chaque tribu primitive avait son arbre au fruit défendu, littéralement le pommier, mais au figuré consistant en un millier de branches pendantes lourdes de toutes sortes de tabous. L'arbre défendu disait toujours: « Tu ne feras pas ».
Quand la pensée sauvage évolua au point d'imaginer à la fois de bons et de mauvais esprits, et quand le tabou reçut la sanction solennelle de la religion évoluante, la scène fut prête pour l'apparition de la nouvelle conception du péché. L'idée du péché était universellement établie dans le monde bien avant que la religion révélée y pénétrât. Seul le concept du péché permit à la mort naturelle de devenir logique pour la pensée primitive. Le péché était la transgression du tabou, et la mort était le châtiment du péché.
Le péché était rituel, et non rationnel; un acte et non une pensée. L'ensemble de ce concept du péché était entretenu par de vagues traditions de Dilmun et de l'époque d'un petit paradis sur terre. La tradition d'Adam et du Jardin d'Éden prêtait également substance au rave d'un ancien « âge d'or » à l'aurore des races. Tout ceci confirmait les idées qui s'exprimèrent plus tard par la croyance que l'homme avait son origine dans une création spéciale, qu'il avait débuté parfait dans sa carrière, et que la transgression des tabous -- le péché -- l'avait rabaissé à son triste sort ultérieur.
La violation habituelle d'un tabou devint un vice; la loi primitive fit du vice un crime; la religion en fit un péché. Chez les tribus primitives, la violation d'un tabou était un crime et un péché conjugués. Une calamité atteignant la communauté était toujours considérée comme une punition pour un péché de la tribu. Pour ceux qui croyaient que la prospérité va de pair avec la droiture, la prospérité des méchants causa tant de soucis qu'il devint nécessaire d'inventer des enfers pour punir les violateurs de tabous. Le nombre de ces lieux de châtiment futur a varié de un à cinq.
L'idée de confession et de pardon apparut de bonne heure dans la religion primitive. Les hommes demandaient pardon dans une réunion publique pour des péchés qu'ils avaient l'intention de commettre la semaine suivante. La confession était simplement un rite de rémission, et aussi une notification publique de souillure, un rituel pour crier « impur, impur! Suivaient ensuite toutes les formes rituelles de purification. Tous les peuples de l'antiquité pratiquèrent ces cérémonies dépourvues de sens. Bien des coutumes, apparemment hygiéniques, des tribus primitives étaient surtout cérémonielles.
3. -- RENONCEMENT ET HUMILIATION
Le renoncement fut l'étape suivante de l'évolution religieuse; on pratiquait couramment le jeûne. Bientôt s'établit la coutume de s'abstenir de nombreuses formes de plaisir physique, spécialement de nature sexuelle. Le rituel du jeûne était profondément enraciné dans nombre de religions anciennes; en fait, il a été transmis à tous les systèmes modernes de pensée théologique.
Juste à l'époque où les barbares commençaient à renoncer au gaspillage consistant à brûler et à enterrer des biens avec les morts, au moment où la structure économique des races commençait à prendre forme, cette nouvelle doctrine religieuse du renoncement fit son apparition, et des dizaines de milliers d'âmes sérieuses se mirent à briguer la pauvreté. Les biens furent considérés comme un handicap spirituel. La notion des dangers spirituels accompagnant la possession des biens matériels fut largement entretenue à l'époque de Philon et de Paul, et depuis lors elle a toujours notablement influencé la philosophie européenne.
La pauvreté était simplement une partie du rituel de mortification de la chair, qui, malheureusement, s'incorpora dans les écrits et les enseignements de nombre de religions, notamment du christianisme. La pénitence est la forme négative de ce rituel, souvent stupide, de renonciation. Mais tout cela enseigna la maîtrise de soi aux primitifs, et ce fut un progrès vraiment sensible dans l'évolution raciale. La négation de soi et la maîtrise de soi comptèrent parmi les plus grands gains sociaux depuis le début de la religion évolutionnaire. La maîtrise de soi apporte à l'homme une nouvelle philosophie de la vie; elle lui enseigne l'art d'accroître sa fraction de vie en diminuant le dénominateur d'exigences personnelles au lieu de toujours essayer d'augmenter le numérateur de satisfactions égoïstes.
Ces anciennes idées de discipline de soi-même englobaient la flagellation et toutes sortes de tortures physiques. Les prêtres du culte de la mère étaient spécialement actifs pour enseigner la vertu des souffrances physiques; ils donnaient l'exemple en se soumettant à la castration. Les Hébreux, les Hindous, et les Bouddhistes étaient de fidèles zélateurs de cette doctrine d'humiliation physique.
Durant toute l'antiquité, les hommes cherchèrent par ce moyen à bénéficier auprès de leurs dieux d'un supplément de crédit dû à leur renoncement. Il fut jadis coutumier, quand on éprouvait certaines tensions émotionnelles, de faire le voeu de renoncer à soi et de se torturer. Avec le temps, ces voeux prirent la forme de contrats avec les dieux. En ce sens, ils représentaient un véritable progrès évolutionnaire, car les dieux étaient censés faire quelque chose de précis en récompense de cette torture et de cette mortification de la chair. Les voeux étaient aussi bien négatifs que positifs. Aujourd'hui c'est aux Indes, parmi certains groupes, que l'on observe le mieux des serments de nature aussi extrême et nuisible.
Il était bien naturel que le culte du renoncement et de l'humiliation prêtat attention aux satisfactions sexuelles. Le culte de la continence prit naissance comme un rite parmi les soldats qui allaient se lancer dans la bataille; plus tard, il devint la pratique des « saints ». Il tolérait le mariage en le considérant comme un mal moindre que la fornication. Nombre de grandes religions ont été défavorablement influencées par cet ancien culte, mais aucune plus notoirement que le christianisme. L'Apôtre Paul en était un zélateur, et ses vues personnelles se reflètent dans les enseignements qu'il introduisit dans la théologie chrétienne: « Il est bon pour un homme de ne pas toucher de femme ». « Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi-même ». « Je dis donc aux célibataires et aux veuves de demeurer comme moi ». Paul savait bien que ces enseignements ne faisaient pas partie de l'évangile de Jésus, et il le reconnaît en disant: « Je dis ceci par permission et non par commandement » (1). Ce culte conduisit Paul à mépriser les femmes. Le malheur est que ses opinions personnelles ont longtemps influencé les enseignements d'une grande religion. Si le conseil de l'éducateur réparateur de tentes était littéralement et universellement suivi, la race humaine prendrait fin d'une manière soudaine et peu glorieuse. En outre, le fait de mêler une religion aux anciens cultes de continence conduit directement à la guerre contre le mariage et le foyer, qui sont les véritables bases de la société et les institutions fondamentales du progrès humain. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ces croyances aient favorisé la formation de prêtrises pratiquant le célibat dans les nombreuses religions de divers peuples.
Un jour l'homme devra apprendre à jouir de la liberté sans licence, de la nourriture sans gloutonnerie, et du plaisir sans débauche. La maîtrise de soi est une meilleure politique humaine pour régler sa conduite que l'extrême reniement de soi. Jésus n'a d'ailleurs jamais enseigné ces points de vue déraisonnables à ses disciples.
(1) I Corinthiens VII-1 à 9.
4. -- LES ORIGINES DU SACRIFICE
Le sacrifice en tant que partie des dévotions religieuses, comme beaucoup d'autres rites d'adoration, n'eut pas une origine simple et unique. La tendance à s'incliner devant le pouvoir et à se prosterner en adoration en présence d'un mystère est préfigurée par le chien qui se couche devant son maître. Il n'y a qu'un pas entre l'impulsion à adorer et l'acte du sacrifice. L'homme primitif mesurait la valeur de son sacrifice à la douleur qu'il ressentait. Lorsque l'idée de sacrifice s'attacha pour la première fois au cérémonial religieux, elle ne fut jamais envisagée sans accompagnement de souffrances. Les premiers sacrifices furent des actes tels que celui de s'arracher les cheveux, se taillader la chair, se mutiler, se casser les dents, et se couper les doigts. Avec l'avance de la civilisation, ces concepts grossiers du sacrifice furent élevés au niveau des rites d'abnégation de soi, d'ascétisme, de jeûne, de privations, et plus tard de la doctrine chrétienne de sanctification par les chagrins, les souffrances, et la mortification de la chair.
Tôt dans l'évolution de la religion, il exista deux conceptions du sacrifice: l'idée de sacrifier des offrandes, qui impliquait l'attitude d'action de grâces, et le sacrifice pour la dette, qui englobait l'idée de rédemption. La notion de substitution se développa plus tard.
Plus tard encore, l'homme conçut que son sacrifice, quelle qu'en fût la nature, pouvait servir de messager auprès des dieux; il pouvait faire l'effet d'une odeur agréable dans les narines de la déité. Cela amena l'usage de l'encens et les autres notes esthétiques des rites de sacrifice; ceux-ci se transformèrent en festoiements sacrificiels qui devinrent de plus en plus minutieux et chamarrés.
Avec l'évolution de la religion, les rites sacrificiels de conciliation et de propitiation remplacèrent les anciennes méthodes d'abstention, d'apaisement, et d'exorcisme.
L'idée initiale du sacrifice fut celle d'un impôt de neutralité perçu par les esprits ancestraux; l'idée d'expiation se développa seulement plus tard. A mesure que les hommes s'écartaient de la notion d'une origine évolutionnaire pour la race, à mesure que les traditions de l'époque du Prince Planétaire et du séjour d'Adam étaient filtrées par le temps, le concept du péché et du péché originel se répandit. Le sacrifice pour un péché accidentel et personnel se transforma par évolution en la doctrine du sacrifice pour expier le péché de la race. L'offrande du sacrifice était un expédient d'assurance générale qui couvrait tout, même la rancune et la jalousie d'un dieu inconnu.
Entouré de tant d'esprits sensitifs et de dieux rapaces, l'homme primitif était en face d'une telle foule de déités créancières qu'il fallait tous les prêtres, les rites, et les sacrifices pendant une vie entière pour le tirer de ses dettes spirituelles. La doctrine du péché originel, ou culpabilité raciale, faisait débuter chaque personne avec une dette sérieuse envers les pouvoirs spirituels.
Les hommes reçoivent des cadeaux et des pots-de-vin, mais quand on en offre aux dieux, on les décrit comme étant consacrés, rendus sacrés, ou bien on les appelle sacrifices. Le renoncement était la forme négative de la propitiation; le sacrifice en devint la forme positive. L'acte de propitiation incluait la louange, la glorification, la flatterie, et même le divertissement. Ce sont les reliquats de ces pratiques positives de l'antique culte de propitiation qui constituent les formes modernes d'adoration divine. Celles-ci sont simplement la transformation en rites des anciennes techniques sacrificielles de la propitiation positive.
Un sacrifice d'animaux avait, pour les hommes primitifs, une signification bien plus grande qu'il n'en peut avoir pour les races modernes. Les barbares considéraient les animaux comme leurs proches parents effectifs. Avec l'écoulement du temps, l'homme devint astucieux dans ses sacrifices et cessa d'offrir ses animaux de travail. Au début, il sacrifiait le meilleur de tout, y compris ses animaux domestiques.
Un certain souverain égyptien ne se vantait pas lorsqu'il affirmait avoir sacrifié 113.433 esclaves, 493.386 têtes de bétail, 88 bateaux, 2.756 statuettes d'or, 331.702 jarres de miel, 228.380 jarres de vin, 680.714 oies, 6.744.428 miches de pain, et 5.740.352 sacs de monnaie. Pour en arriver là, il fallait qu'il eût prélevé de cruels impôts sur ses sujets soumis à un travail pénible.
La simple nécessité poussa finalement ces demi-sauvages à manger la partie matérielle des créatures sacrifiées, les dieux ayant bénéficié de leur âme. Cette coutume trouva sa justification dans le simulacre de l'ancien repas sacré, un service de communion conforme aux usages modernes.
5. -- SACRIFICES ET CANNIBALISME
Les idées modernes sur le cannibalisme sont entièrement fausses; le cannibalisme faisait partie des moeurs de la société primitive. Alors qu'il est traditionnellement horrible pour la civilisation moderne, il était un élément de la structure sociale et religieuse de la société primitive. Des intérêts collectifs dictèrent la pratique du cannibalisme. Il se développa sous la pression de la nécessité et persista parce que les hommes étaient esclaves de la superstition et de l'ignorance. Il était une coutume sociale, économique, religieuse, et militaire.
Les premiers hommes étaient des cannibales; ils aimaient la chair humaine, et c'est pourquoi ils l'offraient comme un don de nourriture aux esprits et à leurs dieux primitifs. Puisque les esprits fantômes étaient simplement des hommes modifiés, et puisque la nourriture était le principal besoin des hommes, alors la nourriture devait être le plus grand besoin d'un esprit.
Le cannibalisme fut jadis à peu près universel parmi les races en évolution. Les Sangiks étaient tous cannibales, mais à l'origine, les Andonites, les Nodites, et les Adamites ne l'étaient pas; les Andites non plus jusqu'à ce qu'ils se soient exagérément mêlés aux races évolutionnaires.
L'appétit pour la chair humaine grandit. Inaugurée par la faim, l'amitié, la revanche, ou le rituel religieux, l'absorption de chair humaine devint l'habitude du cannibalisme. Elle naquit par suite de la pénurie de nourriture, bien que cette pénurie en fût rarement le motif sous-jacent. Cependant les Esquimaux et les premiers Andites s'adonnaient rarement au cannibalisme, sauf en période de famine. Les hommes rouges, spécialement en Amérique Centrale, étaient cannibales. Les mères primitives eurent jadis l'habitude générale de tuer et de manger leurs propres enfants en vue de renouveler la force qu'elles avaient perdue lors de la parturition. Au Queensland, il arrive encore souvent que le premier-né soit ainsi tué et dévoré. A une époque récente, de nombreuses tribus africaines ont délibérément recouru au cannibalisme comme procédé de guerre, une sorte d'atrocité pour terroriser leurs voisins.
Un certain cannibalisme résulta de la dégénérescence de lignées jadis supérieures, mais il prévalait surtout parmi les races évolutionnaires. L'habitude de manger des hommes naquit à une époque où les hommes éprouvaient des émotions intenses et après au sujet de leurs ennemis. Le fait de manger de la chair humaine fit partie d'une cérémonie solennelle de revanche. On croyait que de cette manière le fantôme d'un ennemi pouvait être détruit ou incorporé à celui du mangeur. L'idée que les sorciers obtenaient leurs pouvoirs en mangeant de la chair humaine fut jadis une croyance très répandue.
Certains groupes de mangeurs d'hommes ne voulaient consommer que des membres de leur propre tribu; cette consanguinité pseudo-spirituelle était censée accentuer la solidarité de la tribu. Les mêmes mangeaient aussi des ennemis pour se venger, avec l'idée de s'approprier leur force. On considérait comme un honneur pour l'âme d'un ami ou d'un compagnon de tribu de manger son corps, tandis qu'en dévorant un ennemi on ne faisait que lui infliger un juste châtiment. La pensée des sauvages n'avait nullement la prétention d'être logique.
Chez certaines tribus, les parents âgés cherchaient à être mangés par leurs enfants. Chez d'autres, la coutume voulait que l'on s'abstienne de manger des proches parents; on vendait leurs corps ou on les échangeait contre des corps d'étrangers. Il existait un commerce considérable de femmes et d'enfants engraissés pour la boucherie. Quand la maladie ou la guerre ne parvenaient pas à limiter la population, l'excédent était mangé sans cérémonie.
Le cannibalisme a graduellement tendu à disparaître sous les influences suivantes:
| 1. Il devint fréquemment une cérémonie communautaire, la prise de responsabilité collective pour infliger la peine de mort à un membre de la tribu. La culpabilité du sang cesse d'être un crime quand tous y participent, quand la société y prend part. La dernière pratique du cannibalisme en Asie fut de manger les criminels exécutés. | |
| 2. Le cannibalisme devint de très bonne heure un rite religieux, mais la croissance de la peur des fantômes n'eut pas toujours l'effet de le réduire. | |
| 3. Finalement il progressa au point où l'on ne mangeait plus que certaines parties du corps, les parties que l'on supposait contenir l'âme ou des portions de l'esprit. Il devint commun de boire du sang et de mélanger les parties « comestibles » du corps avec des drogues. | |
| 4. Il se limita aux: hommes; on défendit aux femmes de manger de la chair humaine. | |
| 5. On le limita ensuite aux prêtres, aux chefs, et aux chamans. | |
| 6. Il devint ensuite tabou pour les tribus supérieures. Le tabou sur le cannibalisme prit origine à Dalamatia et se répandit ensuite lentement dans le monde. Les Nodites encouragèrent la crémation comme moyen de combattre le cannibalisme, car il fut jadis courant de déterrer des cadavres pour les manger. | |
| 7. Les sacrifices humains sonnèrent le glas du cannibalisme. La chair humaine était devenue la nourriture des hommes supérieurs, des chefs. On finit par la réserver aux esprits encore supérieurs, et c'est ainsi que l'offrande de sacrifices humains mit efficacement fin au cannibalisme, excepté chez les tribus les plus inférieures. Quand la pratique des sacrifices humains fut pleinement établie, le cannibalisme devint tabou; la chair humaine n'était plus une nourriture que pour les dieux; les hommes n'avaient le droit d'en manger qu'un petit morceau cérémoniel, un sacrement. |
Finalement la pratique de substituer des animaux devint un usage général pour les buts sacrificiels. Même parmi les tribus les plus arriérées, on mangea des chiens, ce qui réduisit grandement le cannibalisme. Le chien fut le premier animal domestique, et il était tenu en haute estime à la fois comme animal domestique et comme nourriture.
6. -- L'ÉVOLUTION DES SACRIFICES HUMAINS
Les sacrifices humains résultèrent indirectement du cannibalisme et furent aussi sa cure. Le désir de fournir une escorte d'esprits au monde des esprits conduisit également à la diminution du cannibalisme, car on n'eut jamais la coutume de manger les morts ainsi sacrifiés. Nulle race n'a été entièrement dégagée de la pratique du cannibalisme sous une certaine forme et à une certaine époque. Les Andites, les Nodites, et les Adamites furent ceux qui s'y adonnèrent le moins.
Les sacrifices humains ont été virtuellement universels; ils se maintinrent dans les coutumes religieuses des Chinois, des Hindous, des Égyptiens, des Hébreux, des Mésopotamiens, des Grecs, des Romains, et de nombreux autres peuples; on les retrouve encore récemment parmi les tribus arriérées d'Afrique et d'Australie. Les Indiens d'Amérique avaient une civilisation qui émergeait du cannibalisme et se trouvait donc imbue de sacrifices humains, surtout en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Les Chaldéens furent les premiers à abandonner les sacrifices humains dans les circonstances ordinaires et à y substituer des animaux. Il y a environ deux mille ans, un empereur japonais au coeur tendre introduisit des statuettes d'argile pour remplacer les sacrifices humains, et c'est seulement au XIième siècle que la pratique de ces sacrifices s'éteignit en Europe septentrionale. Parmi certaines tribus arriérées, elle est perpétuée par des volontaires comme une sorte de suicide religieux ou rituel. Un chaman ordonna jadis de sacrifier un vieil homme très respecté d'une certaine tribu. La population se révolta et refusa d'obéir, sur quoi le vieil homme se fit expédier dans l'au-delà par son propre fils; les anciens avaient réellement foi en cette coutume.
Parmi les récits illustrant les déchirements de coeur des luttes entre les anciennes coutumes religieuses honorées par le temps et les exigences contraires de la civilisation en progrès, l'histoire n'en relate pas de plus tragique et de plus pathétique que celui de Jephthé et de sa fille unique (1). Selon la coutume courante, cet homme bien intentionné avait fait un voeu stupide, une transaction avec le « dieu des batailles », acceptant de payer un certain prix pour la victoire sur ses ennemis. Ce prix consistait à faire un sacrifice de ce qui sortirait en premier lieu de sa maison à sa rencontre quand il reviendrait à son foyer. Jephthé pensait que l'un de ses fidèles esclaves viendrait ainsi le saluer, mais il arriva que sa fille, son unique enfant, sortit pour lui souhaiter la bienvenue chez lui. Ainsi, même à cette date tardive et chez un peuple supposé civilisé, cette belle jeune fille, après deux mois de deuil sur son sort, fut effectivement offerte en sacrifice par son père, avec l'approbation des hommes de sa tribu. Tout ceci fut fait à l'encontre des rigoureuses ordonnances de Moïse sur les offrandes de sacrifices humains. Mais les hommes et les femmes sont ivres de faire des voeux stupides et inutiles, et les hommes de l'antiquité tenaient ces engagements pour hautement sacrés.
(1) Juges XI.
Jadis, quand on commençait la construction d'un édifice de quelque importance, il était courant de mettre à mort un être humain comme « sacrifice de fondation ». Cela fournissait un esprit fantôme pour veiller sur l'édifice et le protéger. Quand les Chinois étaient prêts à fondre une cloche, la coutume ordonnait le sacrifice d'au moins une jeune fille pour améliorer le timbre de la cloche; la jeune fille choisie était jetée vivante dans le métal en fusion.
De nombreux groupes eurent longtemps la pratique d'emmurer vivants des esclaves dans les murs importants. Plus tard, les tribus du nord de l'Europe se contentèrent d'emmurer l'ombre d'un passant pour remplacer la coutume d'ensevelir des personnes vivantes dans les parois des nouveaux bâtiments. Les Chinois enterraient dans un mur les ouvriers qui étaient morts en le bâtissant.
En construisant les murs de Jéricho, un roitelet de Palestine « en posa les fondations sur Abiram, son fils premier-né, et en posa les portes sur Ségub, son plus jeune fils » (1). A cette date tardive, non seulement ce père mit deux de ses fils vivants dans les trous de fondation des portes de la ville, mais son acte fut transcrit comme accompli « selon la parole de l'Éternel ». Moïse avait interdit ces sacrifices de fondation, mais les Israélites y revinrent bientôt après sa mort. Les cérémonies du XXième siècle consistant à déposer des colifichets et des souvenirs dans la première pierre d'un nouvel édifice sont une réminiscence des sacrifices primitifs de fondation.
(1) I Rois XVI-34.
Bien des peuples eurent longtemps la coutume de dédier les premiers fruits aux esprits. Ces observances, maintenant plus ou moins symboliques, sont toutes des survivances des cérémonies primitives impliquant des sacrifices humains. L'idée d'offrir le premier-né comme un sacrifice était très répandue parmi les anciens, spécialement chez les Phoniciens qui furent les derniers à l'abandonner. Lors du sacrifice, on avait l'habitude de dire « la vie retourne à la vie ». Maintenant, lors d'un décès, vous dites « la poussière retourne à la poussière ».
Bien que choquant pour les susceptibilités civilisées, le spectacle d'Abraham contraint de sacrifier son fils Isaac n'était pas une idée nouvelle ou étrange pour les gens de cette époque. La pratique a longtemps prévalu chez les pères, à des moments de grande tension émotive, de sacrifier leur fils premier-né. De nombreux peuples ont une tradition analogue à cette histoire, car il exista jadis une croyance universelle et profonde à la nécessité d'offrir un sacrifice humain lorsqu'il était arrivé quelque chose d'extraordinaire ou d'insolite.
7. -- LES MODIFICATIONS DES SACRIFICES HUMAINS
Moïse essaya de mettre fin aux sacrifices humains en inaugurant la rançon comme substitut. Il établit un barème systématique permettant à ses gens d'échapper aux pires résultats de leurs voeux téméraires et stupides. On pouvait racheter des terres, des biens, et des enfants moyennant des honoraires établis, payables aux prêtres. Les groupes qui cessèrent de sacrifier leurs premier-nés possédèrent bientôt de grands avantages sur leurs voisins moins évolués qui continuaient ces atrocités. Non seulement beaucoup de tribus arriérées furent très affaiblies par cette perte de fils, mais encore la dévolution successorale du commandement fut souvent rompue.
Un dérivatif du sacrifice désuet des enfants fut la coutume de barbouiller du sang sur le linteau des portes de la maison (1) pour protéger les premier-nés. On le faisait souvent en connexion avec l'une des fêtes sacrées de l'année, et cette cérémonie prévalut jadis dans la majeure partie du monde, depuis le Mexique jusqu'à l'Égypte.
(1) Exode XII.
Même après que la plupart des groupes eurent renoncé au meurtre rituel des enfants, ils gardèrent la coutume d'abandonner un enfant dans le désert, ou sur l'eau dans un petit bateau. Si l'enfant survivait, on croyait que les dieux étaient intervenus pour le protéger, comme la tradition le rapporte pour Sargon, Cyrus, Moïse, et Romulus. Vint ensuite la pratique de dédier les fils premier-nés comme sacrés ou sacrificiels; on les laissait grandir, puis on les exilait au lieu de les faire mourir; ce fut l'origine de la colonisation. Les Romains adhéraient à cette coutume dans leurs plans de colonisation.
Nombre d'associations spéciales entre la lascivité et le culte primitif prirent naissance en liaison avec les sacrifices humains. Dans les temps anciens, si une femme rencontrait des chasseurs de têtes, elle pouvait racheter sa vie par un abandon sexuel. Plus tard, une jeune fille consacrée comme sacrifice aux dieux pouvait choisir de racheter sa vie en dédiant définitivement son corps au service sexuel sacré du temple; de cette manière, elle pouvait gagner l'argent de sa rédemption. Les anciens considéraient comme très ennoblissant d'avoir des rapports sexuels avec une femme ainsi engagée pour la rançon de sa vie. La fréquentation de ces filles sacrées était une cérémonie religieuse, et l'ensemble du rite fournissait en outre un prétexte acceptable pour des satisfactions sexuelles ordinaires. C'était une subtile manière de se tromper soi-même, et les filles et leurs partenaires prenaient plaisir à la pratiquer. Les moeurs sont toujours en retard sur le progrès évolutionnaire de la civilisation; elles sanctionnent ainsi les pratiques sexuelles plus primitives et plus sauvages des races évoluantes.
La prostitution dans les temples s'étendit finalement dans toute l'Europe du sud et l'Asie. L'argent gagné par les prostituées des temples fut considéré comme sacré par tous les peuples -- un don de grande valeur à offrir aux dieux. Les femmes du type le plus évolué emplissaient le marché sexuel du temple et consacraient leurs gains à toutes sortes de services sacrés et d'oeuvres d'intérêt public. De nombreuses femmes des meilleures classes amassaient leur dot par un service sexuel temporaire dans les temples, et la plupart des hommes préféraient épouser de telles femmes.
8. -- RÉDEMPTION ET ALLIANCES
La rédemption sacrificielle et la prostitution dans les temples étaient en réalité des modifications du sacrifice humain. Vint ensuite le simulacre de sacrifice des filles. Cette cérémonie consistait en une saignée accompagnée d'une consécration à la virginité pour la vie; ce fut une réaction morale contre l'ancienne prostitution dans les temples. À une époque plus récente, des vierges se consacrèrent de leur plein gré au service d'entretien des feux sacrés des temples.
Les hommes finirent par concevoir l'idée que l'offrande d'une partie du corps pouvait remplacer le sacrifice humain total de jadis. Les mutilations physiques furent également considérées comme des substituts acceptables. Cheveux, ongles, sang, et même doigts et orteils furent sacrifiés. L'ancien rite ultérieur et à peu près universel de la circoncision dériva du culte du sacrifice partiel; il était purement sacrificiel; nulle pensée d'hygiène ne lui était attachée. Les hommes furent circoncis, les femmes eurent leurs oreilles percées.
Ultérieurement, on prit l'habitude d'attacher des doigts ensemble au lieu de les couper. On se rasa la tête et l'on se coupa les cheveux également à titre de dévotion religieuse. La castration fut d'abord une modification de l'idée des sacrifices humains. On continue à percer les nez et les lèvres en Afrique, et le tatouage est une évolution artistique des cicatrices grossières que l'on se faisait primitivement sur le corps.
À la suite d'enseignements plus élevés, la coutume du sacrifice finit par être associée à l'idée d'alliance. Enfin on conçut les dieux comme faisant de réels accords avec les hommes, et ce fut une étape majeure dans l'évolution de la religion. La loi, une alliance, remplaça la chance, la peur, et la superstition.
Les hommes ne pouvaient même pas rêver d'établir un contact avec la déité avant que leur concept de Dieu eût progressé au niveau où ils envisagèrent la possibilité d'accorder leur confiance aux contrôleurs de l'univers. Les primitifs se faisaient de Dieu une idée tellement anthropomorphe qu'ils furent incapables de concevoir une Déité digne de confiance avant d'être devenus eux-mêmes relativement dignes de confiance, moraux, et éthiques.
L'idée de contracter une alliance avec les dieux finit cependant par se faire jour. L'homme évolutionnaire acquit finalement une dignité morale suffisante pour oser traiter avec ses dieux. C'est ainsi que le trafic des offrandes de sacrifices se transforma graduellement pour devenir le marchandage philosophique de l'homme avec Dieu. Tout cela représentait un nouvel expédient pour s'assurer contre la malchance, ou plutôt une meilleure technique pour acheter plus nettement la prospérité. Ne nourrissez pas l'idée fausse que les sacrifices primitifs étaient des dons librement offerts aux dieux, des offrandes de gratitude ou d'actions de grâces; ils n'étaient pas des expressions de véritable adoration.
Les formes primitives de prière n'étaient ni plus ni moins que des marchandages avec les esprits, une discussion avec les dieux. Elles représentaient une sorte de troc dans lequel on substituait la plaidoirie et la persuasion à quelque chose de plus tangible et de plus coûteux. L'expansion des échanges entre les races avait inculqué le sens commercial et développé l'habileté dans les trocs; ces caractéristiques commencèrent alors à apparaître dans les méthodes humaines d'adoration. De même que certains hommes étaient meilleurs commerçants que d'autres, de même certains furent, considérés comme faisant de meilleurs prieurs que d'autres. La prière d'un homme juste était tenue en haute estime. Le juste était celui qui avait payé toutes ses dettes aux esprits, qui avait pleinement rempli toutes ses obligations rituelles envers les dieux.
La prière primitive n'était guère une adoration; c'était une demande avec marchandage pour obtenir la santé, la richesse, et la vie. Sous bien des rapports, les prières n'ont pas beaucoup changé avec l'écoulement des âges. On continue à les lire à haute voix dans des livres, à les réciter officiellement, et à les écrire pour les placer dans des moulins et les accrocher aux arbres, où le souffle des vents évitera aux hommes la peine de dépenser leur propre souffle.
9. -- SACRIFICES ET SACREMENTS
Au cours de l'évolution des rituels d'Urantia, les sacrifices humains ont progressé depuis les sanglants procédés cannibales jusqu'à des niveaux supérieurs et plus symboliques. Les rites primitifs de sacrifice engendrèrent les cérémonies ultérieures des sacrements. A une époque plus récente, seul le prêtre absorbait un morceau du sacrifice cannibale ou une goutte de sang humain, et ensuite toute l'assistance mangeait de l'animal substitué. Les idées primitives de rançon, de rédemption, et d'alliance ont évolué pour devenir les services sacramentels plus modernes. Toute cette évolution cérémonielle a exercé une puissante influence sur les liens sociaux.
En liaison avec le culte de la Mère de Dieu, au Mexique et ailleurs, on utilisa finalement un sacrement de gâteaux et de vin à la place de la chair et du sang des anciens sacrifices humains. Les Hébreux pratiquèrent longtemps ce rituel comme partie de leurs cérémonies de la Pâque, et ce fut dans ce cérémonial que prit naissance la version chrétienne ultérieure du sacrement.
Les anciennes confréries sociales étaient basées sur le rite consistant à boire du sang; la confraternité juive primitive était une affaire de sang sacrificiel. Paul inaugura un nouveau culte chrétien bâti sur « le sang de l'alliance éternelle » (1). Bien qu'il ait inutilement encombré le christianisme avec des enseignements sur le sang et le sacrifice, il réussit à mettre fin une fois pour toutes aux doctrines de rédemption par des sacrifices d'hommes ou d'animaux. Ses compromis théologiques montrent que la révélation elle-même doit se soumettre au contrôle gradué de l'évolution. Selon Paul, Christ est devenu le sacrifice humain ultime et suffisant à tout; le divin Juge est maintenant pleinement et définitivement satisfait.
Ainsi, après de longs âges, le culte du sacrifice s'est transformé en culte du sacrement. Les sacrements des religions modernes sont donc les successeurs légitimes des cérémonies primitives de sacrifices humains et des rituels cannibales encore plus primitifs. Bien des personnes comptent encore sur le sang pour le salut, mais le sang est au moins devenu emblématique, symbolique, et mystique.
(1) Hébreux XIII-20.
10. -- LE PARDON DES PÉCHÉS
C'est seulement par les sacrifices que les anciens obtenaient la conscience d'être en faveur auprès de Dieu. Les modernes doivent développer de nouvelles techniques pour atteindre la conscience intérieure du salut. La conscience du péché persiste dans la pensée humaine, mais les archétypes mentaux de la délivrance du péché sont maintenant périmés et démodés. La réalité du besoin spirituel subsiste, mais le progrès intellectuel a détruit les antiques manières d'obtenir la paix et la consolation pour la pensée et pour l'âme.
Il faut redéfinir le péché comme une infidélité délibérée envers la Déité. L'infidélité comporte des degrés: la fidélité partielle due à l'indécision, la fidélité divisée due à un conflit, la fidélité évanescente due à l'indifférence, et la mort de la fidélité due à la consécration à des idéaux impies.
Le sens ou sentiment de culpabilité est la conscience d'avoir contrevenu aux moeurs. Il n'y a pas réellement péché en l'absence d'une infidélité consciente envers la Déité.
La possibilité de reconnaître le sens de culpabilité est un attribut de distinction transcendante pour l'humanité. Il ne dénote pas la médiocrité chez l'homme, mais le situe plutôt à part comme une créature de grandeur potentielle et de gloire toujours ascendante. Le sentiment d'indignité est le stimulant initial qui transfère la pensée humaine sur les splendides niveaux de noblesse morale, de clairvoyance cosmique, et de vie spirituelle. Toutes les significations de l'existence sont alors changées du plan temporel au plan éternel, et toutes les valeurs sont élevées du plan humain au plan divin.
La confession du péché est une répudiation virile de l'infidélité, mais elle n'atténue en aucune manière les conséquences dans l'espace-temps de cette infidélité. La confession -- la récognition sincère de la nature du péché -- est toutefois essentielle pour la croissance religieuse et le progrès spirituel.
Le pardon des péchés par la Déité est le renouvellement des relations de fidélité qui suit une période de la conscience où l'homme est déchu de ces relations comme conséquence d'une rébellion consciente. Le pardon ne doit pas être recherché, mais reçu en tant que conscience du rétablissement des relations de fidélité entre la créature et le Créateur. Tous les fils loyaux de Dieu sont heureux, aiment le service, et progressent constamment dans l'ascension du Paradis.
[Présenté par une Brillante Étoile du Soir de Nébadon.]
FÉTICHES, AMULETTES, ET MAGIE
LE concept d'un esprit entrant dans un objet inanimé, un animal, ou un être humain est une croyance fort ancienne et honorable, car elle a prévalu depuis le commencement de l'évolution de la religion. Cette doctrine de possession par un esprit n'est rien de plus ou de moins que le fétichisme. Le sauvage n'adore pas nécessairement le fétiche il adore et révère très logiquement l'esprit qui y habite.
Au début, on crut que l'esprit d'un fétiche était le fantôme d'un humain décédé; plus tard, on supposa que les esprits supérieurs résidaient dans des fétiches. Le culte des fétiches finit ainsi par incorporer toutes les idées primitives sur les fantômes, les âmes, les esprits, et la possession par les démons.
1. -- LA CROYANCE AUX FÉTICHES
Les hommes primitifs ont toujours eu envie de transformer en fétiches toutes les choses extraordinaires; le hasard donna donc naissance à beaucoup de fétiches. Un homme est malade, quelque chose arrive, et il recouvre la santé; on attribue sa guérison à un fétiche. Le même phénomène se vérifie pour la réputation de nombreux médicaments et les méthodes de traitement des maladies au hasard. Des objets liés à des rêves avaient des chances d'être convertis en fétiches. Des volcans, mais non des montagnes, des comètes, mais non des étoiles, devinrent des fétiches. Les hommes primitifs considéraient les étoiles filantes et les météores comme indiquant l'arrivée sur terre d'esprits visiteurs spéciaux.
Les premiers fétiches furent des cailloux portant des marques particulières, et depuis lors les hommes ont toujours recherché les « pierres sacrées ». Un collier était jadis une collection de pierres sacrées, une trousse d'amulettes. Bien des tribus eurent des pierres fétiches, mais peu de ces fétiches ont survécu comme la pierre noire de la Caaba et la Pierre de Scone. Le feu et l'eau figurèrent aussi parmi les premiers fétiches. L'adoration du feu ainsi que la croyance à l'eau bénite survivent encore.
Les arbres fétiches n'apparurent que plus tard, mais parmi certaines tribus la persistance de l'adoration de la nature conduisit à croire à des amulettes habitées par certains esprits de la nature. Quand des plantes et des fruits devenaient fétiches, ils étaient tabous comme nourriture. La pomme fut parmi les premières à se ranger dans cette catégorie; les peuples levantins n'en mangeaient jamais.
Si un animal mangeait de la chair humaine, il devenait un fétiche. C'est ainsi que le chien devint l'animal sacré des Parsis. Si le fétiche est un animal et si le fantôme y réside en permanence, alors le fétichisme peut empiéter sur la réincarnation. Les sauvages enviaient les animaux sous bien des rapports; ils ne se sentaient pas supérieurs à eux et recevaient souvent le nom de leur bête favorite.
Quand des animaux devinrent fétiches, il s'ensuivit un tabou sur l'absorption de la chair de ces animaux. À cause de leur ressemblance avec les hommes, les singes furent très tôt des animaux fétiches; plus tard des serpents, des oiseaux, et des porcs furent également considérés comme tels. À une certaine époque, la vache fut un fétiche; son lait était tabou et ses excréments hautement considérés. Le serpent était vénéré en Palestine, spécialement par les Phéniciens qui le considéraient, ainsi que les Juifs, comme le porte-parole des mauvais esprits. Chez de nombreux peuples modernes, on croit encore au pouvoir magique des reptiles. Le serpent a été vénéré en Arabie, dans toute l'Inde, et jusque chez les hommes rouges avec la danse du serpent de la tribu Moqui.
Certains jours de la semaine étaient des fétiches. Pendant des âges, le vendredi a été considéré comme un jour de malchance et le nombre treize comme mauvais. Les nombres heureux trois et sept vinrent de révélations ultérieures. Le quatre était le chiffre de chance des primitifs parce qu'ils avaient reconnu de bonne heure les quatre points cardinaux. Ils croyaient que le fait de compter le bétail ou d'autres possessions portait malchance. Les anciens s'opposaient toujours au recensement, au « dénombrement du peuple » (1).
(1) 2 Samuel XXIV et I Chroniques XXI.
Les primitifs ne firent pas du sexe un fétiche exagéré; ils n'accordaient à la fonction reproductrice qu'une attention limitée; les sauvages avaient des pensées naturelles; ils n'étaient ni obscènes ni lascifs.
La salive était un puissant fétiche; on pouvait chasser les démons d'une personne en crachant sur elle. Le plus grand compliment des aînés ou des supérieurs consistait à cracher sur vous. Certaines parties du corps humain furent regardées comme des fétiches potentiels, en particulier les cheveux et les ongles. Les longs ongles des mains des chefs avaient une grande valeur, et leurs rognures constituaient de puissants fétiches. La croyance aux crânes comme fétiches rend compte d'une grande partie de l'activité des chasseurs de têtes. Les cordons ombilicaux étaient des fétiches hautement appréciés, et le sont encore aujourd'hui en Afrique. Le premier jouet de l'humanité fut un cordon ombilical conservé. Orné de perles comme on le faisait souvent, il fut le premier collier des humains.
Les enfants bossus ou infirmes étaient considérés comme des fétiches. On croyait que les lunatiques avaient été frappés par la lune. Les hommes primitifs ne pouvaient distinguer entre le génie et la folie. Les idiots étaient soit battus à mort, soit révérés comme des personnalités fétiches. L'hystérie confirma de plus en plus la croyance populaire à la sorcellerie; les épileptiques étaient souvent prêtres ou médecins. On regardait l'ivresse comme une forme de possession par un esprit; quand un sauvage tirait une bordée, il mettait une feuille dans ses cheveux pour désavouer la responsabilité de ses actes. Les poisons et les spiritueux devinrent des fétiches; ils passaient pour être possédés.
Nombre de personnes considéraient les génies comme des personnalités fétiches possédées par un esprit sage. Ces hommes de talent apprirent bientôt à recourir à la fraude et à des stratagèmes pour servir leurs propres intérêts. On croyait qu'un homme fétiche était plus qu'humain; il était divin et même infaillible. C'est ainsi que les dirigeants, rois, prêtres, prophètes, et chefs d'Église finirent par disposer d'un grand pouvoir et par exercer une autorité démesurée.
2. -- L'ÉVOLUTION DU FÉTICHISME
On supposait que les fantômes préféraient habiter un objet qui leur avait appartenu pendant leur incarnation. Cette croyance explique l'efficacité de bien des reliques modernes. Les anciens vénéraient toujours les os de leurs chefs, et nombre de personnes regardent encore les ossements de leurs saints et de leurs héros avec une crainte superstitieuse. Même aujourd'hui, on fait des pèlerinages sur la tombe de grands hommes.
La croyance aux reliques est une conséquence naturelle de l'antique culte des fétiches. Les reliques des religions modernes représentent une tentative pour rationaliser les fétiches des sauvages et les élever à une place digne et respectable dans les systèmes religieux actuels. On condamne comme païenne la croyance aux fétiches et à la magie, mais on trouve très bien d'accepter les reliques et les miracles.
Le foyer -- l'endroit du feu -- devint plus ou moins un fétiche, un lieu sacré. Les chapelles et les temples furent d'abord des lieux fétiches parce que les morts y étaient enterrés. Le tabernacle fétiche des Hébreux (1) fut élevé à la place où il abrita un super-fétiche, le concept alors existant de la loi de Dieu. Mais les Israélites n'abandonnèrent jamais la croyance spéciale des Cananéens aux autels de pierre: « Et cette pierre que j'ai dressée en stèle sera la maison de Dieu » (2). Ils croyaient véritablement que l'esprit de leur Dieu habitait dans ces autels de pierre, qui étaient en réalité des fétiches.
| (1) Exode XXV, XXVI, et XXVII. |
| (2) Genèse XXVIII-22. |
Les premières statues furent faites pour conserver l'apparence et la mémoire des morts illustres; elles étaient en réalité des monuments. Les idoles. furent un raffinement du fétichisme. Les primitifs croyaient qu'une cérémonie de consécration amenait l'esprit à entrer dans la statue. De même, lorsque certains objets étaient bénis, ils devenaient des amulettes.
En ajoutant le second commandement à l'ancien code moral de Dalamatia, Moïse fit un effort pour contrôler l'adoration des fétiches parmi les Hébreux. Il leur ordonna soigneusement de ne faire aucune espèce d'image qui puisse être consacrée comme fétiche. Il s'expliqua sans équivoque: « Tu ne feras pas d'image taillée ni aucune reproduction de ce qui est dans les cieux au-dessus, ni sur la terre au-dessous, ni dans les eaux de la Terre » (1). Ce commandement contribua beaucoup à retarder l'art parmi les Juifs, mais il restreignit l'adoration des fétiches. Moïse était trop sage pour essayer de supplanter brusquement les antiques fétiches; il consentit donc à placer certaines reliques à côté des tables de la loi dans l'arche, qui était la combinaison d'un autel de guerre et d'une chasse religieuse.
(1) Exode XX-4 et parallèles, Lévitique XXVI-1, Deutéronome V-8, etc...
Les paroles devinrent finalement des fétiches, plus spécialement celles que l'on considérait comme les paroles de Dieu; de cette manière les livres sacrés de bien des religions sont devenus des prisons fétichistes où l'imagination spirituelle des hommes est incarcérée. L'effort même de Moïse contre les fétiches devint un suprême fétiche; son commandement fut utilisé plus tard pour dénigrer l'art et retarder la jouissance et l'adoration du beau.
Dans les temps très anciens, la parole d'autorité du fétiche était une doctrine inspirant la peur, le plus terrible de tous les tyrans qui asservissent les hommes. Des fétiches doctrinaux conduisent les mortels à se trahir eux-mêmes et à se jeter dans les grilles de la bigoterie, du fanatisme, de la superstition, de l'intolérance, et des cruautés barbares les plus atroces. Le respect moderne envers la sagesse et la vérité dénote que l'homme vient seulement d'échapper à la tendance à instaurer des fétiches, qui sévissait jusqu'aux niveaux supérieurs de la pensée et du raisonnement. En ce qui concerne les accumulations d'écrits fétiches que diverses religions tiennent pour des livres sacrés, non seulement les fidèles croient que tout ce qui est dans le livre est vrai, mais aussi que le livre contient toute la vérité. Si par aventure l'un de ces livres sacrés parle de la Terre comme étant plate, alors, pendant de longues générations, des hommes et des femmes par ailleurs sensés refuseront d'accepter les preuves positives que la planète est ronde.
La pratique d'ouvrir l'un de ces livres sacrés pour laisser l'oeil tomber par hasard sur un passage dont la mise en oeuvre pourrait influencer d'importants projets et des décisions vitales ne représente ni plus ni moins qu'un fétichisme notoire. Prêter serment sur un « livre saint », ou jurer par quelque objet suprêmement vénéré, constitue une forme de fétichisme raffiné.
Par contre, il y a progrès évolutionnaire réel quand on passe de la peur fétichiste des rognures d'ongles d'un chef de sauvages à l'adoration d'une superbe collection de lettres, de lois, de légendes, d'allégories, de mythes, de poèmes, et de chroniques; après tout, ceux-ci reflètent une sagesse morale séculaire passée au crible, au moins jusqu'à l'époque de leur assemblage sous la forme d'un « livre sacré ».
Pour devenir des fétiches, il fallait que les paroles fussent considérées comme inspirées. L'invocation d'écrits que l'on supposait divins conduisit directement à établir l'autorité de l'Église, tandis que l'évolution des formes civiles conduisit à l'épanouissement du pouvoir de l'Etat.
3. -- LE TOTÉMISME
Le fétichisme se retrouve dans tous les cultes primitifs depuis la croyance aux pierres sacrées, l'idolâtrie, le cannibalisme, et l'adoration de la nature, jusqu'au totémisme.
Le totémisme est une combinaison d'observances sociales et religieuses. Originellement, on croyait s'assurer des provisions de nourriture en respectant l'animal totem dont on se supposait le descendant biologique. Les totems étaient à la fois les symboles des groupes et leur dieu. Ce dieu était le clan personnifié. Le totémisme fut une phase des tentatives pour rendre sociale la religion, qui autrement est personnelle. Le totem évolua finalement pour devenir le drapeau, ou symbole national des divers peuples modernes.
Un sac fétiche, un sac à médicaments, était une bourse contenant un honorable assortiment d'articles imprégnés de fantômes. Le guérisseur de jadis ne laissait jamais son sac, symbole de son pouvoir, toucher le sol. Les peuples civilisés du XXième siècle veillent à ce que leurs drapeaux, emblèmes de la conscience nationale, ne touchent pas non plus le sol.
Les insignes des charges sacerdotales et royales furent finalement considérés comme des fétiches. Le fétiche de l'Etat suprême a passé par de nombreuses phases de développement, du clan à la tribu, de la suzeraineté à la souveraineté, du totem au drapeau. Des rois fétiches ont régné par « droit divin », et bien d'autres formes de gouvernement ont prévalu. Les hommes ont aussi fait un fétiche de la démocratie -- l'exaltation et l'adoration des idées des hommes ordinaires quand on les qualifie collectivement « d'opinion publique ». On ne considère pas que l'opinion d'un homme prise isolément ait une grande valeur, mais quand beaucoup d'hommes agissent collectivement en démocratie, le même jugement médiocre est tenu pour être l'arbitre de la justice et le critère de la droiture.
4. -- LA MAGIE
Les hommes civilisés attaquent par la science les problèmes d'un entourage réel. Les sauvages essayent de résoudre par la magie les problèmes réels d'une ambiance illusoire de fantômes. La magie était la technique par laquelle on manipulait l'entourage hypothétique d'esprits dont les machinations expliquaient interminablement l'inexplicable; c'était l'art d'obtenir la coopération volontaire des esprits et de les contraindre à apporter leur aide involontaire par l'emploi de fétiches ou d'autres esprits plus puissants.
L'objet de la magie, de la sorcellerie, et de la nécromancie était double:
| 1. Pénétrer l'avenir par clairvoyance. | |
| 2. Influencer favorablement l'entourage. |
Les buts de la science sont identiques à ceux de la magie. L'humanité progresse de la magie à la science, non par la méditation et la raison, mais plutôt graduellement et péniblement par une longue expérience. L'homme primitif avance à reculons dans la vérité; il commence dans l'erreur, progresse dans l'erreur, et atteint finalement le seuil de la vérité. C'est seulement avec l'emploi de la méthode scientifique que l'homme s'est pris à marcher en regardant devant lui. Les hommes primitifs devaient expérimenter ou périr.
La fascination des superstitions primitives fut la mère de la curiosité scientifique ultérieure. Il y avait dans les superstitions primitives un sentiment dynamique -- la peur ajoutée à la curiosité; l'ancienne magie avait un pouvoir progressif de propulsion. Ces superstitions représentaient l'émergence du désir humain de connaître et de contrôler l'entourage planétaire.
La magie prit une très forte emprise sur les sauvages parce qu'ils ne pouvaient saisir le concept de la mort naturelle. L'idée ultérieure du péché originel aida beaucoup à affaiblir l'emprise de la magie sur la race, parce qu'elle expliquait la mort naturelle. À une certaine époque, il n'était pas rare de voir dix personnes innocentes mises à mort parce qu'on leur attribuait la responsabilité d'une seule mort naturelle. C'est l'une des raisons pour lesquelles les anciens peuples ne se sont pas multipliés plus rapidement, et elle joue encore chez certaines tribus africaines. L'accusé confessait généralement sa culpabilité, même s'il était menacé de mort.
La magie est naturelle pour un sauvage. Il croit que l'on peut effectivement tuer un ennemi par des pratiques de sorcellerie sur ses cheveux coupés ou sur ses rognures d'ongles. Les morts par morsures de serpents étaient attribuées à la magie du sorcier. Le fait que les gens peuvent mourir de peur rend difficile de combattre la magie. Les peuples primitifs craignaient tellement la magie qu'elle avait réellement un effet mortel ce résultat était suffisant pour justifier cette croyance erronée. En cas d'échec, on donnait toujours une explication plausible; pour remédier à une magie défectueuse, on y ajoutait un supplément de magie.
5. -- LES AMULETTES MAGIQUES
Puisque tout objet lié au corps était susceptible de devenir un fétiche, la magie la plus primitive s'occupa des cheveux et des ongles. Le secret accompagnant les éliminations corporelles naquit de la peur qu'un ennemi puisse s'emparer d'un dérivé du corps et l'employer pour une magie préjudiciable. On s'abstint de cracher en public par crainte de laisser utiliser la salive à une magie nuisible; les crachats étaient toujours recouverts. Même les restes de nourriture, les vêtements, et les ornements pouvaient devenir des instruments de magie. Les sauvages ne laissaient jamais de restés de leurs repas sur la table; ils les enlevaient par peur qu'un ennemi ne les emploie dans des rites magiques, et non parce qu'ils appréciaient la valeur hygiénique de cette pratique.
Les amulettes magiques étaient composées d'une grande variété d'objets: chair humaine, griffes de tigre, dents de crocodile, graines de plantes vénéneuses, venin de serpent, et cheveux humains. Même la poussière des traces de pas pouvait être utilisée en magie. Les anciens croyaient beaucoup aux amulettes d'amour. Le sang et d'autres formes de sécrétions corporelles étaient capables d'assurer l'influence magique de l'amour.
On supposait que les images étaient efficaces en magie. On faisait des effigies, et quand on les traitait mal ou bien, on croyait que les mêmes effets atteignaient la personne réelle. En faisant des achats, les personnes superstitieuses mâchaient un morceau de bois dur pour attendrir le coeur du vendeur.
Le lait d'une vache noire était hautement magique, ainsi que les chats noirs. Le bâton ou la baguette étaient magiques au même titre que les tambours, les cloches, et les noeuds. Tous les objets anciens étaient des amulettes magiques. Les pratiques d'une civilisation nouvelle ou supérieure étaient regardées avec défaveur à cause de leur prétendue mauvaise nature magique. Les écrits, les imprimés, et les images furent longtemps considérés sous cet angle.
Les hommes primitifs croyaient qu'il fallait traiter les noms avec respect, spécialement les noms des dieux. On considérait le nom comme une entité, une influence distincte de la personnalité physique; il était tenu dans la même estime que l'âme et l'ombre. On donnait son nom en gage pour un emprunt; un homme ne pouvait plus utiliser son nom avant de l'avoir racheté en remboursant l'emprunt. Aujourd'hui, on signe son nom sur une reconnaissance de dette. Le nom des personnes ne tarda pas à prendre de l'importance en magie. Les sauvages avaient deux noms; le principal était considéré comme trop sacré pour être utilisé dans les occasions ordinaires, d'où le second nom ou prénom -- un surnom. Un sauvage ne disait jamais son nom à des étrangers. Toute expérience de nature insolite l'amenait à changer de nom; quelquefois c'était un effort pour guérir une maladie ou arrêter la malchance. Il pouvait obtenir un nouveau nom en l'achetant au chef de la tribu; les modernes investissent encore des capitaux dans des titres et des grades. Chez les tribus les plus primitives, telles que les Boschimans, les noms individuels n'existent pas.
6. -- LA PRATIQUE DE LA MAGIE
La magie fut pratiquée par l'emploi de baguettes, de rites « médicaux », et d'incantations. Les guérisseurs avaient l'habitude de travailler dévêtus. Parmi les magiciens primitifs, les femmes étaient plus nombreuses que les hommes. En magie, « médecine » signifie mystère, et non traitement. Les sauvages ne se soignaient jamais eux-mêmes; ils ne prenaient jamais de médicaments autrement que sur l'avis des spécialistes en magie. Les docteurs vaudous du XXième siècle représentent typiquement les magiciens de jadis.
La magie avait une phase publique et une phase privée. Celle qu'accomplissait le guérisseur, le chaman, ou le prêtre était supposée destinée au bien de toute la tribu. Les sorcières, les sorciers, et les magiciens dispensaient la magie privée, la magie personnelle et égoïste employée comme méthode coercitive pour amener le mal sur les ennemis. Le concept du double spiritisme, des bons et des mauvais esprits, donna naissance aux croyances ultérieures à la magie blanche et à la magie noire. À mesure que la religion évolua, chacun applique le terme de magie aux opérations d'esprits étrangères à son propre culte, et l'on s'en servit aussi pour désigner les croyances plus anciennes aux fantômes.
Les combinaisons de mots, le rituel des chants et des incantations, étaient hautement magiques. Certaines incantations primitives se transformèrent finalement en prières. La magie imitative fut bientôt pratiquée; les prières furent exprimées par des actes; les danses magiques n'étaient rien d'autre que des prières théâtrales. La prière remplaça graduellement la magie en tant qu'associée aux sacrifices.
Étant plus anciens que la parole, les gestes étaient d'autant plus sacrés et magiques, et l'on crut que le mimétisme avait un fort pouvoir magique. Les hommes rouges mettaient souvent en scène une danse du bison, dans laquelle l'un d'eux jouait le rôle d'un bison, se faisait attraper, et assurait ainsi le succès de la chasse imminente. Les festivités sexuelles du Premier Mai étaient simplement une magie imitative, un appel suggestif aux passions sexuelles du monde naturel. La poupée fut d'abord employée comme un talisman magique par les épouses stériles.
La magie fut la branche de l'arbre religieux évolutionnaire qui porta finalement le fruit d'un âge scientifique. La croyance à l'astrologie conduisit au développement de l'astronomie; la croyance à la pierre philosophale conduisit à la connaissance approfondie des métaux, tandis que la magie des nombres fonda la science des mathématiques.
Un monde aussi rempli d'amulettes contribua beaucoup à détruire toute ambition et toute initiative personnelles. Les fruits du travail supplémentaire ou de la diligence étaient regardés comme magiques. Si un homme avait dans son champ plus de grain que son voisin, il pouvait être traîné devant le chef et accusé d'avoir attiré ce surplus de grain hors du champ de son voisin indolent. En vérité, à cette époque de barbarie, il était dangereux d'en savoir trop long; on risquait toujours d'être exécuté comme magicien noir.
Graduellement, la science enlève à la vie le caractère de jeu de hasard. Mais si les méthodes modernes d'éducation échouaient, il se produirait un retour presque immédiat aux croyances primitives à la magie. Ces superstitions s'attardent encore dans la pensée de bien des peuples dits civilisés. Le langage contient de nombreuses expressions fossiles témoignant que la race a longtemps croupi dans la magie superstitieuse, expressions telles que: envoûtements, mauvaise étoile, possession, faire disparaître par enchantement, ingéniosité, ravissant, tombé des nues, et étonné. Des êtres intelligents croient encore à la bonne chance, au mauvais oeil, et à l'astrologie judiciaire.
La magie ancienne fut la chrysalide de la science moderne, indispensable en son temps, mais désormais inutile. Les chimères de la superstition ignorante agitèrent ainsi la pensée primitive des hommes jusqu'à ce que les concepts de la science aient pu naître. Aujourd'hui, Urantia est à l'aurore de cette évolution intellectuelle. La moitié du monde est avide de la lumière de la vérité et des faits de la découverte scientifique, tandis que l'autre moitié languit sous l'emprise des anciennes superstitions et d'une magie à peine déguisée.
[Présenté par une Brillante Etoile du Soir de Nébadon.]
LE CULTE DES FANTÔMES
LE culte des fantômes évolua comme une compensation aux risques de la malchance; ses pratiques religieuses primitives résultèrent de l'anxiété au sujet de la malchance et de la peur excessive des morts. Aucune des religions primitives ne s'occupait beaucoup de reconnaître la Déité ou de révérer le supra-humain; leurs rites étaient surtout négatifs et destinés à éviter, à expulser, ou à contraindre des fantômes.
Le culte des fantômes n'était ni plus ni moins qu'une assurance contre les désastres; il n'avait aucun rapport avec un investissement destiné à procurer des revenus plus élevés à l'avenir.
L'homme a soutenu contre le culte des fantômes une lutte longue et acharnée. On ne trouve rien dans l'histoire humaine qui excite plus la pitié que ce tableau de la soumission abjecte des hommes à la peur des esprits fantômes. Avec la naissance de cette peur, l'humanité démarre sur la route ascendante de l'évolution religieuse. L'imagination humaine a quitté le rivage de l'égoïsme et ne trouvera plus où jeter l'ancre avant de parvenir au concept d'une vraie Déité, d'un Dieu réel.
1. -- LA PEUR DES FANTÔMES
On craignait la mort parce qu'elle signifiait qu'un nouveau fantôme s'était libéré de son corps physique. Les anciens faisaient de leur mieux pour empêcher la mort, afin d'éviter l'ennui d'avoir à lutter avec un fantôme supplémentaire. Ils étaient toujours soucieux d'inciter le fantôme à quitter la scène du décès pour s'embarquer dans le voyage au pays des morts. Le fantôme inspirait un maximum de crainte pendant la période de transition supposée entre son émergence au moment de la mort et son départ ultérieur pour le pays natal des spectres, vague et primitif concept d'un pseudo-ciel.
Bien que les sauvages aient attribué aux fantômes des pouvoirs surnaturels, ils ne les imaginaient pas doués d'une intelligence surnaturelle. On pratiquait de nombreux stratagèmes et supercheries dans les efforts pour donner le change aux fantômes et les tromper. Les hommes civilisés attachent encore beaucoup de foi à l'espoir qu'une manifestation extérieure de piété trompera quelque peu une Déité même omnisciente.
Les primitifs craignaient la maladie pour avoir observé qu'elle était souvent annonciatrice de la mort. Si le médecin de la tribu ne réussissait pas à guérir un individu atteint, on ôtait généralement le malade de la hutte familiale pour l'amener dans une plus petite ou pour le laisser en plein air afin qu'il meure seul. On détruisait habituellement la maison où un décès s'était produit; sinon, on s'en écartait toujours, et cette peur empêcha les primitifs de construire des demeures durables. Elle milita aussi contre l'établissement de villes et de villages permanents.
Quand un membre du clan mourait, les sauvages veillaient toute la nuit en parlant; ils craignaient de mourir aussi s'ils s'endormaient à proximité d'un cadavre. La contagion du corps mort justifiait la peur des morts. Tantôt à une époque et tantôt à une autre, tous les peuples ont pratiqué de minutieuses cérémonies de purification destinées à nettoyer un individu après contact avec les morts. Les anciens croyaient qu'il fallait fournir de la lumière à un cadavre. On ne permettait jamais qu'un décédé restât dans l'obscurité. Au XXième siècle on brûle encore des cierges dans les chambres mortuaires, et les hommes veillent encore auprès des morts. Les hommes dits civilisés n'ont pas complètement éliminé de leur philosophie de la vie la peur des cadavres.
Malgré cette peur, les hommes cherchaient encore à induire le fantôme en erreur. Si la hutte mortuaire n'avait pas été détruite, on enlevait le cadavre par un trou dans le mur, mais jamais par la porte. On prenait ces mesures pour confondre le fantôme, pour l'empêcher de demeurer sur place, et pour s'assurer contre son retour. On pratique la marche à reculons et des dizaines d'autres tactiques pour s'assurer que le fantôme ne reviendrait pas du tombeau. On échangeait souvent les habits entre sexes pour tromper le spectre. Les vêtements de deuil furent d'abord destinés à déguiser les survivants, et plus tard à montrer du respect pour les morts en vue d'apaiser les fantômes.
2. -- L'APAISEMENT DES FANTÔMES
En religion, le programme négatif d'apaisement des fantômes précéda de loin le programme positif de coercition et de supplication des esprits. Les premiers actes humains de culte furent des réactions de défense, et non de vénération. Les hommes modernes estiment sage de s'assurer contre l'incendie; de même les sauvages croyaient que la plus grande sagesse consistait à s'assurer contre la malchance due aux fantômes. Les techniques et les rites du culte des fantômes représentaient l'effort pour obtenir cette protection.
On a cru jadis que le plus grand désir d'un fantôme était d'être rapidement « enseveli » pour lui permettre de se rendre au pays des morts sans être dérangé. Toute erreur d'exécution, toute omission de la part des vivants dans les actes du rituel pour ensevelir le fantôme devait certainement retarder sa marche vers la terre des spectres. On croyait que c'était déplaisant pour le fantôme, et l'on supposait qu'un fantôme courroucé était une source de calamités, d'infortunes, et de malheurs.
Les funérailles naquirent de l'effort des hommes pour inciter l'âme fantôme à partir pour son futur domicile, et le sermon funèbre fut originellement destiné à instruire le nouveau fantôme sur la manière de s'y rendre. On avait coutume de fournir de la nourriture et des vêtements pour le voyage du fantôme et ces objets étaient mis dans le tombeau ou à proximité. Les sauvages croyaient qu'il fallait de trois jours à un an pour « ensevelir le fantôme » -- pour l'écarter du voisinage de la tombe. Les Esquimaux croient encore que l'âme reste attachée au corps pendant trois jours.
Le silence et le deuil étaient observés après un décès, afin que le fantôme ne soit pas tenté de revenir à la maison. On s'infligeait communément des tortures -- des blessures -- pour manifester le deuil. Bien des éducateurs évolués essayèrent de mettre fin à cette pratique, mais sans succès. On croyait que le jeune et d'autres formes de reniement de soi étaient agréables aux fantômes, et que ceux-ci prenaient plaisir au chagrin des vivants pendant la période de transition où ils se dissimulaient avant de partir effectivement pour le pays des morts.
De longues et fréquentes périodes d'inactivité pour cause de deuil furent l'un des grands obstacles au progrès de la civilisation. Des semaines et même des mois de chaque année étaient littéralement gaspillés dans ces deuils improductifs et inutiles. Le fait que l'on embaucha des pleureurs professionnels à l'occasion des funérailles indique que le deuil était un rite et non une preuve de tristesse. Les modernes peuvent prendre le deuil par respect des morts et à cause de la perte subie, mais les anciens le faisaient par peur.
Les noms des morts n'étaient jamais prononcés. En fait, ils étaient souvent bannis du langage. Ces noms devinrent tabous, et de cette manière les langages furent constamment appauvris. Cela finit par produire une multitude de paroles symboliques et d'expressions figuratives telles que « le nom ou le jour que l'on ne mentionne jamais ».
Les anciens étaient tellement anxieux de se débarrasser d'un fantôme qu'ils lui offraient tout ce qu'il aurait pu désirer durant sa vie. Les fantômes voulaient des femmes et des serviteurs; un sauvage fortuné s'attendait à ce qu'au moins une femme esclave fût enterrée vivante lors de sa mort. Plus tard, la coutume voulut qu'une veuve se suicidât sur la tombe de son mari. Quand un enfant mourait, on étranglait souvent la mère, une tante, ou la grand-mère, pour qu'un fantôme adulte puisse accompagner le fantôme enfant et prendre soin de lui. Ceux qui renonçaient ainsi à la vie le faisaient en général volontairement. En vérité, s'ils avaient vécu en violation de la coutume, leur peur de la colère du fantôme aurait dénué leur vie des rares plaisirs dont les primitifs pouvaient jouir.
Il était coutumier d'expédier ainsi un grand nombre de sujets pour accompagner un chef décédé; on tuait des esclaves quand leur maître mourait, afin qu'ils puissent le servir au pays des fantômes. Les indigènes de Bornéo fournissent encore au mort un compagnon messager; on tue un esclave à la lance pour qu'il fasse le voyage fantôme avec son maître décédé. On croyait que les fantômes des personnes assassinées se réjouissaient d'avoir pour esclaves les fantômes de leurs meurtriers; cette notion conduisit les hommes à se faire chasseurs de têtes.
On supposait que les fantômes aimaient l'odeur de la nourriture; les offrandes d'aliments aux fêtes funéraires furent jadis universelles. La méthode primitive pour rendre grâces consistait à jeter un morceau de nourriture dans le feu avant le repas en vue d'apaiser les esprits, tout en marmottant une formule magique.
On supposait que les morts employaient les fantômes des outils et des armes qui leur avaient appartenu dans la vie. Briser l'un de ces objets, c'était « le tuer », ce qui libérait son fantôme pour un service au pays spectral. On faisait aussi des sacrifices de biens en les brûlant ou en les enterrant. Les gaspillages aux anciennes funérailles étaient énormes. Les races ultérieures fabriquèrent des modèles en papier et substituèrent des dessins aux personnes et aux objets réels pour ces sacrifices mortuaires. La civilisation fit un grand progrès quand l'héritage par la famille remplaça l'incendie et l'enterrement des biens. Les Indiens Iroquois effectuèrent de nombreuses réformes dans les gaspillages funéraires, et la conservation des biens leur permit de devenir les plus puissants hommes rouges du Nord. Les hommes modernes ne sont pas censés craindre les fantômes, mais les coutumes sont fortes, et l'on consomme encore beaucoup de richesses terrestres en rites funéraires et en cérémonies mortuaires.
3. -- LE CULTE DES ANCÊTRES
Le progrès du culte des fantômes rendit inévitable le culte des ancêtres, car il devint le lien entre les fantômes ordinaires et les esprits supérieurs, les dieux en préparation. Les dieux primitifs étaient simplement des humains trépassés et glorifiés.
À son origine, le culte des ancêtres tenait plus de la peur que de l'adoration, mais les croyances correspondantes contribuèrent nettement à répandre la peur des fantômes et leur culte. Les fidèles du culte primitif des ancêtres-fantômes craignaient même de bailler, de peur qu'un méchant esprit n'en profite pour s'introduire dans leur corps.
La coutume d'adopter des enfants était destinée à s'assurer que quelqu'un ferait des offrandes après la mort du parent adoptif pour la paix et le progrès de son âme. Le sauvage vivait dans la peur des fantômes de ses semblables et passait son temps disponible à faire des plans pour que son propre fantôme ait son sauf-conduit après sa mort.
La plupart des tribus instituèrent une fête de toutes-les-âmes au moins une fois par an. Les Romains avaient chaque année douze fêtes des fantômes avec les cérémonies concomitantes. La moitié des jours de l'année était consacrée à diverses cérémonies associées à ces anciens cultes. Un empereur romain tenta de réformer ces pratiques en réduisant à 135 le nombre des jours fériés.
Le culte des fantômes évolua continuellement. À mesure que l'on imagina les fantômes comme passant d'une phase incomplète à une phase supérieure d'existence, leur culte progressa jusqu'à l'adoration d'esprits et même de dieux. Mais indépendamment des croyances variables à des esprits plus évolués, toutes les tribus et races ont jadis cru aux fantômes.
4. -- BONS ET MAUVAIS ESPRITS FANTÔMES
La peur des fantômes fut la source de toutes les religions du monde. Pendant des âges, de nombreuses tribus restèrent attachées à la croyance à une seule classe de fantômes. Elles enseignaient que l'homme avait de la chance quand le fantôme était content et de la malchance quand il était courroucé.
À mesure que le culte de la peur des fantômes se répandait, arriva la récognition de types d'esprits supérieurs, d'esprits qui n'étaient pas nettement identifiables avec un individu humain. C'étaient des fantômes gradués ou glorifiés ayant progressé au delà du pays des fantômes dans les royaumes supérieurs où résident les esprits.
La notion de deux sortes d'esprits fantômes fit lentement mais sûrement son chemin dans le monde entier. Ce nouveau spiritisme de dualité n'eut pas à se répandre de tribu en tribu; il surgit spontanément partout. La puissance d'une idée qui influence la pensée évolutionnaire en expansion ne réside pas dans son caractère réel ou raisonnable mais plutôt dans la vivacité de son éclat et dans la facilité et la simplicité de son application universelle.
Plus tard encore, l'imagination des hommes envisagea le concept d'agents surnaturels bons et mauvais; certains fantômes n'évoluaient jamais jusqu'au niveau des bons esprits. Le monospiritisme primitif de la peur des fantômes se transforma graduellement en un double spiritisme, en un nouveau concept du contrôle invisible des affaires terrestres. Enfin la chance et la malchance furent décrites comme ayant leurs contrôleurs respectifs, et l'on crut qu'entre les deux classes le groupe qui amenait la malchance était le plus actif et le plus nombreux.
Quand la doctrine des bons et des mauvais esprits parvint finalement à maturité, elle devint la plus répandue et la plus persistante des croyances religieuses. Ce dualisme représentait une grande avance philosophico-religieuse parce qu'il permettait aux hommes d'expliquer la chance et la malchance tout en croyant à des êtres supra-mortels dont la conduite était en partie logique. On pouvait compter sur les esprits comme étant soit bons soit mauvais, et on ne les croyait plus complètement fantasques comme les premiers fantômes du monospiritisme de la plupart des religions primitives. L'homme était enfin capable de concevoir des forces surnaturelles ayant une conduite logique; ce fut l'une des plus importantes découvertes de la vérité dans l'histoire évolutionnaire de la religion et dans l'expansion de la philosophie humaine.
La religion évolutionnaire a toutefois payé un prix terrible pour le concept du double spiritisme. La philosophie primitive n'a pu concilier la constance des esprits avec les vicissitudes de la fortune temporelle qu'en admettant deux sortes d'esprits, l'une bonne et l'autre mauvaise. Cette formule permit bien à l'homme de concilier les variations du hasard avec un concept de forces surnaturelles invariantes, mais depuis lors cette doctrine a toujours rendu difficile aux penseurs religieux de concevoir l'unité cosmique. En général, les dieux de la religion évolutionnaire ont rencontré l'opposition des forces des ténèbres.
La tragédie de tout ceci réside dans le fait qu'au moment où ces idées prenaient corps dans la pensée humaine primitive il n'y avait en réalité nulle part dans le monde d'esprits mauvais ou inharmonieux. Il en fut tout autrement après la rébellion de Caligastia, mais cette situation malheureuse ne dura que jusqu'à la Pentecôte. Même au XXième siècle, le concept du bien et du mal en tant qu'opposés cosmiques reste très vivant dans la philosophie humaine. La plupart des religions du monde portent encore cette marque de naissance culturelle datant des jours lointains où émergea le culte des fantômes.
5. -- LA PROGRESSION DU CULTE DES FANTÔMES
Les hommes primitifs envisageaient les esprits et les fantômes comme ayant des droits à peu près illimités, mais aucun devoir. Quant aux esprits, on pensait qu'ils considéraient les hommes comme ayant de multiples devoirs, mais aucun droit. On croyait que les esprits méprisaient les hommes parce que ceux-ci échouaient constamment dans l'accomplissement de leurs devoirs spirituels. L'humanité croyait alors généralement que les fantômes prélevaient un continuel tribut de services comme prix de leur non-interférence dans les affaires humaines. On attribuait la plus petite malchance à des activités spectrales. Les humains primitifs craignaient tellement d'oublier quelque honneur à rendre aux dieux qu'après avoir fait des sacrifices à tous les esprits connus, ils en faisaient une seconde série aux « dieux inconnus » simplement pour avoir une marge de sécurité.
Le simple culte des fantômes fut bientôt suivi par la pratique plus évoluée et relativement complexe du culte des esprits-fantômes, consistant à servir et à adorer les esprits supérieurs tels qu'ils évoluaient dans l'imagination primitive des hommes. Il fallait que le cérémonial religieux marche de pair avec l'évolution et le progrès des esprits. Le culte amplifié n'était que l'art de se préserver pratiqué en relation avec la croyance à des êtres surnaturels, une adaptation à un entourage d'esprits. Les organisations industrielles et militaires étaient des adaptations à l'entourage naturel et social. De même que le mariage fut établi pour satisfaire les exigences de la bisexualité, de même l'organisation religieuse évolua en réponse à la croyance à des forces d'esprits et à des êtres spirituels supérieurs. La religion représente l'adaptation de l'homme à ses illusions sur le mystère du hasard. La peur des esprits, et plus tard l'adoration des esprits, furent adoptées comme une assurance contre le malheur, comme une politique de prospérité.
Les sauvages imaginent que les bons esprits vaquent à leurs affaires en exigeant peu de chose des êtres humains. Ce sont les mauvais esprits qu'il faut maintenir de bonne humeur. En conséquence les peuples primitifs prêtaient plus d'attention à leurs fantômes malveillants qu'aux esprits bienveillants.
Ils supposaient que la prospérité humaine provoquait spécialement l'envie des mauvais esprits, et que leur méthode de représailles consistait à riposter par un agent humain et par la technique du mauvais oeil. Pendant la phase où le culte cherchait à éviter les mauvais esprits, on s'occupa beaucoup des machinations du mauvais oeil et on le craignit presque dans le monde entier. Les jolies femmes furent voilées pour les protéger contre le mauvais oeil; subséquemment, beaucoup de femmes désireuses d'être considérées comme belles adoptèrent cette pratique. À cause de la peur des mauvais esprits, on permettait rarement aux enfants de sortir après la tombée de la nuit. Les prières primitives incluaient toujours la supplique: « Délivre-nous du mauvais oeil ».
Le Coran contient un chapitre entier consacré au mauvais oeil et aux incantations magiques. Les Juifs y croyaient totalement. Tout le culte phallique grandit comme une défense contre le mauvais oeil. On croyait que les organes de reproduction étaient le seul fétiche capable de le rendre impuissant. Le mauvais oeil donna naissance aux premières superstitions concernant les marques prénatales des enfants, les impressions maternelles, et à un certain moment ce culte fut à peu près universel.
L'envie est une caractéristique humaine bien enracinée; c'est pourquoi les primitifs l'attribuèrent à leurs premiers dieux. Puisque les hommes avaient déjà pratiqué la tromperie contre les fantômes, ils ne tardèrent pas à tromper les esprits. Ils dirent: « Puisque les esprits sont jaloux de notre beauté et de notre prospérité, nous allons nous enlaidir et parler à la légère de nos succès ». L'humilité primitive n'était donc pas un avilissement de l'ego, mais plutôt une tentative pour déjouer et tromper les esprits envieux.
Pour empêcher les esprits de jalouser la prospérité humaine, on adopta la méthode d'agonir d'injures un objet préféré ou une personne ayant de la chance. La coutume du dénigrement pour faire des remarques flatteuses sur soi-même ou sur sa famille prit naissance de cette manière et finit par se transformer en modestie, en réserve, et en courtoisie dans la civilisation. Pour le même motif, il devint à la mode de paraître laid. La beauté excitait l'envie des esprits; elle dénotait un orgueil humain coupable. Les sauvages recherchaient de vilains noms. Ce trait du culte handicapa grandement le progrès des arts et maintint longtemps le monde dans la médiocrité et la laideur.
Sous le culte des esprits, la vie était au mieux un jeu de hasard, le résultat du contrôle par les esprits. Votre avenir ne tenait pas à vos efforts, à votre industrie, ou à vos talents, sauf dans la mesure où vous pouviez les utiliser pour influencer les esprits. Les cérémonies de propitiation des esprits constituèrent un lourd fardeau et rendirent la vie ennuyeuse et pratiquement insupportable. D'âge en âge et de génération en génération, les races cherchèrent l'une après l'autre à améliorer cette doctrine des super-fantômes, mais jusqu'à aujourd'hui nulle génération n'a encore osé la rejeter complètement.
On étudiait les intentions et la volonté des esprits au moyen de présages, d'oracles, et de signes, et l'on interprétait ces messages des esprits par divination, prédictions, magie, épreuves, et astrologie. L'ensemble du culte était un plan destiné à apaiser, à satisfaire, et à acheter les esprits par cette corruption déguisée.
Ainsi naquit une philosophie mondiale nouvelle et plus étendue basée sur:
| 1. Le devoir -- les choses qu'il faut faire pour garder les esprits dans des dispositions favorables, ou tout au moins neutres. | |
| 2. Le droit -- la conduite et les cérémonies correctes destinées à ranger activement les esprits du côté de vos intérêts. | |
| 3. La vérité -- la juste compréhension des esprits et le comportement correct envers eux, donc envers la vie et la mort. |
Ce n'était pas simplement par curiosité que les anciens cherchaient à connaître l'avenir; ils voulaient esquiver la malchance. La divination était simplement une tentative pour éviter les difficultés. À ces époques, on considérait les rêves comme prophétiques, et tout ce qui sortait de l'ordinaire comme un présage. Aujourd'hui encore, la croyance aux signes, aux gages, et aux autres superstitions résiduaires de l'antique culte des fantômes est une malédiction pour l'humanité. Les hommes sont lents, bien lents, à abandonner les méthodes par lesquelles ils ont si graduellement et péniblement gravi l'échelle évolutionnaire de la vie.
6. -- COERCITION ET EXORCISME
Quand les hommes ne croyaient qu'aux fantômes, le rituel religieux était plus personnel et moins organisé. La récognition d'esprits plus élevés nécessita l'emploi de « méthodes spirituelles supérieures » pour traiter avec eux. Cette tentative pour améliorer et approfondir la technique de propitiation conduisit directement à créer des défenses contre les esprits. En vérité l'homme se sentait impuissant devant les forces incontrôlables opérant dans la vie terrestre; son sentiment d'infériorité le poussa à essayer de trouver une adaptation compensatrice, une technique pour égaliser les chances dans cette lutte unilatérale de l'homme contre le cosmos.
Aux premiers temps du culte, les efforts des hommes pour influencer l'activité des fantômes se limitaient à la propitiation, aux tentatives de corruption pour se débarrasser de la malchance. À mesure que le culte des fantômes évolua pour atteindre le concept des bons et des mauvais esprits, ces cérémonies se transformèrent en essais de nature plus positive, en efforts pour avoir de la chance. La religion cessa d'être complètement négative, mais l'homme ne s'arrêta pas à l'effort d'obtenir la chance; il ne tarda pas à faire des plans lui permettant de contraindre les esprits à coopérer. Les fidèles de la religion ne furent plus sans défense devant les exigences incessantes des spectres d'esprits qu'ils avaient eux-mêmes imaginés. Les sauvages commencèrent à inventer des armes leur permettant d'obliger les esprits à agir et de les forcer à les aider.
Les premiers efforts défensifs des hommes furent dirigés contre les fantômes. Avec l'écoulement des âges, les vivants commencèrent à établir des méthodes pour résister aux morts. Pour effrayer et chasser les fantômes, ils inventèrent de nombreuses techniques parmi lesquelles on peut citer les suivantes
| 1. Couper la tête et attacher le corps dans le tombeau. | |
| 2. Lapider la maison mortuaire. | |
| 3. Castrer le cadavre ou lui briser les jambes. | |
| 4. Enterrer sous des pierres; ce fut l'une des origines de la pierre tombale moderne. | |
| 5. Incinérer; ce fut une invention plus tardive pour empêcher le fantôme d'apporter le trouble. | |
| 6. Jeter le corps à la mer. | |
| 7. Exposer le corps à être mangé par les bêtes sauvages. |
On supposait que les fantômes étaient dérangés et effrayés par le bruit, que les cris, les cloches, et les tambours les écartaient des vivants. Ces anciennes méthodes se sont transformées de nos jours en « veillées » mortuaires. On utilisa des décoctions à odeur fétide pour éloigner les esprits importuns. On tailla de hideuses statues des esprits pour qu'ils fuient à la hâte en voyant leur propre image. On crut que les chiens pouvaient détecter l'approche des esprits et avertir les hommes en hurlant, que les coqs chantaient quand les esprits étaient proches. L'emploi d'un coq comme girouette perpétue cette superstition.
On considérait l'eau comme la meilleure protection contre les fantômes, et l'eau bénite comme supérieure à toutes les autres; c'était l'eau dans laquelle les prêtres s'étaient lavé les pieds. On crut que le feu et l'eau constituaient des barrières infranchissables pour les esprits. Les Romains faisaient trois fois le tour d'un cadavre avec de l'eau. Au XXième siècle, on asperge encore les cercueils avec de l'eau bénite, et le lavage des mains au cimetière fait encore partie du rituel juif. Le baptême fut une caractéristique du rituel ultérieur de l'eau; les bains primitifs étaient une cérémonie religieuse. C'est seulement à une époque récente que le bain est devenu une pratique d'hygiène.
L'homme ne s'arrêta pas à la coercition des esprits. Par des rites religieux et d'autres formalités, il essaya bientôt de forcer les esprits à agir. L'exorcisme consistait à employer un esprit pour en contrôler un autre ou le chasser, et l'on utilisa aussi cette tactique pour effrayer les fantômes et les esprits. Le concept du double spiritisme des bonnes et des mauvaises forces fournit aux hommes d'amples occasions d'opposer un agent à un autre; en effet, si un homme fort pouvait en vaincre un plus faible, alors un esprit puissant pouvait certainement dominer un fantôme inférieur. La malédiction primitive était une pratique coercitive destinée à intimider des esprits mineurs. Plus tard, cette coutume se développa et l'on se mit à maudire ses ennemis.
On crut longtemps qu'en revenant aux usages des moeurs plus anciennes on pouvait forcer les esprits et les demi-dieux à commettre un acte désirable. Les hommes modernes emploient à tort le même procédé. Vous vous adressez les uns aux autres dans le langage ordinaire de tous les jours, mais quand vous vous mettez à prier, vous avez recours à l'ancien style d'une autre génération, au style dit solennel.
Cette doctrine explique aussi des substitutions religieuses-rituelles de nature sexuelle, telles que la prostitution dans les temples. On considérait ces retours à des coutumes primitives comme des protections sûres contre nombre de calamités. Chez les populations frustes, tous ces agissements étaient entièrement exempts de ce que les modernes appelleraient promiscuité.
Vint ensuite la pratique des voeux rituels, bientôt suivie par les engagements religieux et les serments sacrés. La plupart de ces serments étaient accompagnés de tortures et de mutilations que l'on s'infligeait soi-même, et plus tard par des jeunes et des prières. L'abnégation de soi fut considérée ultérieurement comme un coercitif certain; ce fut spécialement le cas en matière d'abstention sexuelle. C'est ainsi que les hommes primitifs développèrent de bonne heure une austérité marquée dans leurs pratiques religieuses, une croyance à l'efficacité des tortures et des renoncements en tant que rites capables de forcer les esprits rétifs à réagir favorablement envers les souffrances et les privations que l'on s'infligeait soi-même.
Les hommes modernes n'essayent plus ouvertement de contraindre les esprits, bien qu'ils montrent encore des dispositions à marchander avec la Déité. Ils continuent à jurer, à toucher du bois, à se croiser les doigts, et à prononcer une phrase triviale après une expectoration; jadis c'était une formule magique.
7. -- LA NATURE DU CULTE
Le type cultuel d'organisation sociale persista parce qu'il fournissait un symbolisme pour préserver et stimuler les sentiments moraux et les fidélités religieuses. Le culte naquit des traditions des «vieilles familles» et se perpétua comme institution établie. Toutes les familles ont un culte de quelque sorte. Tout idéal inspirant tend à saisir un symbolisme qui le perpétuera -- il recherche une technique pour une manifestation culturelle qui assurera sa survivance et accroîtra son épanouissement. Le culte parvient à cette fin en entretenant et en satisfaisant les émotions.
Depuis l'aurore de la civilisation, tout mouvement intéressant de culture sociale ou de progrès religieux a donné naissance à des rites, à un cérémonial religieux. Plus ce rituel a grandi inconsciemment, plus son emprise a été forte sur ses fidèles. Le culte a préservé les sentiments et satisfait les émotions, mais il a toujours été le plus grand obstacle à la reconstruction sociale et au progrès spirituel.
Bien que le culte ait toujours retardé le progrès social, il est regrettable que tant de contemporains croyant aux critères moraux et aux idéaux spirituels n'aient pas de symbolisme approprié -- pas de culte pour se soutenir mutuellement rien à quoi ils puissent appartenir. Mais un culte religieux ne saurait être fabriqué; il faut qu'il grandisse. Deux groupes différents n'auront jamais un culte identique, à moins que leurs rituels n'aient été arbitrairement uniformisés par voie autoritaire.
Le culte chrétien primitif fut le plus efficace, le plus attirant, et le plus durable de tous les rituels jamais conçus ou imaginés, mais il a perdu une grande partie de sa valeur dans le présent âge scientifique par la destruction d'un très grand nombre de ses principes originels sous-jacents. Le culte chrétien fut dévitalisé par la perte de beaucoup d'idées fondamentales.
Dans le passé, la vérité a grandi rapidement et s'est répandue aisément quand le culte a été libéral, sans symbolisme étriqué. La vérité abondamment répandue et un culte adaptable ont favorisé la rapidité du progrès social. Un culte dépourvu de signification vicie la religion quand il essaye de supplanter la philosophie et d'asservir la raison. Un culte authentique grandit.
Sans souci des inconvénients et des handicaps, chaque nouvelle révélation de la vérité a donné naissance à un nouveau culte. Même la réaffirmation de la religion de Jésus doit développer un nouveau symbolisme adéquat. Il faut que les hommes modernes trouvent des symboles appropriés à leurs nouveaux idéaux, à leurs nouvelles idées et obédiences en expansion. Ce symbolisme supérieur d'une plus haute civilisation doit surgir de la vie religieuse, de l'expérience spirituelle. Il doit être basé sur le concept de la Paternité de Dieu et contenir le puissant idéal de la fraternité des hommes.
Les anciens cultes étaient trop égocentriques. Le nouveau culte doit résulter de la mise en oeuvre de l'amour. Comme les anciens, il doit entretenir les sentiments, satisfaire les émotions, et promouvoir la fidélité, mais il doit faire davantage. Il faut qu'il facilite les progrès spirituels; qu'il rehausse les significations cosmiques, augmente les valeurs morales, encourage le développement social, et stimule un type élevé de vie religieuse personnelle. Le nouveau culte doit apporter des buts suprêmes de vie à la fois temporels et éternels sociaux et spirituels.
Aucun culte ne peut durer, ne peut contribuer au progrès de la civilisation collective et des accomplissements spirituels individuels, à moins d'être basé sur la signification biologique, sociologique, et religieuse du foyer. Un culte qui survit doit symboliser ce qui reste permanent en face des changements incessants, glorifier ce qui unifie le courant des métamorphoses sociales en constante transformation. Il faut qu'il reconnaisse les vraies significations, qu'il exalte les belles relations, et qu'il célèbre les valeurs réellement bonnes et nobles.
Il est fort difficile de trouver un symbolisme nouveau et satisfaisant, parce que les hommes modernes ont un double comportement. Collectivement ils adhèrent à l'attitude scientifique, écartent les superstitions, et abhorrent l'ignorance, mais individuellement ils sont tous affamés de mystères et vénèrent l'inconnu. Aucun culte ne peut survivre au moins d'incorporer un mystère magistral et de masquer un but inaccessible digne d'être atteint. En outre, il ne suffit pas que le nouveau symbolisme soit significatif pour le groupe; il doit aussi avoir un sens pour l'individu. Les formes de tout symbolisme utile doivent être celles que l'individu peut mettre en pratique de sa propre initiative et dont il peut aussi jouir avec ses semblables. Si le nouveau culte pouvait être dynamique au lieu d'être statique, il ferait réellement un apport valable au progrès de l'humanité, à la fois temporellement et spirituellement.
Toutefois un culte -- un symbolisme de rites, de mots d'ordre, ou de buts -- ne fonctionnera pas s'il est trop complexe. Il faut qu'une dévotion soit exigée et qu'elle implique une réaction de fidélité. Toute religion efficace développe infailliblement un symbolisme valable, et ses fidèles feraient bien d'empêcher que ce rituel ne se cristallise en cérémonies stéréotypées engourdissantes, déformantes, et étouffantes; celles-ci ne peuvent que handicaper et retarder les progrès sociaux, moraux, et spirituels. Aucun culte ne peut survivre s'il freine la croissance morale et ne réussit pas à entretenir le progrès spirituel. Le culte est le squelette autour duquel se développe la musculature vivante et dynamique de l'expérience spirituelle personnelle -- la vraie religion.
[Présenté par une Brillante Étoile du Soir de Nébadon.]
L'ÉVOLUTION PRIMITIVE DE LA RELIGION
L'ÉVOLUTION de la religion à partir du besoin d'adoration primitif antérieur ne dépend pas de la révélation. Le fonctionnement normal de la pensée humaine sous l'influence des sixième et septième adjuvats mentaux effusés par l'Esprit-Mère de l'univers est amplement suffisant pour assurer ce développement.
La toute première peur pré-religieuse que les hommes ont eu des forces de la nature est progressivement devenue religieuse à mesure que la nature fut graduellement personnalisée, spiritualisée, et finalement divinisée dans la conscience humaine. Les religions du type primitif étaient donc une conséquence biologique de l'inertie psychologique des mentalités animales en évolution après que les concepts du surnaturel aient pénétré dans ces mentalités.
1. -- LE HASARD: CHANCE ET MALCHANCE
À côté du besoin naturel d'adoration, la religion évolutionnaire primitive avait ses racines originelles dans l'expérience humaine du hasard -- appelé chance dans les événements ordinaires. L'homme primitif chassait pour se nourrir. Les résultats de la chasse sont nécessairement variables, et cela donne une origine certaine aux expériences que les hommes interprètent comme chance et malchance. Les mésaventures étaient un élément important dans la vie d'hommes et de femmes constamment harcelés dans leur existence décousue et précaire.
L'horizon intellectuel limité des sauvages concentre tellement leur attention sur le hasard que la chance devient un facteur constant de leur vie. Les Urantiens primitifs luttaient pour vivre, et non pour un niveau de vie. Ils vivaient une vie périlleuse où le hasard jouait un rôle important. L'appréhension constante d'une calamité inconnue et invisible planait au-dessus de ces sauvages comme un nuage de désespoir qui éclipsait efficacement tous les plaisirs; ils rêvaient dans la peur constante de commettre un acte qui amènerait de la malchance. Les sauvages superstitieux craignaient toujours une série de chances heureuses; ils considéraient cette bonne fortune comme annonciatrice de calamités.
La peur toujours présente de la malchance était paralysante. Pourquoi travailler dur et récolter la malchance -- donner quelque chose pour rien -- quand on peut se laisser porter et risquer d'avoir de la chance -- obtenir quelque chose pour rien? Les irréfléchis oublient la bonne chance -- ils la considèrent comme un dû -- mais ils se rappellent douloureusement la malchance.
Les hommes primitifs vivaient dans l'incertitude et la peur constante du hasard -- de la malchance. La vie était un passionnant jeu de hasard; l'existence était une affaire de chance. Il n'y a rien d'étonnant à ce que les peuples partiellement civilisés croient encore à la chance et manifestent un reste de prédisposition pour les jeux de hasard. Les hommes primitifs alternaient entre deux puissants intérêts: la passion d'obtenir quelque chose pour rien et la peur de ne rien obtenir pour quelque chose. Le jeu de hasard de l'existence intéressait au premier chef la pensée sauvage primitive et la fascinait suprêmement.
Plus tard, les éleveurs de troupeaux eurent le même point de vue sur le hasard et la chance, tandis que plus tard encore les agriculteurs prirent de plus en plus conscience que les récoltes subissaient l'influence immédiate d'un grand nombre de facteurs sur lesquels le contrôle de l'homme était faible ou nul. Les paysans se trouvèrent victimes de la sécheresse, des inondations, de la grêle, des orages, des insectes, et des maladies parasitaires, ainsi que de la chaleur et du froid. Dès lors que toutes ces influences affectaient la prospérité individuelle, on les considéra comme des chances ou des malchances.
La notion de hasard et de chance imprégna fortement la philosophie de tous les peuples de l'antiquité. Même à une époque récente, la Sagesse de Salomon a dit: « Je suis revenu et j'ai vu que la course n'était pas aux agiles, ni la bataille aux forts, ni le pain aux sages, ni les richesses aux intelligents, ni la faveur aux habiles, car le destin et le hasard les atteignent tous. Car aussi l'homme ne connaît pas son sort; comme les poissons sont pris dans le filet de malheur et les oiseaux pris au piège, ainsi les hommes sont enlacés dans l'infortune quand elle fond subitement sur eux » (1).
(1) Ecclésiaste IX-11 et 12.
2. -- LA PERSONNIFICATION DU HASARD
L'anxiété était un état naturel de la pensée des sauvages. Quand les hommes et les femmes tombent victimes d'une anxiété excessive, ils reviennent simplement à l'état naturel de leurs lointains ancêtres. Quand l'anxiété devient réellement douloureuse, elle inhibe l'activité et provoque infailliblement des changements évolutionnaires et des adaptations biologiques. La douleur et la souffrance sont indispensables l'évolution progressive.
La lutte pour la vie est si pénible qu'aujourd'hui encore certaines tribus arriérées hurlent et se lamentent à chaque nouveau lever du soleil. L'homme primitif se demandait constamment -- « Qui me tourmente? » Faute de trouver une source matérielle à ses malheurs, il fixa ses explications sur les esprits. La religion naquit ainsi de la peur du mystère, de la crainte respectueuse de l'invisible, et de l'appréhension de l'inconnu. La peur de la nature devint donc un facteur dans la lutte pour l'existence, d'abord à cause du hasard et ensuite à cause du mystère.
La pensée primitive était logique, mais contenait peu d'idées susceptibles de s'associer intelligemment; la pensée sauvage était ignare et entièrement ingénue. Si un événement en suivait un autre, le sauvage leur attribuait la relation de cause à effet. Ce que l'homme civilisé considère comme de la superstition n'était que pure ignorance chez le sauvage. L'humanité fut lente à apprendre qu'il n'y a pas nécessairement de rapports entre les desseins et les résultats. Les êtres humains commencent seulement a comprendre que des réactions vitales interviennent entre l'acte et ses conséquences. Le sauvage s'efforce de personnaliser tout ce qui est intangible et abstrait c'est ainsi que la nature et le hasard furent tous deux personnalisés en tant que fantômes -- en tant qu'esprits -- et plus tard en tant que dieux.
Les hommes ont une tendance naturelle à croire à ce qu'ils estiment préférable pour eux, à ce qui représente leur intérêt immédiat ou lointain; l'intérêt égoïste obscurcit largement la logique. La mentalité des hommes sauvages et celle des hommes civilisés diffèrent plus par leur contenu que par leur nature, par leur degré plus que par leur qualité.
Si l'on continue d'attribuer à ces causes surnaturelles les événements difficiles à comprendre, ce n'est rien moins qu'une manière paresseuse et commode d'éviter toutes les formes de travail intellectuel pénible. La chance est simplement un terme forgé pour couvrir l'inexplicable dans n'importe quel âge de l'existence humaine; elle désigne les phénomènes dont les hommes sont incapables ou peu désireux de pénétrer le sens. Le hasard est un mot signifiant que l'homme est trop ignorant ou trop indolent pour déterminer les causes. Les hommes ne considèrent un événement naturel comme un accident ou une malchance que s'ils sont dépourvus de curiosité et d'imagination, que si leur race manque d'initiative et d'esprit aventureux. L'exploration des phénomènes de la vie détruit tôt ou tard la croyance des hommes au hasard, à la chance, et aux prétendus accidents; elle y substitue un univers de loi et d'ordre, où tous les effets sont procédés par des causes définies. La peur de l'existence est ainsi remplacée par la joie de vivre.
Les sauvages envisageaient toute la nature comme vivante, comme possédée par quelque chose. Les civilisés donnent encore un coup de pied aux objets inanimés qui se trouvent sur leur chemin et maudissent encore ceux contre lesquels ils butent. Les hommes primitifs ne considéraient jamais quelque chose comme accidentel; pour eux, tout était toujours intentionnel; à leur point de vue, le domaine du sort, la fonction de la chance, et le monde des esprits étaient tout aussi inorganisés et dirigés à l'aveuglette que la société primitive. Ils envisageaient la chance comme une réaction du caprice et du tempérament du monde des esprits, et plus tard comme l'humeur des dieux.
Toutes les religions ne se développèrent pas en partant de l'animisme. D'autres concepts du surnaturel lui étaient contemporains, et ces croyances conduisirent aussi à l'adoration. Le naturalisme n'est pas une religion -- il est né de la religion.
3. -- LA MORT -- L'INEXPLICABLE
La mort était pour les hommes en évolution le choc suprême, la plus troublante combinaison de hasard et de mystère. Ce ne fut pas la sainteté de la vie, mais le heurt de la mort, qui inspira de la peur et entretint ainsi efficacement la religion. Chez les peuples sauvages, la mort était généralement due à la violence, de sorte que la mort non-violente devint de plus en plus un mystère. La mort en tant que fin naturelle et attendue de la vie n'était pas claire dans la conscience des peuplades primitives. Il a fallu des âges et des âges aux hommes pour comprendre qu'elle est inévitable.
Les hommes primitifs acceptaient la vie comme un fait, tandis qu'ils considéraient la mort comme une sorte d'affliction. Toutes les races ont leurs légendes d'hommes qui ne sont pas morts, traditions atrophiées du comportement initial envers la mort. Il existait déjà dans la pensée humaine un concept nébuleux d'un monde des esprits imprécis et inorganisé, d'un domaine d'où provenait tout ce qui est inexplicable dans la vie humaine; on ajouta la mort la longue liste des phénomènes inexpliqués.
On crut d'abord que toutes les maladies humaines et la mort naturelle étaient dues à l'influence d'esprits. Même à l'époque actuelle, certaines races civilisées considèrent que les maladies ont été engendrées par « l'ennemi » et comptent sur des cérémonies religieuses pour en effectuer la guérison. Des systèmes de théologie plus récents et plus complexes attribuent encore la mort à l'action du monde des esprits; tout cet ensemble a conduit à des doctrines telles que le péché originel et la chute de l'homme.
Ce fut la prise de conscience de son impuissance devant les puissantes forces de la nature, ainsi que la récognition de la faiblesse humaine devant les calamités, la maladie, et la mort, qui poussèrent les sauvages à rechercher de l'aide auprès du monde supra-matériel qu'ils entrevoyaient comme source de ces mystérieuses vicissitudes de la vie.
4. -- LE CONCEPT DE LA SURVIE APRÈS LA MORT
Le concept d'une phase supra-matérielle de la personnalité mortelle naquit de l'association inconsciente et purement accidentelle des événements de la vie quotidienne avec les rêves et les fantômes. Quand plusieurs membres de la tribu d'un chef trépassé rêvaient simultanément de lui, cela semblait constituer une preuve convaincante que le vieux chef était réellement revenu sous quelque forme. Tout cela était fort réel pour les sauvages; après de tels rêves, ils se réveillaient trempés de sueur, tremblants, et hurlants.
Le fait que la croyance en une existence future ait eu son origine dans le rêve explique la tendance à toujours imaginer les choses invisibles en termes de choses visibles. Le nouveau concept de la vie future en tant que fantôme rêvé commença bientôt à servir d'antidote efficace à la peur de la mort associée à l'instinct biologique de conservation.
Les hommes primitifs se préoccupaient également beaucoup de leur respiration, spécialement dans les climats froid où ils observaient une buée lors de l'expiration. Le souffle de vie fut considéré comme l'unique phénomène qui différenciait les vivants des morts. Le primitif savait que son souffle pouvait quitter son corps; les rêves où il faisait toutes sortes de choses bizarres pendant qu'il était endormi le convainquirent que l'être humain comportait un élément immatériel. La forme la plus primitive de l'idée de l'âme humaine fut le fantôme, dérivé du système d'idées relatif aux rêves et à la respiration.
Le sauvage finit par concevoir qu'il était un être double -- corps et souffle. Le souffle amputé du corps équivalait à un esprit, à un fantôme. Bien que les esprits ou fantômes aient eu nettement une origine humaine, on les considéra comme supra-humains. Cette croyance à l'existence d'esprits désincarnés semblait expliquer les événements inhabituels, extraordinaires, peu fréquents, et incompréhensibles.
La doctrine primitive de la survie après la mort n'était pas nécessairement une croyance à l'immortalité. Des êtres qui ne savaient pas compter au delà de vingt ne pouvaient guère concevoir l'infinité et l'éternité; ils pensaient plutôt à des incarnations répétés.
La race orangée était spécialement adonnée aux croyances a la transmigration et à la réincarnation. L'idée de réincarnation prit naissance dans l'observation de ressemblances d'hérédités et de caractères entre les descendants et leurs ancêtres. La coutume de nommer les enfants d'après leurs grands-parents et autres ascendants était due à la croyance en la réincarnation. Quelques races plus récentes crurent que les hommes mouraient de trois à sept fois. Cette croyance était un reliquat des enseignements d'Adam sur l'attribution successives de nouveaux corps morontiels sur les mondes des maisons. On la retrouve avec beaucoup d'autres vestiges de la religion révélée dans les doctrines, par ailleurs absurdes, des barbares du XXième siècle.
Les hommes primitifs ne nourrissaient aucune idée d'enfer ni de punitions futures. Les sauvages imaginaient la vie après la mort exactement comme la vie présente, moins la malchance. Plus tard, on conçut une destinée séparée pour les bons fantômes et les mauvais fantômes -- le ciel et l'enfer. Les membres de beaucoup de races primitives croyaient que l'homme débutait dans la vie suivante à l'état exact où il avait quitté la vie présente; c'est pourquoi l'idée devenir vieux et décrépit ne leur souriait pas. Les gens âgés préféraient de beaucoup être tués avant de devenir trop impotents.
Presque tous les groupes avaient des idées différentes sur la destinée de l'âme-fantôme. Les Grecs croyaient que les hommes faibles devaient avoir des âmes faibles; ils inventèrent donc le Hadès comme lieu approprié pour recevoir ces âmes chétives. Ils supposaient aussi que ces spécimens malingres avaient des fantômes plus petits. Les premiers Andites croyaient que leurs fantômes retournaient au pays natal de leurs ancêtres. Les Chinois et les Égyptiens crurent jadis que l'âme et le corps restaient liés. Cela conduisit les Égyptiens à construire soigneusement des tombes et à s'efforcer de préserver les corps. Même les peuples modernes cherchent à éviter la décomposition des cadavres. Les Hébreux conçurent qu'un fantôme, réplique de l'individu, descendait au Shéol et ne pouvait revenir au pays des vivants. Ce sont eux qui firent ce progrès important dans la doctrine de l'évolution de l'âme (1).
(1) Cf. Luc XVI-19 à 31.
5. -- LE CONCEPT DE L'ÂME FANTÔME
La partie non matérielle de l'homme a été diversement appelée fantôme, esprit, ombre, spectre, et plus récemment âme. Dans les rêves de l'homme primitif, l'âme était son double; elle ressemblait exactement au mortel lui-même, sauf qu'elle n'était pas sensible au toucher. La croyance aux doubles vus en rêve conduisit directement à la notion que toutes les choses animées et inanimées ont une âme comme les hommes. Ce concept tendit longtemps à perpétuer la croyance aux esprits de la nature. Les Esquimaux imaginent encore que toutes les choses de la nature ont un esprit.
L'âme fantôme pouvait être entendue et vue, mais non être touchée. La vie de rêve de la race développa et étendit graduellement les activités du monde évoluant des esprits, au point que la mort fut finalement considérée comme le fait de « de rendre l'âme ». Toutes les tribus primitives, sauf celles qui dépassaient à peine les animaux, se sont formé des concepts de l'âme. À mesure que la civilisation progresse, ces concepts superstitieux sont détruits, et l'homme dépend entièrement de la révélation et de l'expérience religieuse personnelle pour se faire une nouvelle idée de l'âme en tant que création conjointe de la pensée humaine connaissant Dieu et de l'esprit divin qui l'habite, l'Ajusteur de Pensée.
Les mortels primitifs ne réussissaient généralement pas à différencier la notion d'un esprit intérieur de celle d'une âme de nature évolutionnaire. Il y avait grande confusion chez les sauvages sur la question de savoir si l'âme était née dans le corps ou si elle était un agent extérieur en possession du corps. L'absence de pensée raisonnée en présence de la perplexité explique le grossier illogisme des points de vue des sauvages sur les âmes, les fantômes, et les esprits.
On a cru que l'âme était reliée au corps comme le parfum à la fleur. Les anciens croyaient que l'âme pouvait quitter le corps de différentes manières telles que:
| 1. Évanouissement ordinaire et temporaire. | |
| 2. Sommeil, rêve naturel. | |
| 3. Coma et inconscience associés aux maladies et aux accidents. | |
| 4. Mort, départ définitif. |
Les sauvages envisageaient les éternuements comme des tentatives avortées de l'âme pour s'échapper du corps. Etant éveillé et sur ses gardes, le corps était capable de contrecarrer l'essai de fuite de l'âme. Plus tard, on accompagna toujours les éternuements d'une formule religieuse telle que « Dieu vous bénisse ».
De bonne heure dans l'évolution, on considéra le sommeil comme prouvant que l'âme fantôme pouvait s'absenter du corps, et l'on croyait pouvoir la rappeler en parlant ou en criant le nom du dormeur. Dans d'autres formes d'inconscience, on croyait que l'âme était plus lointaine, cherchant peut-être à s'échapper pour de bon -- la mort imminente. On envisageait les rêves comme les expériences de l'âme durant le sommeil, lors de son absence temporaire du corps. Les sauvages estiment que leurs rêves sont aussi réels que toute autre partie de leur expérience de veille. Les anciens prirent l'habitude d'éveiller graduellement les dormeurs pour donner à l'âme le temps de réintégrer le corps.
Tout au long des âges, les hommes ont été saisis d'une crainte respectueuse devant l'apparition de la nuit, et les Hébreux ne firent pas exception. Ils croyaient sincèrement que Dieu leur parlait dans des rêves, malgré les injonctions de Moïse à l'encontre de cette idée. Moïse avait raison, car les rêves extraordinaires ne sont pas la méthode employée par les personnalités du monde spirituel quand elles cherchent à communiquer avec les êtres matériels.
Les anciens croyaient que les âmes pouvaient entrer dans des animaux ou même des objets inanimés. Cette croyance à l'identification avec les animaux culmina dans l'idée des loups-garous. Une personne pouvait être de jour un citoyen respectueux de la loi, mais quand elle s'endormait, son âme pouvait entrer dans un loup ou dans quelque autre animal et rôder en commettant des déprédations nocturnes.
Les hommes primitifs croyaient que l'âme était associée à la respiration et que l'on pouvait communiquer ou transférer ses qualités par le souffle. Un chef courageux allait souffler sur un enfant nouveau-né pour lui conférer le don de la bravoure. Chez les Chrétiens primitifs, la cérémonie d'effusion du Saint-esprit était accompagnée d'un souffle sur les candidats. Le Psalmiste a dit: « Les cieux ont été faits par la parole du Seigneur, et toute leur armée par le souffle de sa bouche » (1). Ce fut longtemps la coutume pour les fils aînés d'essayer d'attraper le dernier souffle de leur père mourant.
Plus tard on en vint à craindre et à révérer l'ombre au même titre que le souffle. L'image de soi-même reflétée dans l'eau fut également envisagée parfois comme la preuve de la dualité de l'être, et l'on considéra les miroirs avec une crainte superstitieuse. Même aujourd'hui, bien des civilisés tournent les miroirs contre le mur en cas de décès. Quelques tribus arriérées croient encore que les portraits, dessins, modèles, ou images enlèvent au corps une partie de l'âme, et en conséquence elles interdisent d'en faire.
On croyait en général que l'âme s'identifiait au souffle, mais diverses peuplades la situaient aussi dans la tête, les cheveux, le coeur, le foie, le sang, et la graisse. « Le sang d'Abel criant depuis la terre (2)» exprime la croyance de jadis à la présence de l'âme dans le sang (3). Les Sémites enseignèrent que l'âme résidait dans la graisse du corps, et chez beaucoup d'entre eux l'absorption de graisse animale était tabou (4). Les chasseurs de têtes et les découpeurs de scalps cherchaient à capturer l'âme de leurs ennemis. Plus récemment, on a considéré les yeux comme les fenêtres de l'âme.
Les adeptes de la doctrine selon laquelle il y avait trois ou quatre âmes croyaient que la perte de l'une d'elles signifiait inquiétude, la perte de deux, maladie, et la perte de trois, la mort. D'après eux, une âme vivait dans le souffle, une dans la tête, une dans les cheveux, et une dans le coeur. Ils conseillaient aux malades de se promener au grand air avec l'espoir de recapter leurs âmes égarées. On supposait que les plus grands médecins échangeaient l'âme malade d'une personne malade contre une nouvelle âme, la «nouvelle naissance ».
Les enfants de Badonan développèrent une croyance en deux âmes, la respiration et l'ombre. Les premières races nodites estimaient que l'homme consistait en deux personnes, l'âme et le corps. Cette philosophie de l'existence se refléta plus tard dans le point de vue grec. Les Grecs eux-mêmes croyaient à l'existence de trois âmes, la végétative située dans l'estomac, l'animale dans le coeur, et l'intellectuelle dans la tête. Les Esquimaux croient que l'homme est composé de trois parties: le corps, l'âme, et le nom.
| (1) Psaume XXXIII-6. |
| (2) Genèse IV-10 et parallèles, Matthieu XXIII-35, Luc XI-50 et 51, Hébreux XII-24. |
| (3) Lévitique XVII-11. |
| (4) Lévitique III-17 et VII-23. |
6. -- L'ENTOURAGE D'ESPRITS FANTÔMES
L'homme a hérité d'un entourage naturel, acquis un entourage social, et imaginé un entourage spectral. Les hommes réagissent envers leur entourage naturel en formant des États, envers leur entourage social en fondant des foyers, et envers leur entourage illusoire de fantômes en instituant des Églises.
Très tôt dans l'histoire de l'humanité, la croyance aux réalités du monde imaginaire des fantômes et des esprits fut universelle, et ce monde d'esprits nouvellement imaginé devint une puissance dans la société primitive. La vie mentale et morale de toute l'humanité fut définitivement modifiée par l'apparition de ce nouveau facteur dans les pensées et les actes des hommes.
Sur cette base majeure d'ignorance et d'illusion, la peur humaine a entassé toutes les superstitions et religions subséquentes des peuples primitifs. Ce fut l'unique religion humaine jusqu'à l'époque de la révélation, et de nombreuses races du monde d'aujourd'hui ne possèdent encore que cette religion évolutionnaire sommaire.
À mesure que l'évolution progressait, la chance fut associée aux bons esprits et la malchance aux mauvais esprits. La gêne de l'adaptation forcée à un entourage changeant fut considérée comme une malchance, un mécontentement des esprits fantômes. Les hommes primitifs donnèrent lentement naissance à la religion en partant de leur besoin inné d'adoration et de leur fausse conception du hasard. Les hommes civilisés établissent des plans d'assurance pour triompher des occurrences du hasard. La science moderne remplace les esprits fictifs et les dieux capricieux par un actuaire faisant des calculs mathématiques.
Chaque génération qui passe sourit devant les superstitions stupides de ses ancêtres, tout en continuant à entretenir les sophismes de pensée et d'adoration qui feront sourire à leur tour la postérité plus éclairée.
Quoi qu'il en soit, la pensée des hommes primitifs était enfin occupée par des idées qui transcendaient tous leurs besoins biologiques naturels. L'homme était enfin sur le point de développer un art de vivre basé sur quelque chose de plus que la réaction à des stimulants matériels. On assistait aux débuts d'une politique de vie comportant une philosophie primitive. Un critère de vie surnaturel était sur le point d'émerger. En effet, si l'esprit fantôme apporte la malchance dans sa colère et la bonne fortune dans son contentement, il faut que la conduite humaine soit réglée en conséquence. Le concept du bien et du mal était enfin apparu par évolution, et tout ceci bien avant l'époque d'une révélation quelconque sur terre.
Avec l'émergence de ces concepts commença la longue lutte stérile pour apaiser les esprits toujours mécontents, l'esclavage servile de la peur religieuse évolutionnaire, l'interminable gaspillage des efforts humains pour des tombes, des temples, des sacrifices, et des prêtrises. Le prix à payer fut effrayant et terrible, mais il valut la peine de tout ce qu'il coûta, car grâce à lui les hommes atteignirent une conscience naturelle du bien et du mal relatifs; la morale humaine était née!
7. -- LA FONCTION DE LA RELIGION PRIMITIVE
Le sauvage avait besoin d'assurance; il payait donc volontiers ses primes onéreuses de peur, de superstition, et d'appréhension, par des dons aux prêtres pour sa police d'assurance magique contre la malchance. La religion primitive consistait simplement en primes d'assurance contre les périls de la forêt. Les hommes civilisés payent des primes d'assurance contre les accidents de l'industrie et les risques des modes de vie modernes.
La société contemporaine enlève les affaires d'assurance au domaine des prêtres et de la religion et les place dans le domaine économique. La religion s'occupe de plus en plus d'assurance sur la vie au delà de la tombe. Les hommes modernes, du moins ceux qui pensent, cessent de payer des primes inutiles pour contrôler la chance. La religion s'élève lentement à des niveaux philosophiques supérieurs contrastant avec son ancienne fonction de plan d'assurance contre la malchance.
Les anciennes idées sur la religion ont empêché les hommes de devenir fatalistes et désespérément pessimistes; ils ont cru qu'ils pouvaient au moins faire quelque choses pour influencer le destin. La religion de la peur des fantômes a gravé dans la mémoire des hommes qu'ils devaient régler leur conduite, qu'il y avait un monde supra-matériel contrôlant la destinée humaine.
Les races civilisées modernes commencent seulement aujourd'hui à émerger de la peur qui leur faisait expliquer la chance et les inégalités normales de l'existence par l'action des fantômes. L'humanité s'émancipe de la servitude de l'explication de la malchance par les esprits-fantômes. Mais en même temps que les hommes renoncent à la doctrine erronée des vicissitudes de la vie causées par les esprits, ils font montre d'un surprenant empressement à admettre un enseignement presque aussi fallacieux qui les invite à attribuer toutes les inégalités humaines à de mauvaises adaptations politiques, à des injustices sociales, et à la concurrence industrielle. Cependant, des lois nouvelles, une philanthropie accrue, et une réorganisation industrielle plus poussée, si bonnes qu'elles soient en elles mêmes, ne remédieront ni aux faits de la naissance ni aux accidents de la vie. Seule la compréhension des faits et leur sage maniement dans le cadre des lois naturelles permettront aux hommes d'obtenir ce qu'ils veulent et d'éviter ce qu'ils ne veulent pas. La connaissance scientifique est le seul antidote contre les maux dits accidentels.
L'industrie, la guerre, l'esclavage, et le gouvernement civil ont surgi en réponse à l'évolution sociale de l'homme dans son entourage naturel. La religion est apparue d'une manière analogue en réponse à l'entourage illusoire du monde imaginaire des esprits. La religion fut un développement évolutionnaire de préservation, et elle a réussi, malgré son illogisme total de la conception erronée qui lui donna naissance.
Par la puissante et impressionnante force de la fausse peur, la religion a préparé la pensée humaine à l'effusion d'une force spirituelle valable, d'origine surnaturelle, qui est l'Ajusteur de Pensée. Et depuis lors les divins Ajusteurs ont toujours travaillé à transmuer la peur de Dieu en amour pour Dieu. L'évolution est peut-être lente, mais elle est infailliblement efficace.
[Présenté par une Etoile du Soir de Nébadon.]
LES ORIGINES DE L'ADORATION
LA religion primitive eut une origine biologique, un développement évolutionnaire naturel, à côté des associations morales et en dehors de toute influence spirituelle. Les animaux supérieurs ont des peurs, mais pas d'illusions, donc pas de religion. Les hommes créent leurs religions primitives avec leurs craintes et par leurs illusions.
Dans l'évolution de l'espèce humaine, les manifestations primitives de l'adoration apparaissent bien avant que la pensée de l'homme ne soit capable de formuler les conceptions plus complexes de la vie, ici-bas et dans l'au-delà, méritant le nom de religion. La religion primitive était de nature totalement intellectuelle et entièrement fondée sur des circonstances d'association. Les objets de culte étaient tout à fait suggestifs ils consistaient en choses de la nature qui étaient à portée de la main ou qui occupaient le premier plan dans l'expérience des Urantiens primitifs simples de pensée.
Quand la religion eut évolué au delà de l'adoration de la nature, elle acquit des racines d'origine spirituelle, mais resta néanmoins toujours conditionnée par l'entourage social. À mesure que le culte de la nature se développa, les concepts humains envisagèrent une division du travail dans le monde supra-mortel; il y avait des esprits de la nature pour des lacs, des arbres, des cascades, des pluies, et des centaines d'autres phénomènes terrestres ordinaires.
Tantôt à une époque et tantôt à une autre, tout ce qui se trouve à la surface de la terre a été un objet de culte pour l'homme, y compris lui-même. Les hommes primitifs craignaient toutes les manifestations de pouvoir; ils rendaient hommage à tous les phénomènes naturels qu'ils ne pouvaient comprendre. L'observation de puissantes forces matérielles telles que tremblements de terres, orages, inondations, éboulements, volcans, feu, chaleur, et froid, impressionnait grandement la pensée en expansion des hommes. On appelle encore «actes de Dieu » et « mystérieuse dispensations de la Providence » les choses inexplicables.
1. -- L'ADORATION DES PIERRES ET DES MONTAGNES
La première chose que les hommes évoluants adorèrent fut une pierre. Aujourd'hui la peuplade Kateri du sud de l'Inde, ainsi que de nombreuses tribus du nord de l'Inde, adorent encore des pierres. Jacob dormit sur une pierre parce qu'il la révérait; il l'oignit même d'huile. Rachel cacha plusieurs pierres sacrées sous sa tente.
Les pierres impressionnèrent d'abord les hommes primitifs comme sortant de l'ordinaire à cause de la manière dont elles apparaissaient subitement à la surface d'un champ cultivé ou d'une prairie. Les hommes ne tenaient compte ni de l'érosion ni du retournement du sol par leurs outils. Les pierres firent aussi grande impression sur les peuplades primitives parce qu'elles ressemblaient souvent à des animaux. L'attention des hommes civilisés est arrêtée dans les montagnes par de nombreuses formations rocheuses qui ressemblent à des têtes d'animaux et même à des visages humains. Ce furent toutefois les pierres météoriques qui exercèrent la plus grande influence; les primitifs les voyaient traverser l'atmosphère avec un flamboiement grandiose. Les étoiles filantes terrifiaient les hommes primitifs; ils croyaient facilement que leurs traces brillantes marquaient le passage d'un esprit en route vers la Terre. Il n'est pas étonnant que les hommes aient été conduits à adorer de tels phénomènes, spécialement lorsqu'ils découvrirent plus tard les météores. Cela leur inspira un plus grand respect pour toutes les autres pierres. Au Bengale, un météore qui tomba en 1880 a de nombreux adorateurs.
Tous les anciens clans et tribus avaient leurs pierres sacrées, et la plupart des peuples modernes manifestent une vénération relative pour certains types de pierres -- leurs bijoux. Un groups de cinq pierres était révéré aux Indes; en Grèce, c'étaient les amas de trente pierres; chez les hommes rouges, c'était généralement un cercle de pierres. Les Romains jetaient toujours une pierre en l'air quand ils invoquaient Jupiter. Aux Indes, aujourd'hui encore, une pierre peut servir de témoin (1). Dans certaines régions on peut employer une pierre comme talisman de la loi et, par son prestige, un offenseur peut être mené au tribunal. Mais les simples mortels n'identifient pas toujours la Déité avec un objet de culte respectueux. Bien souvent ces fétiches ne sont que des symboles du véritable objet d'adoration.
Les anciens avaient une considération spéciale pour les trous dans les pierres. On supposait que les roches poreuses étaient exceptionnellement efficaces pour guérir les maladies. Il n'était pas permis de porter des pierres pendues aux oreilles, mais on pouvait en mettre dedans pour garder le conduit auditif ouvert. Même à notre époque moderne, les personnes superstitieuses font des trous dans les pièces de monnaie. En Afrique, les indigènes font beaucoup d'embarras autour de leurs pierres fétiches. En fait, les tribus et peuplades arriérées continuent à manifester à leurs pierres une vénération superstitieuse. Aujourd'hui encore, l'adoration des pierres est fort répandue dans le monde. Les pierres tombales sont un symbole survivant des images et idoles que l'on sculptait dans la pierre en liaison avec des croyances aux fantômes et aux esprits des contemporains décédés.
L'adoration des montagnes suivit celle des pierres, et les premières montagnes vénérées furent de grandes formations rocheuses. On prit bientôt l'habitude de croire que les dieux habitaient les montagnes, de sorte que pour cette raison supplémentaire on adora les hautes élévations de terrain. À mesure que le temps s'écoulait, certaines montagnes furent associées à certains dieux, et en conséquences devinrent saintes. Les aborigènes ignorants et superstitieux croyaient que les grottes conduisaient au monde souterrain peuplé de mauvais esprits et de démons, en contraste avec les montagnes, qui furent identifiées aux concepts, évolués ultérieurement, de bons esprits et de bonnes déités.
(1) Réminiscences de cette tradition; Luc XIX-40; Jean I-42; I Pierre II-4 à 8.
2. -- L'ADORATION DES PLANTES ET DES ARBRES
Les plantes furent d'abord craintes, puis adorées, à cause des liqueurs enivrantes que l'on en tirait. Les hommes primitifs croyaient que l'ivresse vous rendait divin. On supposait que cette expérience comportait quelque chose d'inhabituel et de sacré. Même dans les temps modernes, on donne le nom d'« esprit » ou de « spiritueux » aux alcools.
Les primitifs regardaient avec une crainte et un respect superstitieux les graines en train de germer. L'apôtre Paul ne fut pas le premier à tirer de profondes leçons des graines germantes et à fonder des croyances religieuses sur elles.
Le culte d'adoration des arbres se trouve chez les plus anciens groupes religieux. Tous les mariages primitifs étaient célébrés sous des arbres, et quand les femmes désiraient des enfants, on les voyait parfois dans la forêt embrassant un robuste chêne. Bien des arbres et des plantes étaient vénérés à cause de leurs vertus médicinales réelles ou imaginaires. Les sauvages croyaient que toutes les réactions chimiques étaient dues à l'activité directe de forces surnaturelles.
Les idées concernant les esprits des arbres variaient considérablement parmi les différentes tribus et races. Certains arbres étaient supposés habités par des esprit favorables, d'autres abritaient des esprits trompeurs et cruels. Les Suisses se sont son longtemps méfiés des arbres, croyant qu'ils contenaient des esprits rusés. Les habitants de l'Inde et de la Russie orientale considéraient les esprits des arbres comme cruels. Les Patagons adorent encore les arbres comme le firent les Sémites primitifs. Longtemps après que les Hébreux eurent cesse d'adorer les arbres, ils continuèrent à vénérer leurs diverses déités dans des bosquets. Sauf en Chine, il exista jadis un culte universel de l'arbre de vie.
La croyance que l'on peut trouver de l'eau ou des métaux sous la surface de la terre à l'aide d'une baguette divinatoire en bois est un reliquat des anciens cultes des arbres. Le mai que l'on plante, les arbres de Noël et la pratique superstitieuse de toucher du bois perpétuent certaines coutumes d'adoration des arbres et des plus récents cultes des arbres.
Nombre de ces formes primitives de vénération de la nature se mêlèrent aux techniques d'adoration qui évoluèrent plus tard, mais les tout premiers types d'adoration animés par un esprit-mental adjuvat fonctionnaient bien avant que la nature religieuse nouvellement éveillée de l'humanité fut devenue pleinement sensible a la stimulation par les influences spirituelles.
3. -- L'ADORATION DES ANIMAUX
L'homme primitif avait un sentiments particulier de camaraderie pour les animaux supérieurs. Ses ancêtres avaient vécu avec eux et s'étaient même accouplés a eux. En Asie méridionale, on crut de bonne heure que les âmes des hommes revenaient sur terre sous forme d'animaux. Cette croyance était une survivance de la pratique encore plus ancienne d'adorer les animaux.
Les primitifs révéraient les animaux pour leur pouvoir et leur ruse. Ils pensaient que l'odorat de certaines bêtes dénotaient une gouverne par des esprits. Les animaux ont tous été adorés par une race ou une autre, tantôt à une époque et tantôt à une autre. Parmi ces objets d'adoration figuraient des créatures mi-humaines et mi-animales, telles que les centaures et les sirènes.
Les Hébreux adorèrent les serpents (1) jusqu'à l'époque du roi Ezéchias, et les Hindous entretiennent encore des relations amicales avec les serpents de leurs maisons. L'adoration des dragons par les Chinois est une survivance du culte des serpents. La sagesse du serpent était un symbole de la médecine grecque, et les médecins modernes l'emploient encore comme emblème. L'art de charmer les serpents a été transmis par les femmes chamanes pratiquant le culte de l'amour des serpents; celles-ci se faisaient mordre quotidiennement par des serpents ce qui les immunisait contre le venin, et en faisait réellement des toxicomanes qui ne pouvaient plus se passer de ce poison.
(1) Exode IV-3 et VII-9: Nombres XXI-6 à 9.
L'adoration des insectes et de certains autres animaux résulta d'un malentendu ultérieur sur la règle d'or -- faites a autrui (a toutes les formes de vie) ce que vous voudriez que l'on vous fasse. Les anciens crurent jadis que tous les vents étaient produits par les ailes d'oiseaux; en conséquence ils craignirent et adorèrent toutes les créatures ailées. Les Nordiques primitifs croyaient que les éclipses étaient causées par un loup qui dévorait une portion du soleil ou de la lune. Les Hindous montrent souvent Vishnou avec une tête de cheval. Bien des fois, un symbole animal représente un dieu oublié ou un culte disparu. Tôt dans la religion évolutionnaire, l'agneau devint l'animal sacrificiel typique, et la colombe le symbole de la paix et de l'amour.
En religion, le symbolisme est bon ou mauvais dans la mesure exacte ou le symbole ne supplante pas ou supplante l'idée originelle d'adoration. Le symbolisme ne doit pas être confondu avec l'adoration immédiate ou l'objet matériel est directement et effectivement adoré.
4. -- L'ADORATION DES ÉLÉMENTS
L'humanité a adoré la terre, l'air, l'eau et le feu. Les races primitives vénéraient les sources et adoraient les fleuves. Même aujourd'hui fleurit en Mongolie un culte des fleuves qui exerce de l'influence. Le baptême devint un cérémonial religieux a Babylone, et les Grecs pratiquèrent le bain rituel annuel. Il était facile aux anciens d'imaginer que les esprits habitaient les sources bouillonnantes, les geysers, les fleuves rapides, et les torrents impétueux. Les eaux mouvantes impressionnaient vivement ces êtres frustrés en faisant croire a l'animation par des esprits et à des pouvoirs surnaturels. On refusait parfois de secourir un homme qui se noyait, de peur d'offenser un dieu fluvial.
Nombre de facteurs et d'événements ont agi pour stimuler la religion de peuples différents à des époques diverses. Beaucoup de tribus montagnardes des Indes adorent encore les arcs-en-ciel. En Inde et en Afrique, on croit que l'arc-en-ciel est un gigantesque serpent céleste. Les Hébreux et les Chrétiens le considèrent comme « l'arc de la promesse » (1). De même, des influences considérées comme bénéfiques dans une partie du monde peuvent être regardées comme maléfiques ailleurs. Le vent d'est est un dieu en Amérique du Sud, car il apporte la pluie; aux Indes il est un démon parce qu'il amène la poussière et provoque la sécheresse. Les anciens Bédouins croyaient qu'un esprit de la nature produisait les tourbillons de sable; même à l'époque de Moïse, la croyance aux esprits de la nature fut assez forte pour assurer leur perpétuation dans la théologie hébraïque sous forme d'anges du feu, de l'eau, et de l'air.
Les nuages, la pluie, la grêle ont tous été craints et adorés par de nombreuses tribus primitives et dans les cultes initiaux de la nature. Les orages avec tonnerre et éclairs terrifiaient les hommes primitifs. Ils étaient tellement impressionnés par ces dérèglements des éléments qu'ils considéraient le tonnerre comme la voix d'un dieu courroucé. L'adoration du feu et la peur de la foudre étaient liées et fort répandues dans nombre de groupes primitifs.
Le feu était mêlé à la magie dans la pensée des mortels primitifs tyrannisés par la peur. Les adeptes de la magie se rappellent nettement un résultat positif obtenu par hasard dans la pratique de leurs formules magiques, tandis qu'ils oublient avec insouciance des dizaines de résultats négatifs constituant des échecs complets. Le respect pour le feu atteignit sont apogée en Perse, où il subsista longtemps. Quelques tribus adoraient le feu en le prenant pour la déité elle-même; d'autres le révéraient comme symbole flamboyant de l'esprit purificateur et épurateur de leurs déités vénérées. On chargeait des vestales vierges de veiller sur les feux sacrés, et au XXième siècle on fait encore brûler des cierges dans le rituel de beaucoup de services religieux.
(1) Genèse IX-13 à 16.
5. -- L'ADORATION DES CORPS CÉLESTES
L'adoration des roches, des montagnes, des arbres, et des animaux se transforma naturellement en vénération craintive des éléments, puis en déification du soleil, de la lune, et des étoiles. Aux Indes et ailleurs, les étoiles furent considérées comme les âmes glorifiées de grands hommes qui avaient quitté la vie incarnée. Les Chaldéens adeptes du culte des étoiles estimaient qu'ils avaient le ciel pour père et la terre pour mère.
L'adoration de la lune précéda celle du soleil. La vénération de la lune atteignit son apogée durant l'ère de la chasse, tandis que l'adoration du soleil devint la principale cérémonie religieuse des âges agricoles subséquents. L'adoration solaire s'enracina fortement aux Indes, et c'est là qu'elle persista le plus longtemps. En Perse, la vénération du soleil donna naissance au culte mithriaque ultérieur. De nombreux peuples considéraient le soleil comme l'ancêtre de leurs rois. Les Chaldéens le plaçaient au centre «des sept cercles de l'univers ». Des civilisations plus tardives honorèrent le soleil en donnant son nom au premier jour de la semaine.
On supposait que le soleil était le père mystique des fils de la destinée nés d'une vierge, et que ceux-ci s'effusaient de temps à autre sur les races favorisées. Ces enfants surnaturels étaient toujours abandonnés à la dérive sur un fleuve sacré pour être sauvés d'une manière extraordinaire et grandir ensuite pour devenir des personnalités miraculeuses et des libérateurs de leur peuple.
6. -- L'ADORATION DE L'HOMME
Après avoir adoré tout ce qui existait à la surface de la terre et dans les cieux qui la dominent, l'homme n'hésita pas à se faire l'honneur d'une adoration semblable. Les sauvages simples d'esprit ne font pas de distinction claire entre bêtes, hommes, et dieux.
Les primitifs considéraient toutes les personnes inhabituelles comme supra-humaines et en avaient tellement peur qu'ils manifestaient à leur égard une crainte respectueuse. Dans une certaine mesure, ils les adoraient littéralement. Même le fait d'avoir des jumeaux était regardé soit comme une grande chance soit comme une grande malchance. Les lunatiques, les épileptiques, et les débiles mentaux étaient souvent adorés par leurs compagnons mentalement normaux qui croyaient que ces êtres anormaux étaient habités par des déités. On adora les prêtres, les rois, et les prophètes; on estima que les saints de jadis étaient inspirés par les dieux.
On déifia les chefs tribaux qui mouraient. Plus tard on sanctifia les âmes remarquables qui avaient passé dans l'au-delà. Sans aide extérieure, l'évolution n'a jamais donné naissance à des dieux supérieurs aux esprits glorifiés, exaltés, et évolués de certains humains décédés. Dans son évolution primitive la religion crée ses propres dieux. Au cours de la révélation, les Dieux formulent la religion. La religion évolutionnaire crée ses dieux à l'image et à la ressemblance des hommes; la religion révélée cherche à faire évoluer les mortels et à les transformer à l'image et à la ressemblance de Dieu.
Les dieux fantômes supposés d'origine humaine doivent être distingués des dieux de la nature, car l'adoration de la nature produisit un panthéon -- les esprits de la nature élevés à la position de dieux. Les cultes naturels continuèrent à se développer en même temps que les cultes fantomatiques apparus plus tard. De nombreux systèmes religieux comportèrent un double concept de la déité, les dieux de la nature et les dieux fantômes, comme on le voit dans l'exemple de Thor, le héros fantôme qui était aussi le maître de la foudre.
L'adoration de l'homme par les hommes atteignit son apogée lorsque les chefs temporels ordonnèrent à leurs sujets de les vénérer ainsi et que pour justifier cette exigence ils prétendirent être de descendance divine.
7. -- LES ADJUVATS DE L'ADORATION ET DE LA SAGESSE
L'adoration de la nature peut sembler être née spontanément et naturellement dans la pensée des hommes et des femmes primitifs, et il en fut bien ainsi; mais pendant toute cette période, et chez ces mêmes penseurs primitifs, s'exerçait l'action du sixième esprit adjuvat; il avait été effusé sur ces peuplades en tant qu'influence directrice pour cette phase de l'évolution de l'espèce humaine, si primitives que pussent être ses manifestations. C'est l'esprit adjuvat d'adoration qui donna une origine précise à l'impulsion humaine tendant à adorer, nonobstant le fait que son expression primitive fût motivée par la peur animale, et que ses premières pratiques fussent centrées sur des choses de la nature.
Il faut se rappeler que c'est le sentiment, et non la pensée, qui fut l'influence directrice et ordonnatrice dans tout le développement évolutionnaire. Pour la pensée primitive il a peu de différence entre avoir peur, se dérober, honorer, et adorer.
Quand le besoin d'adoration est animé et dirigé par la sagesse -- par la pensée méditative et expérientielle il commence alors à devenir le phénomène de la véritable religion. Quand le septième esprit mental adjuvat, l'esprit de sagesse, parvient à exercer effectivement son ministère, l'homme commence alors à détourner son adoration de la nature et des objets naturels et à l'orienter vers le Dieu de la nature et le Créateur éternel de toutes les choses naturelles.
[Présenté par une Brillante Étoile du Soir de Nébadon.]