AVANT LA CRUCIFIXION
AU moment où Jésus et ses accusateurs partirent pour voir Hérode, le Maître se tourna vers l'apôtre Jean et dit: « Jean, tu ne peux rien faire de plus pour moi. Va vers ma mère et ramène-la pour qu'elle me voie avait que je ne meure ». Lorsque Jean entendit la requête de son Maître, et bien qu'il répugnât à le laisser seul parmi ses ennemis, il se hâta de partir pour Béthanie où toute la famille de Jésus était dans l'expectative chez Marthe et Marie, les soeurs de Lazare que Jésus avait ressuscité d'entre les morts.
Plusieurs fois durant la matinée, des messagers avaient apporté à Marthe et à Marie des nouvelles des développements du procès de Jésus, mais la famille de Jésus n'arriva à Béthanie que quelques minutes avant Jean qui apportait le message de Jésus demandant à voir sa mère avant d'être mis à mort. Après que Jean Zébédée leur eut raconté tout ce qui s'était passé depuis l'arrestation de Jésus à minuit, Marie sa mère partit aussitôt en sa compagnie pour voir son fils aîné. Au moment où Marie et Jean parvinrent à Jérusalem, Jésus, accompagné des soldats romains qui devaient le crucifier, était déjà arrivé au Golgotha.
Quand Marie, mère de Jésus, partit de Béthanie avec Jean pour voir son fils, Ruth, la soeur du Maître, refusa de rester en arrière avec le reste de la famille. Puisqu'elle était décidée à accompagner sa mère, son frère Jude partit avec elle. Les autres membres de la famille du Maître restèrent à Béthanie sous la direction de Jacques. Presque une fois par heure, les messagers de David Zébédée leur apportaient des nouvelles concernant le déroulement de la terrible affaire, la mise à mort de leur frère aîné, Jésus de Nazareth.
1. -- LA FIN DE JUDAS ISCARIOT
Il était à peu près huit heures et demie du matin ce vendredi lorsque l'audition de Jésus devant Pilate prit fin et que le Maître fut remis à la garde des soldats romains chargés de le crucifier. Aussitôt que les Romains prirent possession de Jésus, le capitaine des gardes juifs retourna avec ses hommes à leur quartier général du temple. Le chef des prêtres et ses collègues sanhédristes suivirent de près les gardes et allèrent directement à leur lieu de réunion habituel dans la salle en pierre de taille du temple. Ils y trouvèrent de nombreux autres membres du sanhédrin attendant de savoir ce que l'on avait fait de Jésus. Tandis que Caïphe faisait son rapport aux sanhédristes sur le jugement et la condamnation de Jésus, Judas apparut devant eux en réclamant sa récompense pour le rôle qu'il avait joué dans l'arrestation et la condamnation à mort de son Maître.
Tous ces Juifs abhorraient Judas; ils n'éprouvaient pour le traître que des sentiments de total mépris. Durant tout le jugement de Jésus devant Caïphe et sa comparution devant Pilate, Judas eut des remords sur sa félonie. Il commençait aussi à perdre quelque peu ses illusions sur la récompense qu'il devait recevoir en payement de sa trahison envers Jésus. Il n'aimait pas la froideur et la réserve des autorités juives; cependant il comptait être largement récompensé pour sa lâche conduite. Il s'attendait à être convoqué devant les sanhédristes réunis au complet pour y entendre son propre panégyrique et se voir conférer des honneurs appropriés en récompense du grand service qu'il se flattait d'avoir rendu à sa nation. On peut donc imaginer la grande surprise de ce traître égoïste lorsqu'un serviteur du grand-prêtre lui tapa sur l'épaule, le fit sortir de la salle, et lui dit: « Judas, j'ai été chargé de te payer pour avoir trahi Jésus. Voici ta récompense ». Et le serviteur de Caïphe tendit à Judas une bourse contenant trente pièces d'argent -- le prix courant d'un bon esclave valide.
Judas fut abasourdi et demeura muet de stupeur. Il se précipita pour rentrer dans la salle, mais l'huissier lui barra le chemin. Il voulait faire appel au sanhédrin, mais le tribunal ne voulut pas le laisser entrer. Judas ne pouvait pas croire que les dirigeants des Juifs lui avaient permis de trahir ses amis et son Maître pour lui offrir ensuite trente pièces d'argent en récompense. Il était humilié, désillusionné, et complètement écrasé. Il s'éloigna du temple pour ainsi dire en transe. Comme un automate, il fit tomber la bourse dans sa grande poche, la même où il avait si longtemps transporté la bourse contenant les fonds apostoliques. Il erra dans la ville en suivant la foule qui allait assister aux crucifixions.
Judas aperçut de loin que l'on dressait la croix où Jésus était cloué. A cette vue, il retourna précipitamment au temple, écarta de force le gardien de la porte, et se trouva en présence du sanhédrin qui était encore en session. Le traître était à peu près hors d'haleine et profondément bouleversé, mais il réussit à balbutier les paroles suivantes: « J'ai péché en ce sens que j'ai trahi un sang innocent. Vous m'avez insulté. Vous m'avez offert de l'argent pour ce service -- le prix d'un esclave. Je me repens d'avoir fait cela; voilà votre argent. Je veux échapper à la culpabilité de cet acte.
Quand les dirigeants des Juifs entendirent Judas, ils se gaussèrent de lui. L'un d'eux, qui était assis près de l'endroit où Judas était debout, l'invita à sortir de la salle et lui dit: « Ton Maître a déjà été mis à mort par les Romains; quant à ta culpabilité, en quoi nous concerne-t-elle? Occupe-t-en -- et va-t-en ».
En quittant la salle du sanhédrin, Judas sortit les trente pièces d'argent de la bourse et les lança à la volée sur le sol du temple. Lorsque le traître sortit, il était presque hors de lui-même. Judas passait maintenant par une expérience où il se rendait compte de la véritable nature du péché. Tout le miracle, la fascination, et l'ivresse des mauvaises actions avaient disparu. Maintenant le malfaiteur se trouvait seul, face à face avec le verdict du jugement de son âme désillusionnée et déçue. Le péché est ensorcelant et aventureux pendant qu'on le commet, mais maintenant Judas devait faire face à la moisson des faits mis à nu et dépourvus de romanesque.
Celui qui avait été jadis ambassadeur sur terre du royaume des cieux errait maintenant seul et abandonné dans les rues de Jérusalem. Son désespoir était affreux et presque absolu. Il poursuivit sa route dans la ville, puis hors des murs jusque dans le sauvage désert de la vallée du Hinnom, où il grimpa sur des rochers abrupts. Il prit la ceinture de son vêtement, en attacha une extrémité à un petit arbre, noua l'autre autour de son cou, et se jeta dans le précipice. Avant qu'il fût mort, le noeud qu'il avait attaché de ses mains nerveuses s'était desserré, et le corps du traître fut déchiqueté par les rochers pointus sur lesquels il tomba.
2. -- LE COMPORTEMENT DU MAÎTRE
Quand Jésus fut arrêté, il savait que son oeuvre sur terre, dans la similitude d'une chair mortelle, était achevée. Il comprenait pleinement le genre de mort qui allait lui être infligé, et ne s'intéressait guère aux détails de ses prétendus jugements.
Devant le sanhédrin, Jésus refusa de répondre aux témoignages des témoins parjures. Une seule question attirait toujours une réponse qu'elle fût posée par des amis ou des ennemis: c'était celle qui concernait la nature et la divinité de sa mission sur terre. Quand on lui demandait s'il était le Fils de Dieu, il donnait infailliblement une réponse. Il refusa fermement de parler durant sa comparution devant le curieux et pervers Hérode. Devant Pilate, il parla seulement quand il crut que Pilate ou quelque autre homme sincère pouvait être aidé par ses paroles à mieux connaître la vérité. Jésus avait enseigné à ses apôtres qu'il était inutile de jeter leurs perles aux pourceaux, et maintenant il osait pratiquer ce qu'il avait enseigné. Sa conduite à ce moment-là donna l'exemple de la patiente soumission de la nature humaine doublée du majestueux silence et de la solennelle dignité de la nature divine. Il était prêt à discuter avec Pilate de toute question concernant les inculpations politiques portées contre lui -- de toute question reconnue par lui comme relevant de la juridiction du gouverneur.
Jésus était convaincu que la volonté de son Père était qu'il se soumette au cours naturel et ordinaire des événements humains, exactement comme tout autre homme doit le faire. C'est pourquoi il refusa d'employer même ses pouvoirs purement humains d'éloquence persuasive pour influencer l'issue des machinations de ses contemporains socialement myopes et spirituellement aveugles. Bien que Jésus ait vécu et soit mort sur Urantia, toute sa carrière humaine, depuis le commencement jusqu'à la fin, fut un spectacle destiné à influencer et à instruire tout l'univers local qu'il avait créé et qu'il soutenait sans cesse.
Les Juifs à courte vue poussaient des clameurs indécentes pour la mort du Maître qui se tenait là dans un silence terrible, contemplant la scène de mort d'une nation -- du propre peuple de son père terrestre.
Jésus avait acquis le type de caractère humain qui peut conserver son sang-froid et affirmer sa dignité en face d'insultes constantes et gratuites. On ne pouvait l'intimider. Lors des premières voies de fait par le serviteur d'Annas, il se borna à suggérer qu'il vaudrait mieux appeler des témoins qui puissent dûment témoigner contre lui.
Du commencement jusqu'à la fin de son soi-disant jugement devant Pilate, les légions célestes en observation ne purent se retenir de télédiffuser à l'univers la description de la scène de « Pilate en jugement devant Jésus ».
Lors de sa comparution devant Caïphe, quand tous les témoignages parjures se furent effondrés, Jésus n'hésita pas à répondre à la question du chef des prêtres et à fournir ainsi lui-même le témoignage sur lequel le tribunal désirait s'appuyer pour le convaincre de blasphème.
Le Maître n'accorda jamais le moindre intérêt aux efforts bien intentionnés, mais tièdes, de Pilate pour arriver à le relaxer. Il avait réellement pitié de Pilate et s'efforça sincèrement d'éclairer sa pensée enténébrée. Il resta entièrement passif devant tous les appels du gouverneur romain aux Juifs pour qu'ils retirent leurs inculpations criminelles contre lui. Durant toute la triste épreuve, il se comporta avec une dignité simple et une majesté sans ostentation. Il ne voulut même pas faire remarquer l'insincérité de ceux qui voulaient l'assassiner lorsqu'ils lui demandèrent s'il était « roi des Juifs ». Avec un minimum de rectifications, il accepta l'appellation, sachant qu'ils avaient choisi de le rejeter mais que, même au sens spirituel, il aurait été le dernier à représenter réellement un chef pour leur nation.
Jésus parla peu durant ces procédures, mais il en dit assez pour montrer aux mortels le genre de caractère que les humains peuvent perfectionner en association avec Dieu, et pour révéler à tout l'univers la manière dont Dieu peut se manifester dans la vie d'une créature quand celle-ci choisit véritablement de faire la volonté du Père et devient ainsi un fils actif du Dieu vivant.
Son amour pour les hommes ignorants est pleinement mis en lumière par sa patience et sa grande maîtrise de soi en face des railleries, des coups, et des soufflets des soldats grossiers et des serviteurs stupides. Il ne s'irrita même pas quand ils lui bandèrent les yeux et le frappèrent ironiquement au visage en s'écriant: « Prophétise et dis-nous qui t'a frappé ».
Pilate était plus proche de la vérité qu'il ne le croyait quand après avoir fait flageller Jésus il le présenta à la foule en s'écriant: « Voici l'homme! » En vérité le gouverneur romain transi de peur n'imaginait guère qu'au même instant l'univers se tenait au garde-à-vous, contemplant le spectacle unique de son Souverain bien-aimé ainsi humilié et subissant les sarcasmes et les coups de ses sujets mortels avilis et plongés dans l'ignorance. Pendant que Pilate parlait, la phrase « Voici Dieu et l'homme! » retentissait dans tout Nébadon. Depuis lors, dans un univers entier, des myriades de créatures ont continué à voir l'homme en Jésus, tandis que le Dieu de Havona, chef suprême de l'univers des univers, acceptait l'homme de Nazareth comme satisfaisant l'idéal des créatures humaines de cet univers local du temps et de l'espace. Dans sa vie incomparable, Jésus ne manqua jamais de révéler Dieu aux hommes. Au cours des derniers épisodes de sa carrière humaine et de sa mort, il fit une nouvelle et émouvante révélation de l'homme à Dieu.
3. -- LE FIDÈLE DAVID ZÉBÉDÉE
Peu après que Jésus eut été remis aux soldats romains à la fin de l'audience devant Pilate, un détachement de gardes du temple fut envoyé d'urgence à Gethsémani pour disperser ou arrêter les disciples du Maître. Mais longtemps avant son arrivée, ceux-ci s'étaient égaillés. Les apôtres s'étaient retirés dans des cachettes désignées d'avance; les Grecs s'étaient séparés et rendus dans diverses maisons de Jérusalem; les autres disciples avaient également disparu. David Zébédée se doutait que les ennemis de Jésus allaient revenir, de sorte qu'il transporta cinq ou six tentes plus haut dans le ravin, près de l'endroit où le Maître s'était si souvent retiré pour prier et adorer. C'était là qu'il se proposait de se cacher tout en maintenant un centre, une station coordonnatrice, pour son service de messagers. A peine David avait-il quitté le camp que les gardes du temple arrivèrent. Ne trouvant plus personne sur place, ils se contentèrent d'incendier le camp et de retourner en hâte au temple. En entendant leur rapport, le sanhédrin fut assuré que les disciples de Jésus étaient si complètement effrayés et subjugués qu'il n'y avait plus de danger d'émeute ni de tentative possible pour sauver Jésus des mains de ses bourreaux. Enfin les sanhédristes pouvaient respirer à l'aise; ils se séparèrent donc, chacun allant son chemin pour préparer la Pâque.
Aussitôt que Pilate eut remis Jésus aux soldats romains pour le crucifier, un messager partit en hâte pour Gethsémani afin d'informer David. Moins de cinq minutes après son arrivée, des coureurs étaient partis pour Bethsaïde, Pella, Philadelphie, Sidon, Schechem, Hébron, Damas, et Alexandrie, portant la nouvelle que Jésus était sur le point d'être crucifié par les Romains à la demande instante des chefs des Juifs.
Durant toute cette journée tragique, et jusqu'au dernier message informant que le Maître avait été couché dans la tombe, David envoya presque toutes les demi-heures des messagers porteurs de rapports aux apôtres, aux Grecs, et à la famille terrestre de Jésus rassemblée chez Lazare à Béthanie. Quand les messagers partirent avec la nouvelle que Jésus avait été enseveli, David donna congé à son groupe de coureurs locaux pour la célébration de la Pâque et le repos du sabbat du lendemain. Il leur ordonna de se présenter paisiblement à lui le dimanche matin chez Nicodème, où il se proposait de se cacher quelques jours avec André et Simon Pierre.
David Zébédée avait une mentalité particulière. Parmi les principaux disciples de Jésus, il était le seul ayant tendance à prendre au pied de la lettre et comme un fait positif l'affirmation que le Maître allait mourir et « ressusciter le troisième jour ». David avait une fois entendu Jésus faire cette prédiction. Ayant une tournure de pensée pratique, il se proposa donc de rassembler ses messagers de bonne heure le dimanche matin chez Nicodème afin de les avoir à sa disposition pour répandre la nouvelle, au cas où Jésus ressusciterait d'entre les morts. David ne tarda pas à découvrir qu'aucun des disciples de Jésus ne s'attendait à le voir revenir si tôt de la tombe. Il parla donc peu de sa conviction et ne dit pas qu'il avait mobilisé tout son corps de messagers de bonne heure le dimanche matin, sauf aux coureurs qui avaient été dépêchés le vendredi après-midi vers les villes lointaines et les centres de croyants.
Ainsi les disciples de Jésus, dispersés dans Jérusalem et ses environs, mangèrent la Pâque cette nuit-la et restèrent cloîtrés le lendemain.
4. -- PRÉPARATIFS POUR LA CRUCIFIXION
Après que Pilate se fut lavé les mains devant la foule, cherchant ainsi à échapper à la responsabilité d'avoir livré un innocent à la crucifixion simplement parce qu'il craignait de résister aux clameurs des dirigeants juifs, il ordonna que le Maître fût remis aux soldats romains et donna pour instructions à leur capitaine de le crucifier immédiatement. En prenant charge de Jésus, les soldats le reconduisirent à la cour du prétoire, lui ôtèrent la robe qn'Hérode lui avait mise, et l'habillèrent de ses propres vêtements. Les soldats se moquèrent de lui et le tournèrent en dérision, mais ne lui infligèrent pas de nouveaux sévices physiques. Jésus se trouvait désormais seul avec ces soldats romains. Ses amis se cachaient, ses ennemis étaient allés leur chemin, et même Jean Zébédée n'était plus à ses côtés.
Il était un peu plus de huit heures du matin lorsque Pilate remit Jésus aux soldats, et un peu moins de neuf heures lorsqu'ils partirent pour la scène de la crucifixion. Durant cet intervalle de plus d'une demi-heure, Jésus ne prononça pas une parole. Les affaires administratives d'un grand univers étaient pratiquement au point mort. Gabriel et les principaux dirigeants de Nébadon étaient soit assemblés ici sur Urantia, soit à l'affût des rapports spatiaux des archanges dans un effort pour suivre de près ce qui advenait au Fils de l'Homme sur Urantia.
Au moment où les soldats furent prêts à partir avec Jésus pour le Golgotha, ils avaient commencé à être impressionnés par son sang-froid insolite et son extraordinaire dignité, ainsi que par son silence sans plaintes.
Une grande partie du retard à emmener Jésus au lieu de la crucifixion provint d'une décision du capitaine prise à la dernière minute. Il voulut emmener également deux voleurs qui avaient été condamnés à mort. Puisque Jésus devait être crucifié ce matin-là, le capitaine romain pensa que les deux larrons pouvaient tout aussi bien mourir avec lui que d'attendre la fin des festivités de la Pâque.
Aussitôt que les voleurs purent être mis à sa disposition, on les conduisit dans la cour où ils regardèrent Jésus. L'un d'eux le voyait pour la première fois, mais l'autre l'avait souvent entendu discourir, d'une part dans le temple, et d'autre part bien des mois auparavant au camp de Pella.
5. -- RELATION ENTRE LA MORT DE JÉSUS ET LA PÂQUE
Il n'y a pas de relation directe entre la mort de Jésus et la Pâque juive. Il est vrai que le Maître sacrifia sa vie charnelle le jour de la préparation de la Pâque juive et à peu près à l'heure où l'on sacrifiait les agneaux pascals dans le temple. Mais la coïncidence de ces événements n'indique en aucune manière que la mort du Fils de l'Homme sur terre ait un rapport quelconque avec le système sacrificiel juif. Jésus était un Juif mais, en tant que Fils de l'Homme, il était un mortel du royaume. Les événements déjà racontés et aboutissant à cette heure où le Maître allait être crucifié suffisent à démontrer que sa mort, à cette époque, fut une affaire purement naturelle et préméditée par des hommes.
Ce furent des hommes, et non Dieu, qui projetèrent et mirent à exécution la mort de Jésus sur la croix. Il est vrai que le Père du Paradis refusa de s'immiscer dans la marche des événements humains sur Urantia, mais ce n'est pas lui qui décréta, exigea, ou requit la mort de son Fils telle qu'elle eut lieu sur terre. Il est de fait que tôt ou tard, et d'une certaine manière, Jésus aurait été obligé de se séparer de son corps physique, de mettre fin à son incarnation, mais il aurait pu le faire par d'innombrables moyens sans mourir sur une croix entre deux larrons. Ces actes furent tous accomplis par des hommes et non ordonnés par Dieu.
A l'époque de son baptême, le Maître avait déjà acquis la technique de l'expérience terrestre et charnelle nécessaire pour parachever sa septième et dernière effusion universelle. A ce moment-là, Jésus avait déjà accompli son devoir sur terre. Toute la vie qu'il vécut ensuite, et même sa mort exemplaire, ne furent qu'un ministère personnel de sa part pour le bonheur et l'élévation de ses créatures humaines sur cette planète et sur des myriades d'autres.
La bonne nouvelle que les mortels peuvent, par la foi, devenir conscients en esprit qu'ils sont fils de Dieu, ne dépend pas de la mort de Jésus. Il reste cependant vrai que cet évangile du royaume fut prodigieusement éclairé par la mort du Maître, mais il le fut plus encore par sa vie.
Tout ce que le Fils de l'Homme dit ou fit sur terre embellit considérablement les doctrines de la paternité de Dieu et de la fraternité des hommes, mais ces rapports essentiels entre Dieu et les hommes sont inhérents aux faits universels de l'amour de Dieu pour ses créatures et de la miséricorde innée des Fils divins. Ces belles et touchantes relations entre l'homme et son Créateur, sur ce monde et sur tous les autres mondes de l'univers des univers, ont existé de toute éternité. Elles ne dépendent en aucun sens des effusions périodiquement décidées des Fils Créateurs de Dieu, qui révèlent ainsi la nature et la similitude des intelligences créées par eux. Ces Fils règlent de cette manière une partie du prix qu'ils doivent payer pour acquérir définitivement la souveraineté illimitée sur leurs univers locaux respectifs.
Le Père céleste aimait tout autant les habitants d'Urantia avant la vie et la mort de Jésus sur cette planète qu'il les aime après cette manifestation transcendante de l'association d'un homme avec Dieu. Cette puissante opération de l'incarnation du Dieu de Nébadon en tant qu'homme sur Urantia ne pouvait accroître les attributs du Père éternel, infini, et universel, mais elle enrichit et éclaira tous les autres administrateurs et les créatures de l'univers de Nébadon. Le Père ne nous aime pas davantage à cause de cette effusion de Micaël, mais toutes les autres intelligences célestes ont accru leur amour pour nous. Cela tient à ce que non seulement Jésus fit une révélation de Dieu aux hommes, mais aussi effectua une nouvelle révélation des hommes aux Dieux et à toutes les intelligences célestes de l'univers des univers.
Jésus n'allait pas mourir à titre de sacrifice pour le péché; il n'allait pas expier la culpabilité morale innée de la race humaine. L'humanité n'est pas racialement coupable de cette manière. La culpabilité est uniquement une affaire de péché personnel et de rébellion consciente et délibérée contre la volonté du Père et l'administration de ses Fils.
Le péché et la rébellion n'ont aucun rapport avec le plan fondamental d'effusion des Fils Paradisiaques de Dieu, bien qu'il nous semble que le plan de salut soit une caractéristique provisoire du plan d'effusion.
Dieu aurait sauvé les mortels d'Urantia d'une manière tout aussi efficace et infaillible si Jésus n'avait pas été mis à mort par la main cruelle d'hommes ignorants. Si le Maître avait été reçu favorablement par les Urantiens, et s'il était parti d'Urantia en abandonnant volontairement sa vie charnelle, le fait de l'amour de Dieu et de la miséricorde du Fils — le fait de la filiation avec Dieu — n'en aurait été affecté en rien. Vous autres mortels, vous êtes les fils de Dieu, et pour transformer cette vérité en un fait dans votre vie personnelle, on ne vous demande qu'une seule chose: votre foi née d'esprit.
LA COMPARUTION DEVANT PILATE
CE vendredi 7 avril de l'an 30, peu après six heures du matin, Jésus fut amené devant Pilate, le procurateur romain qui gouvernait la Judée, la Samarie, et l'Idumée sous la supervision immédiate du légat de Syrie. Les gardes du temple amenèrent le Maître lié en présence du gouverneur romain. Il était escorté d'une cinquantaine de ses accusateurs, y compris les sanhédristes du tribunal (principalement des sadducéens), de Judas Iscariot, du grand-prêtre Caïphe, et de l'apôtre Jean. Annas ne comparut pas devant Pilate.
Pilate était levé et prêt à recevoir ces visiteurs très matinaux. Les hommes qui, la veille au soir, avaient obtenu son consentement pour employer les soldats romains à l'arrestation de Jésus, avaient prévenu Pilate que l'on amènerait Jésus de bonne heure devant lui. On prit des dispositions pour que le jugement fût prononcé devant la façade du prétoire, bâtiment ajouté à la forteresse d'Antonia et où Pilate et sa femme établissaient leur quartier général quand ils s'arrêtaient à Jérusalem.
Pilate procéda à une grande partie de l'interrogatoire de Jésus à l'intérieur des salles du prétoire, mais le jugement public eut lieu au dehors, sur les marches de l'escalier montant vers l'entrée principale. C'était une concession faite aux Juifs, qui refusaient d'entrer dans la maison d'un Gentil où l'on avait peut-être employé du levain le jour de la préparation de la Pâque. S'ils y avaient pénétré, non seulement cela les aurait rendus cérémoniellement impurs, donc exclus de toute participation au repas d'actions de grâces de l'après-midi, mais aussi il aurait fallu qu'ils se soumettent aux cérémonies de purification après le coucher du soleil pour être admis à partager le souper de la Pâque.
Bien que les sanhédristes m'eussent pas tous la conscience troublée au cours de leurs intrigues pour assassiner Jésus légalement, ils éprouvaient néanmoins des scrupules au sujet de toutes les questions de pureté cérémonielle et de régularité traditionnelle. Ces Juifs ne furent pas les seuls à négliger leurs hautes et saintes obligations de nature divine, alors qu'ils accordaient une attention méticuleuse à des choses de peu d'importance pour le bonheur humain aussi bien dans le temps que dans l'éternité.
1. -- PONCE PILATE
Si Ponce Pilate n'avait pas été un gouverneur acceptable des provinces mineures, Tibère n'aurait pas supporté qu'il restât procurateur de Judée pendant dix ans. Pilate était un assez bon administrateur, mais moralement il était un lâche. Il n'avait pas l'envergure voulue pour remplir sa tâche en tant que gouverneur des Juifs. Il n'avait pas compris le fait que ces Hébreux avaient une religion réelle, une foi pour laquelle ils étaient prêts à mourir, et que des millions d'entre eux, éparpillés çà et là dans l'empire, considéraient Jérusalem comme l'autel de leur foi et respectaient le sanhédrin comme le plus haut tribunal de la terre.
Pilate n'aimait pas les Juifs, et sa haine profonde commença de bonne heure à se manifester. Parmi toutes les provinces romaines, nulle n'était plus difficile à gouverner que la Judée. Pilate ne comprit jamais véritablement les problèmes soulevés par l'administration des Juifs; c'est pourquoi, dès le début de son expérience de gouverneur, il fit une série de bévues fatales équivalant presque à un suicide. Ce furent ces bévues qui donnèrent aux Juifs un si grand pouvoir sur lui. Quand ils voulaient influencer ses décisions, il leur suffisait de le menacer d'une révolte, et Pilate capitulait rapidement. Ce flottement apparent, ou manque de courage moral du procurateur, provenait principalement du souvenir d'un certain nombre de controverses avec les Juifs où, dans chaque cas, il avait eu le dessous. Les Juifs savaient que Pilate avait peur d'eux et craignait pour sa situation vis-à-avis de Tibère; en de nombreuses occasions, ils employèrent cette connaissance au grand préjudice du gouverneur.
La défaveur de Pilate auprès des Juifs résultait de plusieurs contacts malheureux. D'abord, il n'avait pas pris au sérieux leur préjugé, profondément enraciné, contre toutes les images et tous les symboles d'adoration idolâtre. Il permit donc à ses soldats d'entrer dans Jérusalem sans enlever les portraits de César de leurs étendards comme les soldats romains avaient l'habitude de le faire sous son prédécesseur. Une nombreuse députation de Juifs attendit Pilate pendant cinq jours, l'implorant de faire enlever ces portraits des bannières militaires. Il refusa net de faire droit à leur demande et les menaça de mort immédiate. Etant lui-même un sceptique, Pilate ne comprenait pas que des hommes ayant de puissants sentiments religieux n'hésitent pas à mourir pour leurs convictions religieuses. Il fut donc consterné quand ces Juifs se réunirent devant son palais en un geste de défi, inclinèrent leurs visages jusqu'à terre, et lui notifièrent qu'ils étaient prêts à mourir. Pilate comprit alors qu'il avait fait une menace purement verbale. Il céda et ordonna que les images fussent enlevées des drapeaux de ses soldats à Jérusalem. Depuis ce jour-là, il fut dans une large mesure soumis aux caprices des Juifs, qui avaient ainsi découvert sa faiblesse consistant à faire des menaces qu'il n'osait mettre à exécution.
Pilate décida ultérieurement de regagner son prestige en faisant apposer sur les murs du palais d'Hérode, à Jérusalem, les écussons de l'empereur tels qu'on les employait généralement pour adorer César. Lorsque les Juifs protestèrent, il fut intraitable. Alors les Juifs interjetèrent promptement appel à Rome, et l'empereur ordonna tout aussi promptement que les images offensantes fussent enlevées. Ensuite Pilate fut tenu en piètre estime encore plus que précédemment.
Une autre chose lui valut une grande défaveur auprès des Juifs: il osa prendre de l'argent dans le trésor du temple pour construire un aqueduc en vue de fournir plus d'eau aux millions de visiteurs de Jérusalem à l'époque des grandes fêtes religieuses. Les Juifs estimaient que seul le sanhédrin pouvait disposer des fonds du temple; ils ne cessèrent jamais d'invectiver Pilate au sujet de cette ordonnance jugée abusive. Sa décision provoqua au moins une vingtaine d'émeutes et fit verser beaucoup de sang. Le dernier de ces graves soulèvements provoqua le massacre jusqu'au pied de l'autel d'un nombreux groupe de Galiléens pendant l'exercice de leur culte.
Il est significatif de constater que d'une part ce chef romain hésitant sacrifia Jésus par peur des Juifs et pour sauvegarder sa situation personnelle, et que d'autre part il fut finalement révoqué pour avoir inutilement massacré des Samaritains à propos d'un faux Messie qui conduisit des troupes au Mont Gérizim, où il prétendait que les vases du temple avaient été enterrés; de féroces émeutes éclatèrent quand ce mystificateur ne réussit pas à révéler la cachette des vases sacrés comme il l'avait promis. A la suite de cet épisode, le légat de Syrie ordonna à Pilate de se rendre à Rome. Tibère mourut pendant que Pilate était en route pour Rome, et le mandat de Pilate comme procurateur de la Judée ne fut pas renouvelé. Il ne se remit jamais complètement de la regrettable décision par laquelle il consentit à la crucifixion de Jésus. Ne trouvant pas faveur aux yeux du nouvel empereur, il se retira dans la province de Lausanne où il finit par se suicider (1).
| (1) La tradition du séjour de Pilate en Suisse subsiste encore aujourd'hui, notamment en ce qui concerne le Mont Pilate, près de Lucerne. On en trouve des détails dans le Dictionnaire Géographique de la Suisse (1905), Tome III, page 678. |
Claudia Procula, la femme de Pilate, avait beaucoup entendu parler de Jésus par sa servante qui était une Phénicienne croyant à l'évangile du royaume. Après la mort de Pilate, Claudia joua un rôle important dans la diffusion de la bonne nouvelle.
Tout ceci explique une grande partie des événements de ce tragique vendredi matin. Il est facile de comprendre pourquoi les Juifs osèrent donner des ordres à Pilate le faisant lever à six heures du matin pour juger Jésus -- et aussi pourquoi ils n'hésitèrent pas à le menacer de l'accuser de trahison devant l'empereur s'il avait l'audace de refuser leur demande de mettre Jésus à mort.
Un gouverneur romain digne de ce nom, et qui n'aurait pas été compromis dans les affaires des dirigeants juifs, n'aurait jamais permis à ces fanatiques religieux assoiffés de sang de faire mourir un homme que lui-même avait déclaré impeccable et innocent des fausses accusations portées contre lui. Rome fit une grande bévue, une erreur aux conséquences profondes sur les affaires terrestres, lorsqu'elle envoya ce médiocre Pilate gouverner la Palestine. Tibère aurait été mieux avisé d'envoyer aux Juifs le meilleur administrateur provincial de l'empire.
2. -- JÉSUS COMPARAIT DEVANT PILATE
Lorsque Jésus et ses accusateurs furent réunis devant la salle du tribunal de Pilate, le gouverneur romain sortit sur le perron et demanda en s'adressant à la compagnie assemblée: « Quelles accusations portez-vous contre cet homme? » Les sadducéens et les conseillers qui avaient pris sur eux de se débarrasser de Jésus avaient décidé de se présenter devant Pilate pour demander confirmation de la sentence de mort prononcée contre Jésus, mais sans vouloir porter d'accusations précises. C'est pourquoi le porte-parole des sanhédristes répondit à Pilate: « Si cet homme n'était pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas livré ».
Pilate remarque qu'ils répugnaient à formuler leurs accusations contre Jésus, mais savait qu'ils avaient passé toute la nuit à délibérer sur sa culpabilité. Il leur répondit néanmoins: « Puisque vous n'êtes pas d'accord sur des accusations précises, pourquoi n'emmenez-vous pas cet homme pour le juger conformément à vos propres lois? »
Alors le greffier du tribunal du sanhédrin dit à Pilate: « Nous n'avons pas le droit de mettre un homme à mort, et ce perturbateur de notre nation mérite la mort pour tout ce qu'il a dit et fait. Nous sommes donc venus devant toi pour que tu confirmes cette décision ».
Cette tentative d'échappatoire devant le gouverneur romain révèle à la fois la malveillance et la fureur des sanhédristes envers Jésus, ainsi que leur manque de respect pour l'équité, l'honneur, et la dignité de Pilate. Quelle effronterie pour ces citoyens assujettis de comparaître devant le gouverneur de leur province en demandant un décret d'exécution contre un homme avant d'avoir assuré à cet homme un jugement équitable, et même sans avoir porté contre lui des accusations précises de crime.
Pilate connaissait quelque peu l'oeuvre de Jésus parmi les Juifs; il conjectura que les accusations susceptibles d'être portées contre lui concernaient des infractions aux lois ecclésiastiques juives, et chercha en conséquence à renvoyer Jésus devant leur propre tribunal. En outre, Pilate prit plaisir à leur faire confesser publiquement qu'ils étaient impuissants à prononcer et à exécuter une sentence de mort, même contre un membre de leur propre race qu'ils en étaient venus à mépriser avec une haine pleine d'amertume et d'envie.
Quelques heures auparavant, peu avant minuit et après qu'il eut autorisé l'emploi des soldats romains pour arrêter secrètement Jésus, Pilate avait reçu des informations complémentaires sur le Maître et son enseignement, par le truchement de sa femme Claudia qui était partiellement convertie au judaïsme et devint plus tard une croyante militante de l'évangile de Jésus.
Pilate aurait aimé reporter l'audience, mais il vit que les dirigeants juifs étaient décidés à poursuivre le cas. Il savait que non seulement cette matinée était celle de la préparation à la Pâque, mais que le vendredi était aussi le jour de préparation au sabbat juif de repos et de culte.
Pilate fut extrêmement froissé de la manière désinvolte dont les Juifs l'avaient abordé; il n'était pas enclin à faire droit à leur demande de condamner Jésus à mort sans jugement. Il attendit donc quelques moments pour leur laisser présenter leurs accusations contre le détenu, puis se tourna vers eux et dit: « Je ne condamnerai pas cet homme à mort sans jugement, et je ne consentirai pas non plus à l'interroger avant que vous ayez présenté par écrit vos accusations contre lui ».
Lorsque le grand-prêtre et les autres sanhédristes entendirent Pilate dire cela, ils firent signe au greffier de la cour, lequel remit par écrit à Pilate les accusations suivantes contre Jésus:
« Le tribunal sanhédriste estime que cet homme est un malfaiteur et un perturbateur de notre nation en ce sens qu'il est coupable:
| 1. De pervertir notre nation et d'exciter le peuple à la rébellion. |
| 2. D'interdire aux gens de payer le tribut à César. |
| 3. De se qualifier de roi des Juifs et d'enseigner la fondation d'un nouveau royaume. |
Jésus n'avait été ni jugé légalement ni condamné sur aucune de ces accusations. Il ne les avait même pas entendues au moment où elles furent formulées pour la première fois, mais Pilate le fit amener du prétoire où il se trouvait sous la surveillance des gardes et insista pour que les accusations fussent répétées devant Jésus.
Lorsque Jésus les entendit, il savait bien qu'il n'avait pas été interrogé sur ces sujets devant le tribunal juif. Jean Zébédée et les accusateurs le savaient tout aussi bien, mais Jésus ne répondit rien à ces fausses accusations. Même lorsque Pilate le pria de répondre à ses accusateurs, il n'ouvrit pas la bouche. Pilate fut si étonné de l'injustice de toute la procédure et si impressionné par le silence et la maîtrise de Jésus qu'il décida d'emmener le prisonnier à l'intérieur de la salle et de l'interroger en privé.
La pensée de Pilate était confuse. Au fond de lui-même, il craignait les Juifs, et il était fortement ému dans son esprit par le spectacle de Jésus se tenant majestueusement devant ses accusateurs assoiffés de sang et les toisant, non avec un mépris silencieux, mais avec une expression de pitié sincère et d'affection attristée.
3. -- L'INTERROGATOIRE EN PRIVÉ PAR PILATE
Pilate emmena Jésus et Jean Zébédée dans une chambre privée, laissa les gardes dans la grande salle, pria le prisonnier de s'asseoir, s'assit lui-même à côté de lui, et lui posa plusieurs questions. Pilate commença son entretien avec Jésus en l'assurant qu'il ne croyait pas à la première accusation, à savoir que Jésus pervertissait la nation et incitait à la rébellion. Puis il demanda: « As-tu jamais enseigné qu'il fallait refuser le tribut à César? » Jésus montra Jean du doigt et dit: « Demande le à celui-là ou à toute autre personne qui a entendu mon enseignement ». Pilate questionna alors Jean sur cette affaire du tribut, et Jean témoigna au sujet de l'enseignement de son Maître en expliquant que Jésus et ses apôtres payaient des impôts à la fois à César et au trésor du temple. Lorsque Pilate eut fini d'interroger Jean, il lui dit: « Prends garde de ne dire à personne que je t'ai parlé ». Et Jean ne révéla jamais cet épisode.
Pilate se retourna ensuite pour poser de nouvelles questions à Jésus en disant: « Maintenant, au sujet de la troisième accusation contre toi, es-tu le roi des Juifs? » Il y avait dans la voix de Pilate un ton d'enquête peut-être sincère. Jésus sourit au procurateur et lui dit: « Pilate, poses-tu cette question de toi-même, ou l'as-tu prise chez mes accusateurs? » Sur quoi le gouverneur répondit d'un ton partiellement indigné: « Suis-je un Juif? Ton propre peuple et les principaux prêtres t'ont livré et m'ont demandé de te condamner à mort. Je mets en doute la validité de leurs accusations et j'essaye seulement de découvrir pour mot-même ce que tu as fait. Dis le moi, as-tu dit que tu es le roi des Juifs, et as-tu cherché à fonder un nouveau royaume? »
Jésus dit alors à Pilate: « Ne perçois-tu pas que mon royaume n'est pas de ce monde? S'il était de ce monde, mes disciples auraient sûrement combattu pour que je ne sois pas livré aux mains des Juifs. Ma présence ici, devant toi et dans ces lieus, sont pour montrer à tous les hommes que mon royaume est une domination spirituelle, la confraternité même des hommes qui sont devenus fils de Dieu par la foi et par amour. Ce salut est offert aussi bien aux Gentils qu'aux Juifs ».
« Alors, après tout, tu es un roi? » dit Pilate. Et Jésus répondit: « Oui, je suis un roi de ce genre, et mon royaume est la famille des fils croyants de mon Père qui est aux cieux. Je suis né à dessein dans ce monde pour révéler mon Père à tous les hommes et témoigner de la vérité de Dieu. Même maintenant, je te déclare que quiconque aime la vérité entend ma voix ».
Alors Pilate dit à moitié ironiquement et à moitié sincèrement: « La vérité, qu'est-ce que la vérité? -- qui la connaît? »
Pilate n'était capable ni de sonder la profondeur des paroles de Jésus ni de comprendre la nature de son royaume spirituel, mais il était désormais certain que le prisonnier n'avait rien fait qui méritât la mort. Un seul regard jeté sur Jésus face à face suffisait pour convaincre même Pilate que cet homme débonnaire et fatigué, mais intègre et majestueux, n'était pas un sauvage et dangereux révolutionnaire aspirant à s'établir sur le trône temporel d'Israël. Pilate croyait comprendre quelque chose de ce que Jésus avait voulu dire en se qualifiant lui-même de roi, car il connaissait les enseignements des stoïciens qui proclamaient que « l'homme sage est un roi ». Pilate fut entièrement convaincu qu'au lieu d'être un dangereux fauteur de sédition, Jésus n'était ni plus ni moins qu'un visionnaire inoffensif et un fanatique innocent.
Après avoir interrogé le Maître, Pilate retourna vers les chefs des prêtres et les accusateurs de Jésus et leur dit: « J'ai interrogé cet homme et je ne trouve aucune culpabilité en lui. Je ne crois pas qu'il soit coupable des accusations que vous avez formulées contre lui. Je pense qu'il devrait être libéré ». Lorsque les Juifs entendirent cela, ils furent saisis d'une grande fureur, au point de crier sauvagement que Jésus devait mourir. L'un des sanhédristes monta audacieusement à côté de Pilate en disant: « Cet homme excite le peuple, en commençant par la Galilée et en continuant dans toute la Judée. Il est un fauteur de désordre et un malfaiteur. Si tu remets cet homme pervers en liberté, tu le regretteras longtemps ».
Ne sachant que faire de Jésus, Pilate était aux abois. Lorsqu'il entendit les Juifs dire que Jésus avait commencé son travail en Galilée, il espéra éviter la responsabilité de trancher le cas, ou tout au moins gagner du temps pour réfléchir, en envoyant Jésus comparaître devant Hérode qui se trouvait alors à Jérusalem pour assister à la Pâque. Pilate crut aussi que ce geste servirait d'antidote à la rancoeur qui avait existé depuis quelque temps entre lui et Hérode par suite de nombreux malentendus sur des questions de juridiction.
Pilate appela les gardes et leur dit « Cet homme est un Galiléen. Conduisez le immédiatement devant Hérode, et quand Hérode l'aura interrogé, venez me rapporter ses conclusions ». Et les gardes conduisirent Jésus devant Hérode.
4. -- JÉSUS DEVANT HÉRODE
Quand Hérode Antipas s'arrêtait à Jérusalem, il habitait l'ancien palais macchabéen d'Hérode le Grand. C'est à cette résidence de l'ancien roi que Jésus fut donc amené par les gardes du temple, suivis de ses accusateurs et d'une foule toujours croissante. Hérode avait depuis longtemps entendu parler de Jésus et il était fort curieux de le connaître. Lorsque le Fils de l'Homme se tint devant lui ce vendredi matin, le cruel Iduméen ne se souvint pas un instant du garçon d'autrefois qui était venu le voir à Séphoris en demandant justice au sujet de l'argent dû à son père qui venait d'être tué accidentellement pendant qu'il travaillait à l'un des édifices publics. Autant q'Hérode pouvait se le rappeler, il n'avait jamais vu Jésus, bien qu'il se fût fait beaucoup de soucis à son sujet à l'époque où l'activité du Maître était concentrée en Galilée. Maintenant que Jésus était détenu par Pilate et les Judéens, Hérode était désireux de le voir, car il se sentait garanti contre les nouveaux troubles que Jésus aurait pu fomenter à l'avenir. Hérode avait beaucoup entendu parler des miracles opérés par Jésus et il espérait réellement le voir accomplir quelque prodige.
Lorsque les gardes amenèrent Jésus devant Hérode, le tétrarque fut saisi par son aspect imposant et la sérénité de son expression. Durant un quart d'heure, Hérode posa des questions à Jésus, mais le Maître ne voulut pas répondre. Hérode lui fit des reproches ironiques et le défia d'accomplir un miracle, mais Jésus ne voulut ni répondre à son interrogatoire ni réagir à ses sarcasmes.
Alors Hérode se tourna vers les principaux prêtres et sadducéens et prêta l'oreille à leurs accusations. Il entendit tout ce qui avait été dit à Pilate, et plus encore, au sujet des prétendus méfaits du Fils de l'Homme. Convaincu finalement que Jésus ne voudrait ni parler ni accomplir un prodige pour lui, Hérode, après l'avoir tourné en dérision pendant quelque temps, le revêtit d'une ancienne robe royale de pourpre et le renvoya à Pilate. Hérode savait que sa juridiction ne s'étendait pas sur Jésus en Judée, et il était heureux que la responsabilité de le mettre à mort incombait à Pilate. Hérode ne s'était jamais complètement remis de la peur dont il souffrait comme une malédiction depuis qu'il avait fait exécuter Jean le Baptiste. A certains moments, Hérode avait même craint que Jésus ne soit Jean ressuscité d'entre les morts. Maintenant il était dégagé de cette peur, car il observa que Jésus se comportait très différemment du fougueux prophète au franc parler qui avait osé dévoiler et condamner sa vie privée.
5. -- JÉSUS REVIENT DEVANT PILATE
Quand les gardes eurent ramené Jésus à Pilate, ce dernier sortit sur les marches du prétoire où siégeait son tribunal, appela les principaux prêtres et les sanhédristes, et leur dit: « Vous avez amené cet homme devant moi en l'accusant de pervertir le peuple, d'interdire le payement des impôts, et de se prétendre le roi des Juifs. Je l'ai interrogé et je ne l'ai pas trouvé coupable de cela. En fait, je ne trouve aucune faute en lui. Ensuite je l'ai envoyé à Hérode, et le tétrarque doit être arrivé aux mêmes conclusions, puisqu'il nous l'a renvoyé. Cet homme n'a certainement rien commis qui mérite la mort. Si vous pensez toujours qu'il a besoin d'être discipliné, je suis disposé à lui infliger une correction avant de le relâcher ».
Au moment précis où les Juifs allaient crier leurs protestations contre la mise en liberté de Jésus, une foule nombreuse arriva sur les marches du prétoire pour demander à Pilate de libérer un prisonnier en l'honneur de la fête de la Pâque. Depuis quelque temps, les gouverneurs romains avaient eu coutume de permettre à la populace de choisir un prisonnier ou un condamné destiné à être amnistié à l'époque de la Pâque. Cette foule arrivait maintenant devant lui pour demander la délivrance d'un prisonnier. Jésus ayant été si récemment en grande faveur auprès des multitudes, Pilate eut l'idée qu'il pourrait peut-être se tirer de cette mauvaise affaire en proposant au groupe de le relâcher comme gage de sa bonne volonté à l'occasion de la Pâque, puisque le Galiléen était actuellement détenu devant son tribunal.
Tandis que la foule s'amassait sur les marches du bâtiment, Pilate entendit des voix crier le nom d'un certain Barabbas. Barabbas était un agitateur politique notoire, voleur et assassin, fils d'un prêtre, et avait été récemment arrêté en flagrant délit de rapine et de meurtre sur la route de Jéricho. Il avait été condamné à mort, et la sentence devait être exécutée aussitôt après les fêtes de la Pâque.
Pilate se leva et expliqua à la foule que Jésus lui avait été amené par les chefs des prêtres qui demandaient sa mise à mort en formulant certaines accusations, mais qu'il ne croyait pas que cet homme méritât la mort. Pilate dit: « Alors, qui préférez-vous que je vous relâche, ce Barabbas, l'assassin, ou ce Jésus de Galilée? » Lorsque Pilate eut ainsi parlé, les chefs des prêtres et les conseillers du sanhédrin crièrent tous de leur voix la plus perçante « Barabbas, Barabbas! » Et quand les gens rassemblés virent que les principaux prêtres voulaient que Jésus fût mis à mort, ils se joignirent aux clameurs réclamant son exécution, tandis qu'ils vociféraient pour la libération de Barabbas.
Quelques jours auparavant, la même foule avait observé Jésus avec une crainte respectueuse, mais elle n'avait plus de considération pour un homme qui, après avoir prétendu être le Fils de Dieu, se trouvait maintenant prisonnier des principaux prêtres et dirigeants et traduit en jugement devant Pilate avec le risque d'être condamné à mort. Jésus pouvait être un héros aux yeux de la populace quand il chassait du temple les changeurs et les marchands, mais non quand il était prisonnier sans résistance aux mains de ses ennemis, et quand sa vie était en jeu.
Pilate fut irrité de voir les chefs des prêtres pousser des clameurs en faveur d'un assassin notoire et hurler pour obtenir le sang de Jésus. Il vit leur méchanceté et leur haine et perçut leurs préjugés et leur jalousie. En conséquence il leur dit: « Comment pouvez-vous choisir la vie d'un assassin de préférence à celle de ce Galiléen dont le pire crime consiste à se qualifier symboliquement de roi des Juifs? » Ces paroles de Pilate furent malencontreuses. Les Juifs étaient un peuple fier, alors soumis au joug politique romain, mais espérant la venue d'un Messie qui les délivrerait de la servitude des Gentils avec un grand déploiement de puissance et de gloire. A l'idée que cet instructeur aux manières douces, qui enseignait d'étranges doctrines et qui était maintenant arrêté et inculpé de crimes méritant la mort, pouvait être cité comme « le roi des Juifs», ils éprouvèrent un ressentiment plus grand que Pilate ne pouvait l'imaginer. Ils prirent cette remarque comme une insulte envers tout ce qu'ils considéraient comme sacré et honorable dans leur existence nationale, et c'est pourquoi ils se déchaînèrent en clameurs pour la relaxe de Barabbas et la mort de Jésus.
Pilate savait que Jésus était innocent des accusations portées contre lui, et s'il avait été un juge intègre et courageux, il l'aurait acquitté et relaxé, mais il avait peur de défier ces juges irrités. Tandis qu'il hésitait à faire son devoir, un messager arriva et lui remit un message scellé de sa femme Claudia.
Pilate signifia à son auditoire son désir de lire la communication qu'il venait de recevoir, avait de poursuivre l'examen de l'affaire en cours. Il ouvrit la lettre de sa femme et y lut: « Je te supplie de ne participer en rien à la condamnation de l'homme intègre et innocent que l'on appelle Jésus. J'ai beaucoup souffert en rêve cette nuit à cause de lui ». Cette note venant de Claudia eut pour effet non seulement de bouleverser Pilate et de retarder ainsi le jugement de l'affaire, mais aussi de laisser aux dirigeants juifs un temps considérable pour circuler librement dans la foule. Ils en profitèrent pour inciter la populace à demander la libération de Barabbas et à réclamer à grands cris la crucifixion de Jésus.
Finalement, Pilate s'attaqua une fois de plus à la solution du problème en demandant à l'assemblée mixte des dirigeants juifs et des gens demandant une amnistie: « Que ferai-je de celui que l'on appelle le roi des Juifs » Ils crièrent à l'unisson: « Crucifie-le! Crucifie-le! » L'unanimité de cette exigence de la part de cette foule bigarrés effraya et alarma Pilate, juge injuste et tenaillé par la peur.
Il demanda une fois de plus: « Pourquoi voulez-vous le crucifier? Quel mal a-t-il fait? Qui veut s'avancer pour témoigner contre lui? » Lorsqu'ils entendirent Pilate prendre la défense de Jésus, ils crièrent de plus belle: «Crucifie-le! Crucifie-le! »
Alors Pilate fit à nouveau appel à eux au sujet de la relaxe du prisonnier de la Pâque en disant: « Je vous demande une fois de plus quel prisonnier je dois libérer à cette date où vous fêtez votre Pâque? » Et à nouveau la foule hurla: « Donne-nous Barabbas! »
Alors Pilate dit: « Si je relâche Barabbas, l'assassin, que vais-je faire de Jésus? » Et une fois de plus la foule hurla à l'unisson: « Crucifie-le! Crucifie-le! »
Pilate fut terrorisé par les clameurs insistantes de la populace agissant sous les directives immédiates des principaux prêtres et des conseillers du sanhédrin; il décida néanmoins de faire encore au moins une tentative pour apaiser la foule et sauver Jésus.
6. -- LE DERNIER APPEL DE PILATE
Seuls les ennemis de Jésus participèrent à tout ce qui advint ce vendredi matin devant Pilate. Ses nombreux amis ou bien ne connaissaient pas son arrestation nocturne et son jugement aux premières heures du matin, ou bien se cachaient de peur d'être également appréhendés et condamnés à mort parce qu'ils croyaient aux enseignements de Jésus. Dans la multitude qui poussait maintenant des clameurs pour la mort de Jésus, on ne trouvait que ses ennemis jurés et la populace irréfléchie facile à manoeuvrer.
Pilate voulut faire un dernier appel à leur pitié. Ayant peur de défier les clameurs de la foule égarée qui criait pour obtenir le sang de Jésus, il ordonna aux gardes juifs et aux soldats romains de prendre l'inculpé et de le flageller. C'était en soi une procédure injuste et illégale, car la loi romaine réservait uniquement la flagellation aux condamnés à mort par crucifixion. Les gardes emmenèrent Jésus pour ce supplice dans la cour ouverte du prétoire. Ses ennemis n'assistèrent pas à la flagellation, mais Pilate y assista. Avant que les flagellateurs en eussent fini avec ce criant abus, il leur ordonna de s'arrêter et fit signe qu'on lui amenât Jésus. Avait d'attacher Jésus au poteau de flagellation et de le frapper de leurs fouets à noeuds, ses bourreaux l'avaient à nouveau vêtu de la robe pourpre et avaient tressé une couronne d'épines qu'ils posèrent sur son front. Après avoir placé un roseau dans sa main comme simulacre d'un sceptre, ils s'agenouillèrent devant lui et se moquèrent de lui en disant: « Salut, roi des Juifs! » Puis ils crachèrent sur lui et le souffletèrent. Avant de le rendre à Pilate, l'un d'eux lui prit le roseau des mains et lui en frappa la tête.
Ensuite Pilate conduisit le prisonnier saignant et lacéré devant la foule bigarrés et le présenta en disant: « Voici l'homme! A nouveau je vous déclare que je ne le trouve coupable d'aucun crime, et qu'après l'avoir corrigé, je voudrais le relaxer ».
Jésus de Nazareth se tenait là, vêtu d'une vieille robe pourpre royale et ceint d'une couronne d'épines qui perçait son front serein. Son visage était souillé de sang et son corps plié de souffrance et de chagrin. Mais rien ne peut émouvoir le coeur insensible de ceux qui sont victimes d'une intense haine émotionnelle et esclaves de préjugés religieux. Le spectacle engendra un profond frisson dans les royaumes d'un vaste univers, mais ne toucha pas ceux qui avaient mentalement décidé d'exterminer Jésus.
Quand ils se furent remis de leur premier choc à la vue du triste état du Maître, ils ne firent que crier plus fort et plus longuement: «Crucifie-le! Crucifie-le! »
Maintenant Pilate comprenait la futilité de faire appel à leurs hypothétiques sentiments de pitié. Il s'avança et dit: « Je me rends compte que vous avez décidé la mort de cet homme, mais qu'a-t-il fait pour mériter la mort? Qui veut faire connaître son crime? »
Alors le grand-prêtre lui-même monta les marches vers Pilate et déclara avec irritation: « Nous avons une loi sacrée d'après laquelle cet homme doit mourir parce qu'il a lui-même proclamé qu'il était le Fils de Dieu ». Lorsque Pilate entendit cela, il fut d'autant plus effrayé, non seulement par les Juifs, mais en se souvenant du message de sa femme et de la mythologie grecque où les dieux descendent sur terre; il tremblait maintenant à l'idée que Jésus pouvait être un personnage divin. Il adressa un salut de la main à la foule pour la faire tenir tranquille, tandis qu'il prenait Jésus par le bras et le reconduisait à l'intérieur de l'édifice pour l'interroger encore une fois. Pilate était maintenant tenaillé par la peur, déconcerté par ses superstitions, et épuisé par l'entêtement de la populace.
7. -- LE DERNIER INTERROGATOIRE PAR PILATE
Tandis que Pilate, tremblant de peur et d'émotion, s'asseyait à côté de Jésus, il lui demanda: « D'où viens-tu? Qui es-tu réellement? Pourquoi disent-ils que tu es le Fils de Dieu? »
Jésus ne pouvait guère répondre à ces questions lorsqu'elles étaient posées par un juge hésitant, faible, craignant les hommes, et qui avait été assez injuste pour le faire fustiger même après avoir proclamé son entière innocence et avant d'avoir ratifié sa condamnation à mort. Jésus regarda Pilate droit dans les yeux, mais ne lui répondit pas. Alors Pilate lui dit: « Refuses-tu de me parler? Ne comprends-tu pas que j'ai encore le pouvoir de te relaxer ou de te crucifier? » Jésus lui répondit: « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi si ce n'était autorisé d'en haut. Tu ne peux exercer aucune autorité sur le Fils de l'Homme à moins que le Père céleste ne le permette. Mais tu n'es pas tellement coupable, car tu ignores l'évangile. Celui qui m'a trahi et celui qui m'a livré à toi ont commis le plus grand péché ».
Ce dernier entretien avec Jésus terrifia Pilate. Cet homme moralement lâche, ce juge débile, peinait maintenant sous le double fardeau de la crainte superstitieuse de Jésus et de la peur mortelle que lui inspiraient les dirigeants juifs.
Pilate revint devant la foule en disant: « Je suis certain que cet homme n'a contrevenu qu'à la religion. Vous devriez le prendre et le juger d'après votre propre loi. Pourquoi espérez-vous que je consentirai à sa mort parce qu'il est entré en conflit avec vos traditions? »
Pilate était sur le point de libérer Jésus lorsque Caïphe, le grand-prêtre, s'approcha du lâche juge romain, secoua un doigt vengeur devant son visage et prononça d'un ton irrité ces paroles que la populace put entendre: « Si tu relâches cet homme, tu n'es pas l'ami de César, et je veillerai à ce que l'empereur sache tout ». Cette menace publique dépassa ce que Pilate pouvait endurer. La crainte pour sa situation personnelle éclipsa toute autre considération, et le lâche gouverneur ordonna que Jésus fût amené devant le tribunal. Lorsque le Maître se tint là devant eux, Pilate le montra du doigt et dit sarcastiquement: « Voici votre roi. Et les Juifs répondirent: « Finis-en avec lui. Crucifie-le! » Alors Pilate dit avec beaucoup d'ironie et de sarcasme: « Vais-je crucifier votre roi? » Et les Juifs répondirent: « Crucifie-le. Nous n'avons pas d'autre roi que César.» Alors Pilate se rendit compte qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver Jésus, puisque lui-même n'osait pas défier les Juifs.
8. -- LE TRAGIQUE ABANDON PAR PILATE
Incarné en tant que Fils de l'Homme, le Fils de Dieu se tenait là. Il avait été arrêté sans inculpation, accusé sans preuves, jugé sans témoins, puni sans verdict, et il allait bientôt être condamné à mort par un juge injuste qui confessait ne pouvoir trouver aucune culpabilité en lui. Si Pilate avait cru pouvoir faire appel à leur patriotisme en appelant Jésus « le roi des Juifs », il avait complètement échoué. Les Juifs ne comptaient pas sur un roi de ce genre. Lorsque les chefs des prêtres et les sadducéens déclarèrent: « Nous n'avons pas d'autre roi que César », cela fut un choc même pour la foule ignorante, mais il était désormais trop tard pour sauver Jésus, même si la populace avait osé prendre parti pour le Maître.
Pilate craignait un tumulte ou une émeute. Il n'osa pas risquer de troubles de cet ordre au moment de la Pâque à Jérusalem. Il avait récemment reçu une réprimande de César et ne voulait pas en recevoir une autre. La populace applaudit lorsqu'il ordonna de relâcher Barabbas. Il fit ensuite apporter une bassine et un peu d'eau, puis se lava les mains devant la foule en disant: « Je suis innocent du sang de cet homme. Vous êtes décidés à ce qu'il meure, mais je n'ai trouvé aucune culpabilité en lui. Occupez-vous en. Les soldats le conduiront ».
Alors la populace applaudit et répondit: « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ».
DEVANT LE TRIBUNAL DU SANHÉDRIN
DES représentants d'Annas avaient donné des ordres secrets au capitaine des soldats romains pour amener immédiatement Jésus au palais d'Annas après son arrestation. L'ancien grand-prêtre désirait maintenir son prestige comme principale autorité ecclésiastique des Juifs. Il avait aussi un autre dessein en retenant Jésus pendant plusieurs heures chez lui, celui de gagner du temps pour permettre de convoquer légalement le tribunal du sanhédrin. Il était illégal de le réunir avant l'heure de l'offrande du sacrifice matinal dans le temple, et ce sacrifice était offert vers trois heures du matin.
Annas savait qu'un tribunal de sanhédristes était dans l'expectative au palais de son gendre Caïphe. Une trentaine de membres du sanhédrin s'étaient réunis vers minuit au domicile du grand-prêtre en exercice, pour être prêts à juger Jésus quand on l'amènerait devant eux. Seuls avaient été convoqués les membres fortement et ouvertement opposés à Jésus et à ses enseignements, et il n'en fallait que vingt-trois pour constituer une cour de jugement.
Jésus passa environ trois heures au palais d'Annas sur le Mont Olivet, non loin du jardin de Gethsémani où il fut arrêté. Jean Zébédée était libre et en sécurité dans le palais d'Annas, non seulement à cause de la parole du capitaine romain, mais aussi parce que lui et son frère Jacques étaient bien connus des vieux serviteurs pour avoir été maintes fois invités au palais, car le grand-prêtre était un parent éloigné de leur mère Salomé.
1. -- L'INTERROGATOIRE PAR ANNAS
Enrichi par les revenus du temple, avec son gendre exerçant la fonction de grand-prêtre, et en raison de ses relations avec les autorités romaines, Annas était certainement la personnalité la plus puissante du monde juif. Il était un politicien doucereux et habile dans ses plans et ses complots. Il désirait prendre la direction de l'affaire pour se débarrasser de Jésus, et craignait de confier entièrement cette importante entreprise à son gendre impulsif et agressif. Annas voulait s'assurer que le jugement du Maître resterait entre les mains des sadducéens; il craignait la sympathie possible de certains pharisiens, car pratiquement tous les membres du sanhédrin qui avaient épousé la cause de Jésus étaient des pharisiens.
Annas n'avait pas vu Jésus depuis plusieurs années, depuis l'époque où le Maître s'était présenté chez lui et était immédiatement reparti en remarquant la froideur et la réserve de l'accueil qui lui était fait. Annas avait pensé faire état de ces anciens rapports pour essayer de persuader Jésus d'abandonner ses prétentions et de quitter la Palestine. Il répugnait à participer au meurtre d'un homme de bien et avait pensé que Jésus pourrait préférer quitter le pays plutôt que d'y subir la mort. Mais quand Annas se trouva devant le Galiléen vaillant et résolu, il se rendit immédiatement compte que des propositions de ce genre seraient inutiles. Jésus était encore plus majestueux et pondéré qu'Annas ne se le rappelait.
Quand Jésus était jeune, Annas s'était beaucoup intéressé à lui, mais maintenant ses revenus étaient menacés par l'action récente de Jésus chassant les changeurs du temple. Beaucoup plus que les enseignements de Jésus, cet acte avait suscité l'inimitié de l'ancien grand-prêtre.
Annas entra dans sa spacieuse salle d'audience, s'assit dans un grand fauteuil, et ordonna que Jésus fût amené devant lui. Après avoir observé le Maître en silence pendant quelques instants, il dit: « Tu comprends bien qu'il faut faire quelque chose au sujet de ton enseignement, puisque tu troubles la paix et l'ordre dans notre pays ». Tandis qu'Annas jetait sur Jésus un regard inquisiteur, le Maître le regarda droit dans les yeux, mais ne fit aucune réponse. Annas reprit la parole et dit: « Quels sont les noms de tes disciples, en dehors de Simon Zélotès, l'agitateur? » A nouveau Jésus le regarda, mais ne répondit rien.
Annas fut très troublé par le refus de Jésus de répondre à ses questions, au point qu'il lui dit: « Ne te soucies-tu pas que je sois bienveillant envers toi ou non? N'as-tu pas de considération pour le pouvoir dont je dispose pour déterminer l'issue de ton prochain jugement? » En entendant cela, Jésus dit: « Annas, tu sais que tu ne pourrais avoir aucun pouvoir sur moi sans la permission de mon Père. Certains voudraient tuer le Fils de l'Homme parce qu'ils sont ignorants et ne connaissent rien de mieux; mais toi, ami, tu sais ce que tu fais. Alors comment peux-tu rejeter la lumière de Dieu? »
Annas fut presque abasourdi par la manière aimable dont Jésus lui parlait, mais il avait déjà décidé mentalement que Jésus devait soit quitter la Palestine, soit mourir. Il rassembla donc son courage et demanda: «Qu'essayes-tu exactement d'enseigner au peuple? Qui prétends-tu être? » Jésus répondit: « Tu sais fort bien que j'ai parlé ouvertement au monde. J'ai enseigné dans les synagogues et bien des fois dans le temple où tous les Juifs et beaucoup de Gentils m'ont entendu. Je n'ai rien dit en secret. Alors pourquoi m'interroges-tu sur mon enseignement? Pourquoi ne convoques-tu pas ceux qui m'ont entendu pour t'enquérir auprès d'eux? Voici, tout Jérusalem a entendu ce que j'ai dit, même si toi-même tu n'a pas entendu ces enseignements». Avant qu'Annas ait pu répondre, l'intendant du palais, qui se trouvait à proximité, souffleta Jésus en disant: « Comment oses-tu répondre de la sorte au grand-prêtre? » Annas ne fit aucune réprimande à son intendant, mais Jésus se tourna vers lui et dit: « Mon ami, si j'ai mal parlé, témoigne contre le mal; mais si j'ai dit la vérité, pourquoi me frappes-tu? (1) »
(1) Jean XVIII-23.
Annas regrettait que son intendant eût souffleté Jésus, mais il était trop orgueilleux pour prêter attention à l'affaire. Dans sa confusion, il alla dans une autre pièce et laissa Jésus seul pendant près d'une heure avec les serviteurs de sa maison et les gardes du temple.
Quand il revint, il s'approcha du Maître et dit: « Prétends-tu être le Messie, le libérateur d'Israël? » Jésus dit: « Annas, tu me connais depuis le temps de ma jeunesse. Tu sais que je ne prétends être rien d'autre que le délégué de mon Père, et que j'ai été envoyé vers tous les hommes, les Gentils aussi bien que les Juifs ». Alors Annas dit: « J'ai entendu dire que tu as prétendu être le Messie; est-ce vrai? » Jésus regarda Annas et se borna à répondre « Tu l'as dit ».
À ce moment, des messagers arrivèrent du palais de Caïphe pour s'enquérir de l'heure à laquelle Jésus serait amené devant le tribunal du sanhédrin. Or le lever du jour approchait, et Annas pensa que le mieux était d'envoyer à Caïphe Jésus enchaîné sous la surveillance des gardes du temple. Lui-même ne tarda pas à les suivre.
2. -- PIERRE DANS LA COUR
Au moment où la troupe de gardes et de soldats s'approcha du palais d'Annas, Jean Zébédée marchait à côté du capitaine des soldats romains. Judas se trouvait à une certaine distance en arrière, et Simon Pierre suivait de très loin. Après que Jean fut entré dans la cour du palais avec Jésus et les gardes, Judas arriva à la grille. Ayant aperçu Jésus et Jean, il se dirigea vers la maison de Caïphe, où il savait que le vrai jugement du Maître aurait lieu plus tard. Peu après que Judas fut parti, Simon Pierre arriva. Tandis qu'il se tenait devant la grille, Jean le vit juste au moment où l'on allait faire entrer Jésus dans le Palais. La gardienne chargée d'ouvrir la grille connaissait Jean, et lorsqu'il lui demanda de laisser entrer Pierre, elle y consentit avec plaisir.
En entrant dans la cour, Pierre se dirigea vers le feu de charbon de bois et chercha à se réchauffer, car la nuit était très fraîche. Il se sentait fort déplacé ici, parmi les ennemis de Jésus, et en vérité il n'était pas à sa place. Le Maître ne lui avait pas ordonné de rester à proximité comme il l'avait recommandé à Jean. Pierre faisait partie du groupe des apôtres qui avaient été expressément avertis de ne pas risquer leur vie pendant le jugement et la crucifixion de leur Maître.
Pierre s'était débarrassé de son épée avant d'arriver à la grille du palais, de sorte qu'il entra sans armes dans la cour d'Annas. Sa pensée n'était qu'un tourbillon confus; il avait peine à concevoir que Jésus avait été arrêté. Il n'arrivait pas à saisir la réalité de la situation le fait qu'il était là, dans la cour d'Annas, en train de se chauffer au près des serviteurs du grand-prêtre. Il se demandait ce que faisaient les autres apôtres. En essayant de comprendre comment Jean avait pu être admis au palais, il arriva à la conclusion que les serviteurs le connaissaient, puisque Jean avait demandé à la gardienne de la grille de le laisser entrer.
Peu après que la gardienne eut laissé entrer Pierre, et tandis qu'il se chauffait auprès du feu, elle alla vers lui et lui demanda malicieusement: « N'es-tu pas aussi l'un des disciples de cet homme? » Pierre n'aurait pas dû s'étonner d'être ainsi reconnu, car c'était Jean qui avait demandé à la femme de lui laisser franchir la grille du palais; mais il était dans un tel état de tension nerveuse que son identification comme disciple rompit son équilibre. Avec une seule idée dominant sa pensée -- celle d'échapper vivant -- il répondit promptement à la question de la servante: « Je ne le suis pas ».
Bientôt une autre servante s'approcha de Pierre et lui demanda: « Ne t'ai-je pas vu dans le parc au moment où l'on arrêtait cet homme? N'es-tu pas aussi l'un de ses fidèles? » Pierre fut alors extrêmement effrayé; il ne voyait pas le moyen d'échapper sain et sauf à ses accusateurs. Il nia avec véhémence toute connexion avec Jésus en disant: « Je ne connais pas cet homme et je ne suis pas non plus l'un de ses disciples ».
Peu après, la gardienne de la grille tira Pierre de côté et dit: « Je suis sûre que tu es un disciple de ce Jésus, non seulement parce que l'un de ses partisans m'a demandé de te laisser entrer dans la cour, mais parce que ma soeur t'a vu dans le temple avec cet homme. Pourquoi nies-tu cela? » Lorsque Pierre entendit la servante l'accuser, il renia toute accointance avec Jésus avec beaucoup de malédictions et de jurons, en répétant: « Je ne suis pas un disciple de cet homme; je ne le connais même pas; je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant ».
Pierre quitta le coin du feu pendant un moment pour marcher dans la cour. Il aurait aimé s'enfuir, mais craignait d'attirer l'attention sur lui. Ayant froid, il retourna auprès du feu, et l'un des hommes qui se trouvaient là lui dit: « Certainement tu es l'un des disciples du détenu. Ce Jésus est un Galiléen, et ton langage te trahit, car tu parles aussi comme un Galiléen ». Et à nouveau Pierre dénia tout rapport avec son Maître.
Pierre était tellement troublé qu'il chercha à éviter le contact avec ses accusateurs en s'éloignant du feu et en s'installant seul sous le porche. Après plus d'une heure de cet isolement, la gardienne de la grille et sa soeur le rencontrèrent par hasard et toutes deux le taquinèrent encore en l'accusant d'être un disciple de Jésus. A nouveau, il nia l'accusation. Alors qu'il venait de renier une fois de plus tout rapport avec Jésus, le coq chanta, et Pierre se rappela les paroles d'avertissement que le Maître lui avait adressées plus tôt dans la nuit. Tandis qu'il se tenait là, le coeur lourd et accablé du sentiment de sa culpabilité, les portes du palais s'ouvrirent pour laisser sortir les gardes conduisant Jésus chez Caïphe. En passant près de Pierre, le Maître vit, à la lumière des torches, l'aspect désespéré du visage de son ancien apôtre présomptueux au courage superficiel. Il tourna la tête et regarda Pierre. Tant que Pierre vécut, il n'oublia jamais ce regard. C'était un coup d'oeil mêlé de pitié et d'amour comme aucun mortel n'en avait jamais vu sur le visage du Maître.
Après que Jésus et les gardes eurent franchi la grille du palais, Pierre les suivit, mais seulement sur une courte distance. Il ne put aller plus loin. Il s'assit sur le côté de la route et pleura amèrement; après avoir versé ces larmes d'angoisse, il reprit le chemin du camp, espérant y trouver son frère André. En arrivant au camp, il ne trouva que David Zébédée qui le fit accompagner par un messager jusqu'à l'endroit où son frère s'était caché à Jérusalem.
Toute l'expérience de Pierre eut lieu dans la cour du Palais d'Annas sur le Mont Olivet. Il ne suivit pas Jésus au palais du grand-prêtre Caïphe. Le fait que Pierre ait été amené par le chant d'un coq à se rendre compte qu'il avait plusieurs fois renié son Maître indique que tout ceci se passait hors de Jérusalem, car la loi interdisait de garder des volailles à l'intérieur de la ville proprement dite.
Jusqu'à ce que le chant du coq eût ramené Pierre au bon sens, il ne pensait qu'à une chose en faisant les cent pas sous le porche pour se réchauffer, c'était à l'habileté avec laquelle il avait éludé les accusations des servantes et à la manière dont il avait contrecarré leur dessein de l'identifier comme partisan de Jésus. Pour l'instant, il avait seulement considéré que ces servantes n'avaient ni moralement ni légalement le droit de le questionner ainsi, et il se félicitait réellement de la manière dont il croyait avoir évité d'être identifié et peut-être arrêté et emprisonné. Jusqu'au moment où le coq chanta, Pierre ne se rendit pas compte qu'il avait renié son Maître. Quand Jésus l'eût regardé, il comprit enfin qu'il n'était pas demeuré à la hauteur de ses privilèges en tant qu'ambassadeur du royaume.
Après avoir fait le premier pas dans le sentier du compromis et de la moindre résistance, Pierre ne voyait pas d'autre solution que de poursuivre la ligne de conduite qu'il avait adoptée. Il faut un grand et noble caractère pour revenir sur ses pas et prendre le bon chemin après s'être engagé dans le mauvais. Bien trop souvent, votre propre pensée tend à justifier la poursuite du sentier de l'erreur une fois que vous y êtes entré.
Jusqu'au moment où il rencontra Jésus après la résurrection et vit qu'il était accueilli exactement comme avant l'expérience de la tragique nuit des reniements, Pierre crut que jamais il ne pourrait être pardonné.
3. -- DEVANT LE SANHÉDRIN
Il était environ trois heures et demie ce vendredi matin lorsque le grand-prêtre Caïphe réunit officiellement le tribunal d'enquête sanhédriste et demanda que Jésus fût amené devant eux pour être jugé légalement. En trois occasions antérieures, et à une large majorité de votants, le sanhédrin avait décrété sa mort; il avait décidé que Jésus méritait la mort d'après des témoignages officieux l'accusant d'avoir violé la loi, blasphémé, et nargué les traditions des anciens d'Israël.
La réunion du sanhédrin n'avait pas été convoquée régulièrement et n'eut pas lieu à l'endroit habituel, la salle en pierre de taille du temple. Il s'agissait d'un tribunal composé d'une trentaine de sanhédristes, qui furent convoqués au palais du grand-prêtre. Jean Zébédée resta présent auprès de Jésus durant tout ce soi-disant jugement.
Combien ces principaux prêtres, scribes, et sadducéens, ainsi que certains pharisiens, se flattaient de détenir maintenant avec sécurité ce Jésus qui troublait leur situation et défiait leur autorité! Ils étaient décidés à ne pas le laisser échapper vivant à leur vindicte.
Ordinairement, quand les Juifs jugeaient quelqu'un pour une offense capitale, ils procédaient avec une grande prudence et fournissaient toutes les garanties de sécurité dans le choix des témoins et la conduite du jugement. Mais en cette occasion, Caïphe était plus un procureur qu'un juge impartial.
Jésus apparut devant ce tribunal vêtu de ses vêtements habituels et les mains liées derrière le dos. Tout le jury fut impressionné et quelque peu troublé par son apparence majestueuse. Jamais ils n'avaient vu un tel prisonnier ni été témoins d'une pareille quiétude chez un prévenu dont la vie était en jeu.
La loi juive exigeait que deux témoins au moins fussent d'accord sur un point quelconque avant qu'une accusation puisse être portée contre un prisonnier. Judas ne pouvait servir de témoin contre le prisonnier, parce que la loi juive interdisait expressément le témoignage d'un traître. Plus d'une vingtaine de faux témoins étaient là, tout prêts à témoigner contre Jésus, mais leurs témoignages étaient si contradictoires et si évidemment inventés que les sanhédristes eux-mêmes avaient honte du spectacle. Jésus se tenait là, regardant ces parjures avec mansuétude; la seule expression de son visage déconcertait les témoins menteurs. Durant tous ces faux témoignages, le Maître ne prononça jamais une parole; il ne répliqua rien aux nombreuses accusations mensongères.
La première fois que deux témoins approchèrent d'un semblant d'accord fut le moment où deux hommes témoignèrent qu'ils avaient entendu Jésus dire, dans un de ses discours au temple, qu'il « détruirait ce temple fait de main d'homme et qu'en trois jours il en rebâtirait un autre non fait de main d'homme (1)». Ce n'était pas exactement ce que Jésus avait dit, indépendamment du fait qu'il avait désigné son corps en faisant la remarque citée.
(1) Cf. les trois versions différentes de Matthieu XXVI-61, Marc XIV-58, et Jean II-19 à 21.
Bien que le grand-prêtre eût crié à Jésus: « Ne réponds-tu rien à aucune de ces accusations? », Jésus n'avait pas ouvert la bouche. Il se tint là en silence pendant que tous les faux témoins apportaient leur témoignage. La haine, le fanatisme, et les exagérations sans scrupule caractérisaient tellement les paroles des parjures que leurs témoignages se contredisaient. La meilleure réfutation de leurs fausses accusations était le calme et majestueux silence du Maître.
Peu après le commencement du témoignage des faux témoins, Annas arriva et prit un siège à côté de Caïphe. Annas se leva pour soutenir que la menace de Jésus de détruire le temple était suffisante pour justifier trois chefs d'accusation contre lui:
1º Qu'il fourvoyait dangereusement les gens du peuple. Qu'il leur enseignait des choses impossibles et qu'il les trompait encore autrement.
2º Qu'il était un révolutionnaire fanatique en ce sens qu'il recommandait la violence contre le temple sacré, car comment pourrait-il le détruire autrement?
3º Qu'il enseignait la magie, en ce sens qu'il promettait de construire un nouveau temple sans l'aide des mains.
Déjà tous les sanhédristes étaient d'accord pour reconnaître Jésus comme coupable d'infractions que la loi juive punissait de mort, mais ils se préoccupaient maintenant davantage d'établir, au sujet de sa conduite et de ses enseignements, des accusations qui permettraient à Pilate de prononcer à juste titre la sentence de mort contre leur prisonnier. Ils savaient qu'ils devaient obtenir le consentement du gouverneur romain avant de pouvoir mettre légalement Jésus à mort. Annas penchait pour la méthode consistant à faire apparaître que Jésus était un éducateur trop dangereux pour être laissé en liberté parmi la population.
Mais Caïphe ne put supporter plus longtemps la vue du Maître se tenant là avec un sang-froid parfait et dans un constant silence. Il pensa qu'il connaissait au moins une manière d'inciter le prisonnier à parler. En conséquence, il se précipita vers Jésus, agita devant le visage du Maître un doigt accusateur, et lui dit: « Au nom du Dieu vivant, je t'adjure de nous dire si tu es le Libérateur, le Fils de Dieu ». Jésus répondit à Caïphe: « Je le suis et j'irai bientôt vers le Père; bientôt le Fils de l'Homme sera revêtu de pouvoir et régnera à nouveau sur les armées célestes ».
Après avoir entendu Jésus prononcer ces mots, le grand-prêtre entra dans une colère extrême, déchira ses vêtements, et s'écria: « Qu'avons-nous besoin de nouveaux témoins? Voici, vous avez maintenant tous entendu le blasphème de cet homme. Que pensez-vous qu'il faille faire de ce violateur de la loi et de ce blasphémateur? » Les sanhédristes répondirent à l'unisson: «Il mérite la mort. Qu'il soit crucifié ».
Jésus n'avait manifesté aucun intérêt aux questions qui lui furent posées devant Annas et les sanhédristes, sauf à celle qui concernait sa mission d'effusion. Quand on lui demanda s'il était le Fils de Dieu, il répondit instantanément et sans équivoque par l'affirmative.
Annas aurait voulu que l'interrogatoire soit poursuivi et que des accusations précises concernant les rapports de Jésus avec la loi romaine et les institutions romaines soient formulées pour être présentées ensuite à Pilate. Les conseillers étaient désireux de terminer rapidement cette affaire, non seulement parce que c'était le jour de la préparation de la Pâque et que nul travail courant ne devait être exécuté passé midi, mais aussi parce qu'ils craignaient qu'à tout moment Pilate ne retourne à Césarée, capitale romaine de la Judée, car il était venu à Jérusalem seulement pour la célébration de la Pâque.
Mais Annas ne réussit pas à garder le contrôle de la cour. Après la réponse inopinée de Jésus, Caïphe s'avança et le souffleta. Annas fut vraiment choqué de voir les autres membres de la Cour cracher au visage de Jésus en sortant de la salle; beaucoup d'entre eux le frappèrent de la paume de la main en se moquant de lui. C'est ainsi que la première session du jugement de Jésus par les sanhédristes prit fin à quatre heures et demie du matin dans le désordre et dans une confusion indescriptible.
Trente faux juges remplis de préjugés, aveuglés par la tradition, et accompagnés de leurs faux témoins prétendaient juger le loyal Créateur d'un univers. Ces accusateurs passionnés étaient exaspérés par le silence majestueux et le port superbe de ce Dieu-homme. Son silence était terrible à supporter; sa parole était un défi intrépide. Il restait impassible devant leurs menaces et n'était nullement intimidé par leurs attaques. Les hommes jugeaient Dieu, mais même alors Dieu les aimait et les aurait sauvés s'il l'avait pu.
4. -- L'HEURE DE L'HUMILIATION
Quand il s'agissait de prononcer une condamnation à mort, la loi juive exigeait que la cour siégeât deux fois. La seconde session devait être tenue le lendemain de la première, et les membres du tribunal devaient passer l'intervalle dans le jeûne et le deuil. Mais les sanhédristes ne purent attendre le lendemain pour confirmer leur décision condamnant Jésus à mort. Ils n'attendirent qu'une heure. Entre temps, ils laissèrent Jésus dans la salle d'audience sous la surveillance des gardes du temple. Ceux-ci, avec les serviteurs du grand-prêtre, s'amusèrent à accumuler toutes sortes d'indignités sur le Fils de l'Homme. Ils se moquèrent de lui, crachèrent sur lui, et le souffletèrent cruellement. Certains frappaient son visage d'une verge et disaient ensuite: « Prophétise, toi le Libérateur, et dis nous qui t'a frappé ». Ils continuèrent ainsi pendant une heure entière, insultant et maltraitant l'homme de Galilée qui ne résistait pas.
Durant cette heure tragique de souffrances et de moqueries devant les gardes et serviteurs ignorants et insensibles, Jean Zébédée terrifié attendait seul dans la salle adjacente. Lorsque ces sévices commencèrent, Jésus fit un signe de tête à Jean pour lui notifier qu'il devait se retirer. Le Maître savait bien que s'il permettait à son apôtre de rester dans la pièce pour assister à ces indignités, Jean en éprouverait un tel ressentiment qu'il se livrerait à un éclat; dans son indignation, il protesterait d'une manière qui lui ferait probablement perdre la vie.
Durant cette heure affreuse, Jésus ne prononça pas un mot. Pour cette âme humaine douce et sensible, personnellement unie au Dieu du grand univers, cette heure terrible fut la portion la plus amère de sa coupe d'humiliation; il y resta à la merci des gardes et serviteurs ignorants et cruels qui avaient été incités à abuser de lui par l'exemple des membres du prétendu tribunal du sanhédrin.
Il est impossible à un coeur humain de concevoir le frisson d'indignation qui secoua un vaste univers, tandis que les intelligences célestes assistaient au spectacle de leur bien-aimé souverain se soumettant à la volonté de ses propres créatures ignorantes et dépourvues de jugement sur l'infortunée sphère d'Urantia assombrie par le péché.
Quelle est donc la caractéristique animale dans l'homme qui le conduit à vouloir insulter et attaquer physiquement ce qu'il ne peut ni atteindre spirituellement ni accomplir intellectuellement? Il se cache encore chez l'homme à demi-civilisé une brutalité sadique qui cherche à s'exercer sur ceux qui lui sont supérieurs en sagesse et en accomplissement spirituel. Considérez la grossièreté perverse et la brutale férocité de ces hommes soi-disant civilisés tirant une certaine forme de plaisir animal à attaquer physiquement le Fils de l'Homme qui ne résistait pas. Tandis que les insultes, les sarcasmes, et les coups pleuvaient sur Jésus, il ne se défendait pas, mais il n'était pas sans défense. Jésus n'était pas vaincu; il se bornait à ne pas lutter au sens matériel.
Ce furent les moments des plus grandes victoires du Maître dans sa longue carrière mouvementée de créateur, soutien, et sauveur d'un vaste univers. Après avoir vécu dans sa plénitude une vie révélant Dieu aux hommes, Jésus était en train de révéler l'homme à Dieu d'une manière nouvelle et inouïe. Il révélait maintenant aux mondes la victoire finale sur toutes les craintes d'isolement personnel des créatures. Le Fils de l'Homme s'était définitivement rendu compte de son identité en tant que Fils de Dieu. Jésus n'hésita pas à affirmer que lui et le Père ne font qu'un. Se basant sur le fait et la vérité de cette expérience suprême et céleste, il recommanda à tout croyant au royaume de ne faire qu'un avec lui, de même que lui et son Père ne font qu'un. L'expérience vivante dans la religion de Jésus devient ainsi la technique sûre et certaine par laquelle les mortels terrestres, spirituellement isolés et cosmiquement solitaires, peuvent échapper à l'isolement de la personnalité avec toute sa séquelle de peurs et de sentiments d'impuissance associés. Dans les réalités fraternelles du royaume des cieux, les fils de Dieu par la foi sont définitivement délivrés de l'isolement de l'ego, tant personnel que planétaire. Le croyant qui connaît Dieu éprouve de plus en plus l'extase et la grandeur de la communion spirituelle à l'échelle de l'univers -- l'extase de la citoyenneté d'en haut associée à la compréhension éternelle de la destinée divine consistant à atteindre la perfection.
5. -- LA SECONDE SESSION DU TRIBUNAL
A cinq heures et demie du matin, le tribunal se réunit de nouveau, et Jésus fut conduit dans la salle adjacente où Jean attendait. Là, le soldat romain et les gardes du temple surveillèrent Jésus pendant que le tribunal commençait à formuler les accusations qui devaient être présentées à Pilate. Annas expliqua à ses collègues que l'accusation de blasphème n'aurait aucun poids auprès de Pilate. Judas assista cette seconde réunion, mais ne donna pas son témoignage.
Cette session de la cour ne dura qu'une demi-heure; lorsque les sanhédristes l'ajournèrent pour se présenter devant Pilate, ils avaient rédigé l'accusation de Jésus en estimant qu'il méritait la mort pour trois raisons:
1. Il pervertissait la nation juive; il trompait le peuple et l'incitait à la rébellion.
2. Il enseignait au peuple à refuser le payement du tribut à César.
3. En prétendant qu'il était un roi et le fondateur d'une nouvelle sorte de royaume, il incitait à la trahison contre l'empereur.
Toute cette procédure était irrégulière et entièrement contraire aux lois juives. Il n'y avait pas eu deux témoins d'accord sur une question quelconque, sauf les deux qui avaient témoigné au sujet de l'affirmation de Jésus qu'il détruirait le temple et le rebâtirait en trois jours. Même sur ce point, aucun témoin n'avait été appelé en faveur de la défense, et l'on n'avait pas non plus demandé à Jésus d'expliquer ce qu'il avait voulu dire.
Le seul point sur lequel la cour aurait pu le juger logiquement était celui du blasphème, et le jugement aurait reposé sur le seul témoignage de l'accusé. Même au sujet du blasphème, les sanhédristes avaient omis de procéder au vote officiel sur la peine de mort.
Maintenant, pour se présenter devant Pilate, ils prétendaient formuler trois accusations au sujet desquelles aucun témoin n'avait été entendu et sur lesquelles ils s'étaient mis d'accord en l'absence du détenu. Quand ce fut fait, trois des pharisiens se retirèrent; ils voulaient bien voir tuer Jésus, mais ne voulaient pas formuler d'accusations contre lui sans témoins, ni en son absence.
Jésus ne comparut plus devant le tribunal des sanhédristes. Ceux-ci ne voulaient pas revoir son visage pendant qu'ils siégeaient pour condamner sa vie innocente. Jésus ne connut pas (en tant qu'homme) leurs accusations officielles avant le moment où il les entendit répéter par Pilate.
Pendant que Jésus était dans la salle avec Jean et les gardes et que le tribunal tenait sa seconde session, quelques voisines du palais du grand-prêtre vinrent avec leurs amies regarder l'étrange prisonnier, et l'une d'elles lui demanda: « Es-tu le Messie, le Fils de Dieu? » Et Jésus répondit: « Si je te le dis, tu ne me croiras pas, et si je te le demande, tu ne répondras pas ».
A six heures ce matin-là, on emmena Jésus de la maison de Caïphe pour le faire comparaître devant Pilate et voir confirmer la condamnation à mort que le tribunal sanhédriste avait si injustement et si irrégulièrement prononcée.
JÉSUS TRAHI ET ARRÊTÉ
APRÈS que Jésus eut finalement réveillé Pierre, Jacques, et Jean, il leur suggéra de retourner dans leurs tentes et de chercher à y dormir pour se préparer aux tâches du lendemain. Mais les apôtres étaient alors tout à fait réveillés; leurs brefs moments de sommeil les avaient reposés. En outre, ils étaient stimulés et excités par l'arrivée sur la scène de deux messagers très agités qui s'enquirent de David Zébédée et partirent rapidement à sa recherche dès que Pierre leur eut indiqué où se trouvait son poste de garde.
Huit des apôtres dormaient paisiblement, mais les Grecs qui campaient près d'eux craignaient davantage les troubles, au point qu'ils avaient posté une sentinelle pour donner l'alarme en cas de danger. Lorsque les deux messagers entrèrent précipitamment dans le camp, la sentinelle grecque se mit à réveiller ses compatriotes, qui sortirent de leurs tentes tout habillés et complètement armés. Tout le camp était maintenant en éveil, sauf les huit apôtres. Pierre voulait les appeler, mais Jésus le lui interdit formellement. Le Maître recommanda doucement à tous les campeurs de retourner dans leurs tentes, mais ils étaient peu disposés à suivre cette invite.
N'ayant pas réussi à disperser ses partisans, le Maître les quitta et descendit vers le pressoir à olives proche de l'entrée du Parc de Gethsémani. Les trois apôtres, les Grecs, et les autres membres du camp hésitèrent à le suivre immédiatement, mais Jean Marc se hâta de contourner les oliviers et se cacha dans une petite baraque proche du pressoir à olives. Si Jésus s'éloignait du camp et de ses amis, c'était afin que les hommes venus pour s'emparer de lui puissent l'arrêter dès leur arrivée sans déranger ses apôtres. Le Maître préférait que ses apôtres ne fussent pas réveillés et présents au moment de son arrestation; il craignait que le spectacle de la trahison de Judas n'excite leur animosité au point de les faire résister aux soldats et emmener en prison avec lui. S'ils étaient arrêtés avec lui, il avait peur qu'ils ne périssent aussi avec lui.
Jésus savait que le plan pour le faire mourir avait son origine dans les conseils des dirigeants juifs, mais il était également conscient que ces projets néfastes avaient la pleine approbation de Lucifer, de Satan, et de Caligastia. Il savait bien que ces rebelles des royaumes verraient aussi avec plaisir tous les apôtres exterminés avec lui.
Jésus s'assit sur le pressoir à olives et y attendit l'arrivée du traître. Seuls Jean Marc et une foule innombrable d'observateurs célestes voyaient le Maître à ce moment-là.
1. -- LA VOLONTÉ DU PÈRE
Il y a de grands risques de malentendus sur la signification de nombreux événements et récits associés à la fin de la carrière terrestre du Maître. Le traitement cruel de Jésus par des serviteurs ignorants et des soldats sans coeur, la manière injuste dont il fut jugé, et l'insensibilité des chefs religieux reconnus ne doivent pas être confondus avec le fait qu'en supportant patiemment toutes ces souffrances et humiliations, Jésus accomplissait vraiment la volonté du Père du Paradis. En fait et en vérité, la volonté du Père était bien que Jésus boive pleinement la coupe de l'expérience humaine depuis la naissance jusqu'à la mort; mais jamais le Père céleste ne contribua en quoi que ce soit à provoquer la conduite barbare des êtres humains soi-disant civilisés qui torturèrent si brutalement le Maître et accumulèrent successivement des indignités si horribles sur sa personne qui ne résistait pas. Les épreuves inhumaines et choquantes que Jésus eut à subir dans les dernières heures de sa vie terrestre ne furent en aucun sens une partie de la volonté divine du Père, que Jésus avec sa nature humaine s'était si triomphalement engagé à exécuter. Cet engagement avait été pris au moment de la reddition finale de l'homme à Dieu, comme l'exprimait la triple prière qu'il formula dans le parc de Gethsémani pendant que ses apôtres fatigués dormaient du sommeil de l'épuisement physique.
Le Père céleste désirait que le Fils d'effusion terminât sa carrière terrestre d'une manière naturelle, exactement comme tous les mortels doivent terminer leur vie terrestre. Les hommes et les femmes ordinaires ne peuvent s'attendre à ce que leurs dernières heures sur terre et la survenance de l'épisode de la mort leur soient facilitées par une dispense spéciale. En conséquence, Jésus choisit de sacrifier sa vie charnelle d'une manière conforme au cours naturel des événements. Il refusa fermement de se dégager des griffes cruelles d'une affreuse conspiration d'événements inhumains qui l'entraînait avec une horrible certitude vers son incroyable humiliation et sa mort ignominieuse. Chaque élément de cette étonnante manifestation de haine et de cette démonstration inégalée de cruauté fut l'oeuvre d'hommes pervers et de mortels haineux. Elle ne fut ni voulue par Dieu dans les cieux, ni prescrite par les ennemis acharnés de Jésus, bien que ces derniers eussent largement contribué à faire rejeter ainsi le Fils d'effusion par des mortels bornés et méchants. Même le père du péché détourna sa face de l'atroce scène d'horreur de la crucifixion.
2. -- JUDAS DANS LA VILLE
Après que Judas eut brusquement quitté la table au milieu du Dernier Souper, il se rendit tout droit chez son cousin Annas, puis tous deux allèrent directement trouver le capitaine des gardes du temple. Judas demanda au capitaine de réunir les gardes et l'informa qu'il était prêt à les conduire vers Jésus. Judas était venu un peu plus tôt qu'on ne l'attendait, de sorte qu'il fallut un certain temps pour se mettre en route vers la maison de Marc, où Judas espérait encore trouver Jésus conférant avec les apôtres. Le Maître et les onze apôtres avaient quitté le domicile d'Elie Marc au moins un quart d'heure avant l'arrivée du traître et des gardes. Au moment où le peloton arriva chez Marc, Jésus et les onze étaient déjà sortis de l'enceinte de la ville et en route vers le camp d'Olivet.
Judas fut très inquiet de ne pas trouver Jésus à la résidence de Marc et en compagnie des onze hommes, dont deux seulement étaient armés pour résister. L'après-midi où il avait quitté le camp, il avait appris que seuls Simon Pierre et Simon Zélotès s'étaient ceints d'une épée. Judas avait espéré s'emparer de Jésus pendant que la ville était tranquille et qu'il y avait peu de chances de résistance. Le traître craignait d'avoir à faire face à plus de soixante disciples dévoués s'il attendait leur retour au camp, et il savait aussi que Simon le Zélote disposait d'une ample réserve d'armes. Judas devenait de plus en plus nerveux en songeant à quel point les onze apôtres loyaux le détesteraient, et il redoutait qu'ils ne cherchent tous à le tuer. Non seulement il était déloyal, mais aussi réellement lâche dans son coeur.
Faute de trouver Jésus dans la salle du haut, Judas demanda au capitaine des gardes de retourner au temple. A cette heure, les chefs avaient commencé à s'assembler chez le grand-prêtre pour se préparer a recevoir Jésus, vu que leur convention avec le traître comportait l'arrestation de Jésus à minuit ce jour-là. Judas expliqua à ses complices qu'ils avaient manqué Jésus à la maison de Marc, et qu'il faudrait aller à Gethsémani pour l'arrêter. Le traître poursuivit en précisant que plus de soixante disciples dévoués campaient avec lui et qu'ils étaient tous bien armés. Les chefs des Juifs rappelèrent à Judas que Jésus avait toujours prêché la non-résistance, mais il répliqua que l'on ne pouvait compter sur tous les disciples de Jésus pour obéir à cet enseignement. Judas avait réellement peur pour lui-même, et c'est pourquoi il osa demander une compagnie de quarante soldats. N'ayant pas sous leur juridiction une force armée aussi importante, les autorités juives se rendirent aussitôt à la forteresse d'Antonia et requirent le commandant romain de leur fournir cette garde. Mais en apprenant leur intention d'arrêter Jésus, le commandant refusa aussitôt d'accéder à leur demande et les adressa à son officier supérieur. De cette manière, ils perdirent plus d'une heure en allant d'une autorité à l'autre, jusqu'au moment où ils durent aller jusqu'à Pilate en personne pour obtenir l'autorisation d'employer les gardes romains armés. Quand ils arrivèrent à la maison de Pilate il était tard, et Pilate s'était retiré avec sa femme dans son appartement privé. Il hésita à s'immiscer en quoi que ce soit dans l'entreprise, d'autant plus que sa femme lui avait demandé de ne pas faire droit à la requête. Mais puisque le président du sanhédrin juif était présent et demandait personnellement cette assistance, le gouverneur crut sage de donner l'autorisation; il s'estimait en mesure de rectifier ultérieurement les mauvaises actions qui se préparaient.
En conséquence, lorsque Judas Iscariot partit du temple vers onze heures et demie du soir, il était accompagné de plus de soixante personnes -- gardes du temple, soldats romains, et serviteurs curieux des principaux prêtres et dirigeants.
3. - L'ARRESTATION DU MAÎTRE
Tandis que la compagnie de soldats armés et de gardes approchait du jardin, Judas prit une bonne avance sur la troupe pour être prêt à identifier rapidement Jésus afin de permettre aux hommes chargés de l'arrêter de mettre facilement la main sur lui avant que ses compagnons n'aient le temps de se rassembler pour le défendre. Il y avait encore une autre raison pour que Judas choisisse de précéder les ennemis du Maître: s'il arrivait sur la scène avant les soldats, il espérait que les apôtres et les autres disciples réunis autour de Jésus n'établiraient peut-être pas de lien direct entre sa venue et les gardes armés qui le suivaient de si près. Judas avait même pensé prétendre s'être hâté pour les prévenir de l'approche de la police armée, mais ce plan fut contrecarré par la manière flétrissante dont Jésus salua le félon. Le Maître parla aimablement à Judas, mais l'accueillit comme un traître.
Aussitôt que Pierre, Jacques, Jean, et une trentaine de campeurs virent la troupe armée munie de torches contourner la crête de la colline, ils surent que les soldats venaient arrêter Jésus, et tous descendirent précipitamment vers le pressoir à olives où le Maître était assis seul sous le clair de lune. Tandis que la compagnie de soldats s'approchait d'un côté, les trois apôtres et leurs compagnons s'approchaient de l'autre. Judas s'avança à grandes enjambées pour accoster le Maître, et les deux groupes se tinrent immobiles, avec le Maître entre eux, Judas se préparant à déposer le traître baiser sur le front de Jésus.
Le félon avait espéré qu'après avoir conduit les gardes à Gethsémani, il pourrait simplement désigner Jésus aux soldats, ou tout au plus exécuter la promesse de le saluer par un baiser, puis quitter rapidement la scène. Judas craignait beaucoup que les apôtres ne soient tous présents et ne concentrent leur attaque sur lui pour le punir d'avoir osé trahir leur instructeur bien-aimé, mais lorsque le Maître l'accueillit comme un traître, il fut tellement confus qu'il ne fit aucune tentative pour s'enfuir.
Jésus fit un dernier effort pour éviter à Judas d'accomplir effectivement son geste de trahison. Avant que le traître ait pu le joindre, il fit quelques pas de côté et interpella le militaire de tête sur la gauche, le capitaine des Romains, en lui disant: « Qui cherches-tu? » Le capitaine répondit: « Jésus de Nazareth ». Jésus se planta immédiatement devant t'officier et, avec la calme majesté du Dieu de toute notre création, il lui dit: « C'est moi ». Beaucoup de membres de la garde armée avaient entendu Jésus enseigner dans le temple, et d'autres avaient entendu parler de ses oeuvres puissantes. Lorsqu'ils l'entendirent se nommer audacieusement, les soldats des premiers rangs reculèrent soudainement, effondrés de surprise devant la calme et majestueuse déclaration de son identité. Judas n'avait donc aucun besoin de poursuivre son plan de trahison. Le Maître s'était audacieusement dévoilé à ses ennemis, qui auraient pu s'emparer de lui sans l'assistance de Judas. Mais il fallait que le traître fit quelque chose pour justifier sa présence avec la troupe armée; en outre, il voulait donner le spectacle de jouer son rôle dans l'accord de trahison avec les chefs des Juifs, pour mériter les grosses récompenses et les grands honneurs qu'il espérait voir s'amonceler sur lui en compensation de sa promesse de livrer Jésus entre leurs mains.
Tandis que les gardes se ressaisissaient après avoir d'abord vacillé à la vue de Jésus et au son de sa voix inhabituelle, et tandis que les apôtres et les disciples se rapprochaient, Judas s'avança vers Jésus, déposa un baiser sur son front, et dit: « Salut, Maître et Instructeur ». Au moment où Judas embrassa ainsi son Maître, Jésus lui dit: « Ami, ne suffit-il pas de faire cela! Veux-tu encore trahir le Fils de l'Homme par un baiser? »
Les apôtres et les disciples furent littéralement abasourdis de ce qu'ils voyaient. Pendant un moment, nul ne fit un geste. Puis Jésus, se dégageant de la traîtresse étreinte de Judas, s'avança vers les gardes et les soldats et demanda de nouveau: « Qui cherchez-vous? » Le capitaine répéta: «Jésus de Nazareth ». Et Jésus répondit encore une fois: « Je t'ai dit que c'est moi. Si donc c'est moi que tu recherches, laisse les autres aller leur chemin. Je suis prêt à te suivre ».
Jésus était prêt à retourner à Jérusalem avec les gardes, et le capitaine des soldats était entièrement disposé à permettre aux trois apôtres et à leurs compagnons d'aller leur chemin en paix. Mais avant qu'ils n'aient pu repartir, et tandis que Jésus attendait les ordres du capitaine, un certain Malchus, un Syrien garde de corps du grand-prêtre, s'avança vers Jésus et se prépara à lui lier les mains derrière le dos, bien que le capitaine romain ne lui eût rien ordonné de tel. Lorsque Pierre et ses compagnons virent leur Maître soumis à cette indignité, ils furent incapables de se contenter plus longtemps. Pierre tira son épée et se précipita avec ses amis pour frapper Malchus. Mais avant que les soldats n'aient pu accourir à la défense du serviteur du grand-prêtre, Jésus leva la main vers Pierre en un geste d'interdiction et lui parla sévèrement en disant: « Pierre, rengaine ton épée. Quiconque tire l'épée périra par l'épée. Ne comprends-tu pas que c'est la volonté de mon Père que je boive cette coupe? Ne sais-tu pas non plus que même maintenant je pourrais commander plus de douze légions d'anges et leurs compagnons, qui me délivreraient des mains de ces quelques hommes? »
Bien que Jésus eût ainsi mis fin à cette démonstration de résistance physique par ses disciples, c'en fut assez pour susciter la peur chez le capitaine des gardes qui, avec l'aide de ses soldats, abattit ses lourdes mains sur Jésus et le lia rapidement. Tandis qu'ils lui attachaient les mains avec de fortes cordes, Jésus leur dit: « Pourquoi sortez-vous contre moi avec des épées et des bâtons comme pour saisir un voleur? J'étais tous les jours dans le temple avec vous, enseignant publiquement le peuple, et vous n'avez fait aucun effort pour m'appréhender ».
Après avoir lié Jésus, le capitaine craignit que les disciples du Maître n'essayent de le délivrer et donna des ordres pour les saisir aussi; mais les soldats ne furent pas assez rapides, car les disciples avaient entendu le capitaine donner des ordres pour les arrêter et s'étaient enfuis précipitamment dans le ravin. Pendant tout ce temps, Jean Marc était resté cloîtré dans la baraque voisine. Quand les gardes repartirent pour Jérusalem avec Jésus, Jean Marc essaya de sortir subrepticement de la baraque pour rejoindre les apôtres et les disciples qui s'enfuyaient, mais au moment précis où il sortait, un des derniers soldats qui revenaient de poursuivre les disciples en fuite passait à côté. Voyant le jeune homme dans sa tunique de lin, il lui donna la chasse et réussit presque à l'attraper. En fait, le soldat arriva assez près de Jean Marc pour saisir sa tunique, mais le jeune homme se libéra du vêtement et s'échappa tout nu tandis que le soldat tenait la tunique vide. Jean Marc se rendit en toute hâte auprès de David Zébédée sur la piste supérieure. Après qu'il eut raconté à David tout ce qui était arrivé, ils allèrent tous deux bien vite aux tentes des apôtres endormis et mirent les huit au courant de la trahison de Judas et de l'arrestation du Maître.
Au moment où les huit apôtres furent ainsi réveillés, leurs compagnons qui avaient fui en remontant le ravin commençaient à revenir, et tous se réunirent au pressoir à olives pour discuter de ce qu'il fallait faire. Entre temps, Simon Pierre et Jean Zébédée, qui s'étaient cachés parmi les oliviers, étaient déjà partis suivre les soldats, gardes, et serviteurs qui ramenaient maintenant Jésus à Jérusalem comme ils auraient conduit un criminel invétéré. Jean Zébédée suivait la troupe de très près, et Pierre de beaucoup plus loin. Jean Marc, après avoir échappé aux griffes du soldat, s'était couvert d'un manteau qu'il avait trouvé dans la tente de Simon Pierre et de Jean Zébédée. Il soupçonnait que les gardes allaient emmener Jésus chez Annas, le grand-prêtre honoraire; il fit donc un détour par les olivaies et arriva avant la troupe au palais du grand-prêtre, où il se cacha près de la principale porte d'entrée.
4. -- LA DISCUSSION AUPRÈS DU PRESSOIR À OLIVES
Jacques Zébédée se trouva séparé de son frère Jean et de Simon Pierre, de sorte qu'il rejoignit les autres apôtres et campeurs au pressoir à olives pour délibérer sur ce qu'il y avait lieu de faire au sujet de l'arrestation du Maître.
André avait été dégagé de toute responsabilité en tant que directeur du groupe apostolique; en conséquence, dans la plus grande crise de leur vie, il resta silencieux. Après une brave discussion, Simon le Zélote monta sur le mur de pierre du pressoir à olives et fit un plaidoyé passionné en faveur de la fidélité au Maître et de la cause du royaume; il exhorta ses compagnons apôtres et les autres disciples à courir après la troupe et à libérer Jésus. La majorité du groupe aurait été disposé à suivre sa conduite agressive si Nathanael n'avait pas omis un avis contraire. Dès que Simon Zélotès eut fini de parler, Nathanael se leva et attira l'attention de l'auditoire sur les enseignements maintes fois répétés de Jésus au sujet de la non-résistance. Il rappela en outre que, cette nuit même, Jésus leur avait ordonné de protéger leur vie en attendant le moment où ils se répandraient dans le monde pour proclamer la bonne nouvelle de l'évangile du royaume des cieux. Jacques Zébédée encouragea Nathanael dans cette attitude; il raconta comment Pierre et d'autres avaient tiré l'épée pour empêcher l'arrestation du Maître, et comment Jésus avait invité Pierre et ses imitateurs à rengainer leurs lames. Matthieu et Philippe firent aussi des discours, mais il ne sortit rien de précis de la discussion avant l'intervention de Thomas, qui attira leur attention sur le fait que Jésus avait recommandé à Lazare de ne pas s'exposer à des risques mortels. Thomas fit remarquer que les apôtres ne pouvaient rien faire pour sauver leur Maître, puisqu'il avait refusé de permettre à ses amis de le défendre et qu'il persistait à s'abstenir d'user de ses pouvoirs divins pour contrecarrer ses ennemis humains. Thomas les persuada de se disperser, chacun de son côté, en convenant que David Zébédée resterait au camp pour maintenir un centre de renseignements et un quartier général de messagers pour le groupe. Vers deux heures et demie du matin, le camp était abandonné; seul David restait là avec trois ou quatre messagers, après avoir dépêché les autres pour se procurer des renseignements sur l'endroit où l'on avait emmené Jésus et sur le traitement que l'on allait lui infliger.
Cinq apôtres, Nathanael, Matthieu, Philippe, et les jumeaux, allèrent se cacher à Béthanie et à Bethphagé. Thomas, André, Jacques, et Simon Zélotès se dissimulèrent dans Jérusalem. Simon Pierre et Jean Zébédée suivirent la cohorte jusque chez Annas.
Peu avant le lever du jour, Simon Pierre, morne image d'un profond désespoir, retourna errer dans le camp de Gethsémani. David le fit accompagner par un messager pour qu'il rejoigne son frère André chez Nicodème à Jérusalem.
Jusqu'à la fin de la crucifixion, Jean Zébédée resta toujours à portée de la main, comme Jésus le lui avait ordonné. D'heure en heure, il fournit aux messagers les renseignements qu'ils devaient apporter à David et qui étaient ensuite retransmis aux apôtres terrés et à la famille de Jésus.
Certes, le berger était frappé et les brebis étaient dispersées! Les apôtres se rendaient vaguement compte que Jésus les avait avertis de cette situation, mais ils étaient trop violemment bouleversés par la disparition soudaine du Maître pour pouvoir utiliser normalement leurs facultés mentales.
Peu après le lever du jour, et dès que Pierre eut été envoyé rejoindre André, Jude, le frère charnel de Jésus, arriva au camp presque hors d'haleine et en avance sur le reste de la famille de Jésus, pour apprendre seulement que le Maître avait déjà été mis en état d'arrestation. Il se hâta de redescendre la route de Jéricho pour apporter ce renseignement à sa mère et à ses frères et soeurs. David Zébédée chargea Jude d'inviter la famille de Jésus à se rassembler chez Marthe et Marie à Béthanie et à y attendre les nouvelles que ses messagers leur apporteraient régulièrement.
Telle était, durant la seconde moitié de la nuit du jeudi et les premières heures de la matinée du vendredi, la situation concernant les apôtres, les principaux disciples, et la famille terrestre de Jésus. Tous ces groupes et individus restaient en contact les uns avec les autres par le service des messagers que David Zébédée continuait à faire fonctionner depuis son quartier général du camp de Gethsémani.
5. -- VERS LE PALAIS DU GRAND-PRÊTRE
Avant de quitter le jardin avec Jésus, une dispute s'éleva entre le capitaine juif des gardes du temple et le capitaine romain de la compagnie de soldats au sujet de l'endroit où il fallait emmener Jésus. Le capitaine des gardes du temple donna des ordres pour qu'il fût emmené chez Caïphe, le grand-prêtre en exercice. Le capitaine des soldats romains ordonna que Jésus fût emmené au palais d'Annas, l'ancien grand-prêtre et beau-père de Caïphe. Il le fit parce que les Romains avaient l'habitude de traiter directement avec Annas toutes les questions concernant l'application des lois ecclésiastiques juives. Les ordres du capitaine romain furent exécutés, et Jésus fut conduit à la maison d'Annas pour un interrogatoire préliminaire.
Judas marchait près des capitaines, entendant tout ce qui se disait, mais sans prendre part à la dispute, car ni le capitaine juif ni l'officier romain ne voulaient s'abaisser à parler au traître - tellement ils le méprisaient.
A ce moment-là, Jean Zébédée se rappela les instructions de son Maître de rester toujours à proximité immédiate, et se hâta de rattraper Jésus qui marchait entre les deux capitaines. Voyant Jean s'avancer à sa hauteur, le commandant des gardes du temple dit à son assistant: « Prends cet homme et lie-le. Il est l'un des disciples du prisonnier ». Lorsque le capitaine romain entendit cela, il tourna la tête, vit Jean, et donna des ordres pour que l'apôtre vienne avec lui et que personne ne le moleste. Le capitaine romain dit ensuite au capitaine juif: « Cet homme n'est ni un traître ni un lâche. Je l'ai vu dans le jardin, où il n'a pas tiré l'épée pour nous résister. Il a le courage de s'avancer pour être auprès de son Maître. Que nul ne mette la main sur lui. La loi romaine permet que tout prisonnier puisse avoir au moins un ami qui l'accompagne à la barre du tribunal; on n'empêchera pas cet homme de rester aux côtés de son Maître, le prisonnier ». Lorsque Judas entendit cela, il fut tellement honteux et humilié qu'il ralentit le pas derrière les marcheurs et arriva seul au palais d'Annas.
Ceci explique pourquoi Jean Zébédée put rester auprès de Jésus tout au long des sévères épreuves que le Maître eut à subir cette nuit-là et le lendemain. Les Juifs craignaient de faire une observation quelconque à Jean ou de le molester d'aucune manière, parce que son statut était quelque peu devenu celui d'un conseiller romain observateur des opérations du tribunal ecclésiastique juif. La position privilégié de Jean fut d'autant mieux assurée que le capitaine romain, en remettant Jésus au capitaine des gardes temple devant la porte du palais d'Annas, dit à son assistant: « Accompagne le prisonnier, et veille a ce que ces Juifs ne le tuent pas sans le consentement de Pilate. Empêche-les de l'assassiner et veille à ce que son ami, le Galiléen, soit autorisé à rester auprès de lui et à observer tout ce qui se passera ». C'est ainsi que Jean put rester auprès de Jésus jusqu'au moment de sa mort sur la croix, tandis que les dix autres apôtres étaient obligés de rester cachés. Jean agissait sous la protection romaine, et les Juifs n'osèrent pas le molester avant la mort du Maître.
Sur tout le trajet jusqu'au palais d'Annas, Jésus n'ouvrit pas la bouche. Depuis de moment de son arrestation jusqu'à son apparition devant Annas, le Fils de l'Homme ne dit pas un mot.
À GETHSÉMANI
IL était environ dix heures ce jeudi soir lorsque Jésus emmena les onze apôtres de chez Elie et Marie Marc pour les reconduire au camp de Gethsémani. Depuis la journée passée avec le Maître dans la montagne, Jean Marc s'était toujours arrangé pour garder un oeil vigilant sur Jésus. Ayant besoin de sommeil, il avait pris plusieurs heures de repos pendant que le Maître était resté avec ses apôtres dans la salle du haut. Mais lorsque Jean Marc les entendit descendre, il se ceignit rapidement d'une tunique de lin, les suivit dans la ville, traversa le ruisseau du Cédron, et les accompagna jusqu'à leur campement privé adjacent au Parc de Gethsémani. Durant toute cette nuit et le lendemain, Jean Marc resta si près du Maître qu'il fut témoin de tout et entendit une grande partie des paroles que le Maître prononça entre ce moment-là et l'heure de la crucifixion.
Tandis que Jésus et les onze retournaient au camp, les apôtres commencèrent à se demander ce que signifiait l'absence prolongée de Judas. Ils s'entretinrent de la prédiction du Maître que l'un d'eux le trahirait, et pour la première fois ils soupçonnèrent que tout n'allait pas bien du côté de Judas Iscariot. Toutefois, ils ne firent pas ouvertement de commentaires sur Judas avant d'atteindre le camp et de constater qu'il n'était pas là à les attendre. Ils assaillirent André de questions pour savoir ce que Judas était devenu, mais leur chef se borna à répondre: « Je ne sais pas où est Judas, mais je crains qu'il ne nous ait abandonnés ».
1. -- LA DERNIÈRE PRIÈRE EN COMMUN
Quelques instants après leur arrivée au camp, Jésus leur dit: « Mes amis et mes frères, je n'ai plus que très peu de temps à passer avec vous, et je désirerais que nous nous isolions pour demander ensemble à notre Père céleste la force de nous soutenir en cette heure, puis dans toute l'oeuvre que nous devons accomplir en son nom ».
Après avoir ainsi parlé, Jésus les conduisit un peu plus haut sur le Mont Olivet, jusqu'à une vaste plate-forme rocheuse d'où l'on voyait tout Jérusalem. Il pria les apôtres de s'agenouiller en cercle autour de lui sur le rocher, comme ils l'avaient fait le jour de leur ordination. Ensuite, debout au milieu d'eux et glorifié dans la douce lumière de la lune, il leva les yeux vers le ciel et pria:
« Père, mon heure est venue; glorifie maintenant ton Fils afin que le Fils puisse te glorifier. Je sais que tu m'as donné pleine autorité sur toutes les créatures vivantes de mon royaume, et je donnerai la vie éternelle à tous ceux qui deviendront fils de Dieu par la foi. La vie éternelle, c'est que mes créatures te connaissent comme le seul vrai Dieu et Père de tous, et qu'elles croient en celui que tu as envoyé dans ce monde. Père, je t'ai exalté sur terre et j'ai accompli l'oeuvre dont tu m'as chargé. J'ai presque achevé mon effusion sur les enfants de notre propre création; il ne me reste plus qu'à sacrifier ma vie charnelle. Maintenant, O mon Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais avec toi avant que ce monde n'existe, et reçois-moi une fois de plus à ta droite.
« Je t'ai manifesté aux hommes que tu as choisis dans le monde et que tu m'as donnés. Ils sont à toi -- comme toute vie est entre tes mains -- et tu me les as donnés; j'ai vécu parmi eux en leur enseignant les voies de la vie, et ils ont cru. Ces hommes apprennent que tout ce que j'ai vient de toi et que ma vie incarnée est destinée à faire connaître mon Père aux mondes. Je leur ai révélé la vérité que tu m'as donnée, et eux, mes amis et mes ambassadeurs, ont sincèrement voulu recevoir ta parole. Je leur ai dit que je suis issu de toi, que tu m'avais envoyé dans ce monde, et que je suis sur le point de retourner vers toi. Père, je prie pour ces hommes choisis. Je prie pour eux non comme je prierais pour le monde, mais comme pour des hommes que j'ai choisis dans le monde pour m'y représenter après que je serai retourné à ton oeuvre, de même que je t'ai représenté dans ce monde durant mon incarnation. Ces hommes sont miens; tu me les as donnés, mais tout ce qui est à moi est toujours à toi, et tu as ordonné que tout ce qui est à toi soit à moi. Tu as été exalté en moi, et maintenant je prie pour être honoré en ces hommes. Je ne puis rester plus longtemps dans ce monde; je vais retourner à la tâche que tu m'as assignée. Il faut que je laisse ces compagnons derrière moi pour nous représenter et représenter notre royaume parmi les hommes. Père, préserve la fidélité de ces hommes pendant que je me prépare à abandonner ma vie incarnée. Aide-les à être unis en esprit comme nous sommes unis; ils sont mes amis. Tant que j'étais auprès d'eux, je pouvais veiller sur eux et les guider, mais maintenant je vais partir. Reste près d'eux, Père, jusqu'à ce que nous puissions envoyer le nouvel instructeur pour les consoler et les fortifier.
Tu m'as donné douze hommes, et je les ai tous gardés sauf un, qui n'a pas voulu maintenir la communion avec nous. Ces hommes sont faibles et frêles, mais je sais que je peux avoir confiance en eux; je les ai éprouvés; ils m'aiment autant qu'ils te révèrent. Bien qu'ils doivent souffrir beaucoup à cause de moi, je désire qu'ils soient aussi remplis de joie à l'idée d'être assurés de leur filiation dans le royaume des cieux. J'ai donné ta parole à ces hommes et je leur ai enseigné la vérité. Le monde peut les haïr comme il m'a haï; je ne demande pas que tu les retires du monde, mais seulement que tu les gardes du mal qui sévit dans le monde. Sanctifie-les dans la vérité; ta parole est la vérité. De même que tu m'as envoyé dans ce monde, je vais envoyer ces hommes de par le monde. A cause d'eux j'ai vécu parmi les hommes et j'ai consacré ma vie à ton service, afin de les inspirer pour qu'ils se purifient par la vérité que je leur ai enseignée et par l'amour que je leur ai révélé. Je sais bien, mon Père, que je n'ai pas besoin de te prier de veiller sur ces frères après mon départ; je sais que tu les aimes autant que moi. Je fais cela pour qu'ils comprennent mieux que le Père aime les mortels comme le Fils les aime.
« Maintenant, mon Père, je prie non seulement pour ces onze hommes, mais aussi pour tous les autres qui croient déjà à l'évangile du royaume ou qui pourront y croire plus tard grâce à la parole du futur ministère de mes disciples. Je veux qu'ils soient tous unis, comme toi et moi nous ne faisons qu'un. Tu es en moi et je suis en toi, et je désire que ces croyants soient également en nous, que nos deux esprits les habitent. Si mes enfants ne font qu'un comme nous ne faisons qu'un, et s'ils s'aiment les uns les autres comme je les ai aimés, alors tous les hommes croiront que je suis issu de toi et accepteront la révélation de vérité et de gloire que j'ai apportée. J'ai révélé à ces croyants la gloire que tu m'as donnée. De même que tu as vécu avec moi en esprit, de même j'ai vécu avec eux dans la chair. De même que tu n'as fait qu'un avec moi, de même je n'ai fait qu'un avec eux, et le nouvel instructeur ne fera également qu'un avec eux et en eux. J'ai fait tout cela pour que mes frères incarnés puissent savoir que le Père les aime comme le Fils les aime, et que tu les aimes comme tu m'aimes. Père, travaille avec moi a sauver ces croyants, afin qu'ils puissent bientôt demeurer avec moi en gloire et te rejoindre ensuite dans l'étreinte du Paradis. Ceux qui servent avec moi dans l'humiliation, je voudrais les avoir auprès de moi en gloire, afin qu'ils puissent voir tout ce que tu as remis entre mes mains comme moisson éternelle de la semence du temps dans la similitude d'une chair mortelle. Je désire ardemment montrer à mes frères terrestres la gloire que j'avais avec toi avant la fondation de ce monde qui te connaît si peu, O juste Père. Mais moi je te connais, et je t'ai fait connaître à ces croyants, et ils feront connaître ton nom à d'autres générations. Maintenant je leur promets que tu seras auprès d'eux dans le monde comme tu as été auprès de moi -- ainsi soit-il ».
Durant plusieurs minutes, les onze restèrent agenouillés en cercle autour de Jésus avant de se relever et de regagner silencieusement le camp voisin.
Jésus pria pour l'unité parmi ses disciples, mais il ne désirait pas l'uniformité. Le péché crée un niveau stérile d'inertie perverse, mais la droiture nourrit l'esprit créatif de l'expérience individuelle dans les réalités vivantes de la vérité éternelle et dans la communion progressive des divins esprits du Père et du Fils. Dans la communion spirituelle d'un fils croyant avec le divin Père, il ne peut jamais y avoir de finalité doctrinale ni de supériorité sectaire provenant d'une conscience de groupe.
Au cours de sa prière finale avec ses apôtres, le Maître fit allusion au fait qu'il avait fait connaître le nom du Père au monde. C'est bien ce qu'il fit en manifestant Dieu par sa vie perfectionnée dans la chair. Le Père céleste avait cherché à se révéler à Moïse, mais ne put aller plus loin que de lui faire dire « JE SUIS ». Lorsqu'il fut pressé de se manifester davantage, il dévoila seulement: « JE SUIS CE QUE JE SUIS ». Mais lorsque Jésus eut achevé sa vie terrestre, le nom du Père avait été révélé de telle sorte que le Maître, qui était le Père incarné, a pu dire à juste titre:
| Je suis le pain de vie. | |
| Je suis l'eau vivante. | |
| Je suis la lumière du monde. | |
| Je suis le désir de tous les âges. | |
| Je suis la porte ouverte au salut éternel. | |
| Je suis la réalité de la vie sans fin. | |
| Je suis le bon berger. | |
| Je suis le sentier de la perfection infinie. | |
| Je suis la résurrection et la vie. | |
| Je suis le secret de la survie éternelle. | |
| Je suis le chemin, la vérité, et la vie. | |
| Je suis le Père infini de mes enfants limités. | |
| Je suis le vrai cep; vous êtes les sarments. | |
| Je suis l'espoir de tous ceux qui connaissent la vérité vivante. | |
| Je suis le pont vivant qui relie un monde à l'autre. | |
| Je suis le lien vivant entre le temps et l'éternité. |
C'est ainsi que Jésus élargit pour toutes les générations la révélation vivante du nom du Père. De même que l'amour divin révèle la nature de Dieu, de même la vérité éternelle dévoile son nom dans une mesure toujours croissante.
2. -- LA DERNIÈRE HEURE AVANT LA TRAHISON
À leur retour au camp, les apôtres furent extrêmement choqués de ne pas y trouver Judas. Tandis que les onze s'engageaient dans un débat animé au sujet de leur perfide compagnon, David Zébédée et Jean Marc prirent Jésus à part et lui révélèrent qu'ils avaient surveillé depuis plusieurs jours les agissements de Judas et savaient que Judas avait l'intention de le livrer traîtreusement aux mains de ses ennemis. Jésus les écouta, mais se borna à répondre: « Mes amis, rien ne peut arriver au Fils de l'Homme à moins que le Père céleste ne le veuille. Que votre coeur ne soit pas troublé; toutes choses concourront à la gloire de Dieu et au salut des hommes ».
La bonne humeur habituelle de Jésus s'altérait. Au bout d'une heure il devint de plus en plus grave et même triste. Les apôtres étaient très agités et répugnaient à rentrer dans leurs tentes, même quand le Maître lui-même les en priait. Au retour de son entretien avec David et Jean Marc, il adressa ses dernières paroles au groupe des onze en disant: « Mes amis, allez vous reposer. Préparez-vous au travail de demain. Rappelez-vous que nous devons tous nous soumettre à la volonté du Père céleste. Je vous laisse ma paix ». Ayant ainsi parlé, il les invita à regagner leurs tentes, mais retint Pierre, Jacques, et Jean en leur disant: « Je désire que vous restiez un moment auprès de moi ».
Les apôtres s'endormirent uniquement parce qu'ils étaient littéralement épuisés; depuis leur arrivée à Jérusalem, ils n'avaient jamais eu leur compte de sommeil. Avant de se séparer pour s'étendre chacun sur sa couche, Simon le Zélote les emmena à sa tente où étaient conservées les épées et autres armes et remit à chacun son équipement de combat. Tous sauf Nathanael prirent ces armes et s'en ceignirent. En refusant de s'armer, Nathanael dit: « Mes frères, le Maître nous a dit à maintes reprises que son royaume n'est pas de ce monde et que ses disciples ne doivent pas combattre par l'épée pour l'établir. Je le crois, et je ne pense pas que le Maître ait besoin que nous utilisions l'épée pour le défendre. Nous avons tous été témoins de sa puissance et nous savons qu'il pourrait se défendre contre ses ennemis s'il le désirait. S'il ne veut pas leur résister, c'est parce que cette ligne de conduite représente sa tentative pour accomplir la volonté de son Père. Je prierai, mais je ne tirerai pas l'épée ». Après avoir entendu la harangue de Nathanael, André rendit son épée à Simon le Zélote. Neuf apôtres restèrent donc armés quand ils se séparèrent pour la nuit.
Leur ressentiment contre le traître éclipsait pour le moment toute autre préoccupation dans leur pensée. Le commentaire du Maître sur Judas au cours de la dernière prière avait ouvert leurs yeux sur le fait que Judas les avait abandonnés.
Lorsque les huit apôtres se furent finalement retirés dans leurs tentes, tandis que Pierre, Jacques, et Jean se tenaient prêts à recevoir les ordres du Maître, Jésus dit à David Zébédée: « Envoie-moi ton messager le plus rapide et le plus sûr ». David lui amena un certain Jacob, jadis coureur au service des messages de nuit entre Jérusalem et Bethsaïde. Jésus dit à Jacob: « Rends-toi en toute hâte auprès d'Abner à Philadelphie et dis lui: le Maître t'envoie ses souhaits de paix et dit que l'heure est venue où il va être livré aux mains de ses ennemis qui le mettront à mort; mais il ressuscitera d'entre les morts et t'apparaîtra bientôt avait de retourner auprès du Père; il te donnera alors des directives sur le moment où le nouvel instructeur viendra vivre dans votre coeur ». Lorsque Jacob eut répété le message à la satisfaction du Maître, Jésus le dépêcha en disant: « Ne crains rien de ce que les hommes peuvent te faire, car cette nuit un messager invisible courra à tes côtés ».
Jésus se tourna ensuite vers le chef des visiteurs grecs qui campaient avec son groupe et lui dit: « Mon frère, ne sois pas troublé par ce qui va arriver, car je t'en ai déjà averti. Le Fils de l'Homme sera mis à mort à l'instigation de ses ennemis, les chefs des prêtres et les dirigeants des Juifs, mais je ressusciterai pour rester un peu de temps avec vous avant d'aller auprès du Père. Quand tu auras vu tout cela se passer, glorifie Dieu et fortifie tes frères ».
Dans des circonstances ordinaires, chacun des apôtres aurait souhaité personnellement bonne nuit au Maître, mais ce soir là ils étaient si préoccupés d'avoir soudainement et clairement compris la désertion de Judas et si émus par la nature insolite de la prière d'adieu du Maître, qu'ils se bornèrent à écouter sa salutation d'adieu et partirent en silence.
Au moment où André le quitta cette nuit-là, Jésus lui fit la recommandation suivante: « André, fais ce que tu peux pour garder tes frères groupés jusqu'à ce que je revienne vers vous après avoir bu cette coupe. Fortifie tes frères, puisque je t'ai déjà tout dit. Que la paix soit avec toi».
Aucun des apôtres ne s'attendait à ce qu'il arrivât quelque chose d'extraordinaire cette nuit-là, car il était déjà très tard. Ils cherchaient à dormir afin de se lever de bonne heure le lendemain matin et d'être prêts pour le pire. Ils pensaient que les chefs des prêtres essayeraient d'appréhender leur Maître le matin de bonne heure, car on ne faisait jamais de travail profane l'après-midi du jour de la préparation de la Pâque. Seuls David Zébédée et Jean Marc comprirent que les ennemis de Jésus allaient venir avec Judas cette nuit même.
David s'était arrangé pour prendre la garde de nuit sur la piste supérieure qui conduisait à la route de Béthanie à Jérusalem, tandis que Jean Marc devait veiller le long de la route montant du Cédron à Gethsémani. Avant de partir pour sa mission volontaire de sentinelle avancée, David prit congé de Jésus en disant: « Maître, j'ai eu grande joie à servir auprès de toi. Mes frères sont tes apôtres, mais je me suis réjoui de faire les moindres choses comme elles devaient l'être, et je te regretterai de tout mon coeur quand tu seras parti ». Jésus lui répondit: « David, mon fils, les autres ont fait ce qui leur avait été ordonné, mais c'est de ton propre coeur que tu as rendu service, et j'ai bien remarqué ta dévotion. Toi aussi, tu viendras un jour servir auprès de moi dans le royaume éternel ».
Alors, tandis qu'il se préparait à prendre la garde sur la piste supérieure, David dit à Jésus: « Tu sais, Maître, j'ai envoyé chercher les membres de ta famille et un messager m'a dit qu'ils étaient ce soir à Jéricho. Ils seront ici demain matin de bonne heure, car il serait risqué de monter de nuit par ce chemin dangereux ». Jésus le regarda et dit simplement: « David, qu'il en soit ainsi ».
Lorsque David fut monté à son poste sur le Mont des Oliviers, Jean Marc prit sa garde près de la route qui descendait le long du ruisseau vers Jérusalem. Il serait resté à son poste s'il n'avait été tenaillé par le désir d'être près de Jésus et de savoir ce qui se passait. Peu après que David l'eut quitté et qu'il eut observé Jésus se retirant avec Pierre, Jacques, et Jean dans un proche ravin, Jean Marc fut tellement dominé par sa dévotion et sa curiosité conjuguées qu'il abandonna son poste de sentinelle et les suivit en se cachant dans des buissons. De là, il put voir et entendre tout ce qui se passa durant ces derniers moments dans le jardin et juste avant l'apparition des gardes armés venus pour arrêter Jésus.
Pendant que ces événements se déroulaient au camp du Maître, Judas Iscariot conférait avec le capitaine des gardes du temple, qui avait rassemblé ses hommes avant de partir pour procéder à l'arrestation de Jésus sous la direction du traître.
3. -- SEUL À GETHSÉMANI
Quand tout fut silencieux et tranquille dans le camp, Jésus emmena Pierre, Jacques, et Jean et leur fit remonter sur une courte distance un proche ravin où il était souvent allé prier et communier. Les trois apôtres ne purent s'empêcher de constater que Jésus était profondément déprimé; jamais auparavant ils n'avaient vu leur Maître aussi triste et abattu. En arrivant à l'endroit de ses dévotions, il leur demanda de s'asseoir et de veiller avec lui pendant qu'il s'éloignait à la distance d'un jet de pierre pour prier. Tombant face contre terre, il pria: « Mon Père, je suis venu dans ce monde pour faire ta volonté et je l'ai faite. Je sais que l'heure est venue de sacrifier ma vie charnelle, et je ne m'y dérobe pas, mais je voudrais savoir si c'est bien ta volonté que je boive cette coupe. Envoie-moi l'assurance que je te satisferai dans ma mort comme je t'ai satisfait dans ma vie ».
Le Maître resta quelques instants dans une attitude de prière, puis retourna vers les trois apôtres; il les trouva profondément endormis, car leurs paupières étaient pesantes et ils ne pouvaient rester éveillés. Jésus les réveilla en disant: « Quoi! Ne pouvez-vous veiller avec moi, même pendant une heure? Ne pouvez-vous voir que mon âme éprouve une tristesse extrême, une tristesse mortelle, et que je désire ardemment votre compagnie? » Après les avoir secoués de leur torpeur, le Maître repartit seul et retomba de nouveau face contre terre en priant: « Père, je sais qu'il est possible d'éviter cette coupe — toutes choses sont possibles pour toi — mais je suis venu pour faire ta volonté et, bien que la coupe soit amère, je la boirai si telle est ta volonté ». Après qu'il eut ainsi prié, un ange puissant descendit auprès de lui, lui parla, le toucha, et le fortifia.
Jésus retourna ensuite s'entretenir avec les trois apôtres, mais les trouva de nouveau profondément endormis. Il les réveilla en leur disant: « En cette heure, j'ai besoin que vous veilliez et que vous priiez avec moi — et vous avez bien besoin de prier pour ne pas succomber à la tentation — pourquoi donc vous endormez-vous quand je vous quitte? »
Ensuite, le Maître se retira une troisième fois à l'écart et pria: « Père, tu vois mes apôtres endormis; étends ta miséricorde sur eux. En vérité, l'esprit est prompt, mais la chair est faible. Et maintenant, mon Père, si cette coupe ne peut s'éloigner, alors je la boirai. Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Lorsqu'il eut fini de prier, il resta pendant un instant prostré sur le sol, puis se releva et retourna vers ses apôtres, qu'une fois de plus il trouva endormis. Il les observa, puis dit tendrement avec un geste de pitié: « Dormez maintenant et prenez votre repos; le moment de la décision est passé. Voici venir l'heure où le Fils de l'Homme va être trahi et livré aux mains de ses ennemis ». Puis il se baissa pour les secouer, et les réveilla en disant: « Debout, retournons au camp, car celui qui me trahit est à portée de la main, et l'heure est venue où mon troupeau va être dispersé. Mais je vous ai déjà expliqué ces choses ».
Durant les années vécues par Jésus parmi ses disciples, ils eurent vraiment de nombreuses preuves de sa nature divine, mais à ce moment-là ils allaient recevoir de nouveaux témoignages de son humanité. Juste avant sa résurrection, la plus grande révélation de sa divinité, il fallait que surviennent son humiliation et sa crucifixion, les plus grandes preuves de sa nature humaine.
Chaque fois que Jésus avait prié dans le parc, sa nature humaine avait, par la foi, saisi plus fermement sa divinisé; sa volonté humaine s'était plus complètement unifiée avec la volonté divine de son Père. Parmi les autres indications que lui avait donné le puissant ange se trouvait le message que le Père désirait voir son Fils terminer son effusion terrestre en passant par l'expérience de la mort, exactement comme toutes les créatures humaines doivent subir la dissolution matérielle en passant de l'existence dans le temps à la progression dans l'éternité.
Plus tôt dans la soirée, il n'avait pas paru si difficile au Maître de boire la coupe, mais tandis que le Jésus humain disait adieu à ses apôtres et les envoyait se reposer, l'épreuve devenait plus terrible. Jésus éprouvait le flux et le reflux naturel des sentiments communs à toute expérience humaine, et à ce moment-là il était fatigué de son travail, épuisé par les longues heures d'efforts assidus et d'anxiété douloureuse au sujet de la sécurité de ses apôtres. Bien que nul mortel ne puisse prétendre saisir les pensées et les sentiments du Fils incarné de Dieu à un moment comme celui-là, nous savons qu'il éprouva une grande angoisse et souffrit d'une tristesse indicible, car la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage. Il était enfin convaincu que le Père avait l'intention de laisser les événements naturels suivre leur cours, et il était pleinement décidé à ne pas recourir, pour se sauver, à ses pouvoirs souverains de chef suprême d'un univers.
Les légions assemblées d'une immense création planaient maintenant au-dessus de cette scène sous le commandement temporaire conjoint de Gabriel et de l'Ajusteur Personnalisé de Jésus. Les chefs divisionnaires de ces armées célestes avaient été avertis à maintes reprises de ne pas s'immiscer dans ces opérations terrestres, à moins que Jésus lui-même ne leur ordonne d'intervenir.
La perspective de quitter les apôtres exerçait une grande tension sur le coeur humain de Jésus et l'accablait de tristesse. Son amour pour eux lui rendait plus difficile d'affronter en pleine connaissance de cause une mort semblable à celle qui l'attendait. Il se rendait compte de la faiblesse et de l'ignorance de ses apôtres, et craignait de les laisser seuls. Il savait bien que l'heure de son départ était arrivée, mais son coeur humain cherchait ardemment à découvrir s'il n'y avait pas d'issue possible pour échapper à cette terrible épreuve de tristesse et de chagrin. Après que son coeur eut ainsi cherché une échappatoire sans y parvenir, il accepta de boire la coupe. La pensée divine de Micaël savait qu'il avait fait de son mieux pour les douze apôtres, mais le coeur humain de Jésus souhaitait en faire encore davantage avant de les laisser à l'abandon dans le monde. Le coeur de Jésus était accablé. Il aimait sincèrement ses frères; il était séparé de sa famille charnelle; l'un de ses compagnons choisis le trahissait; le peuple de son père Joseph l'avait rejeté et avait scellé ainsi son propre destin en tant que peuple chargé d'une mission spéciale sur terre; son âme était torturée par son amour déçu et sa miséricorde rejetée. Il s'agissait d'un de ces moments terribles dans la vie d'un homme, où tout semble l'accabler avec une cruauté écrasante et une angoisse affreuse.
La nature humaine de Jésus n'était pas insensible à cette situation de solitude personnelle, d'opprobre public, et d'échec apparent de sa cause. Tous ces sentiments pesaient sur lui avec une lourdeur indescriptible. Dans cette grande tristesse, sa pensée revenait à l'époque de son enfance à Nazareth et de ses premiers travaux en Galilée. Au moment de cette grande épreuve, de nombreuses scènes agréables de son ministère terrestre surgirent dans sa pensée. Grâce à ces vieux souvenirs de Nazareth, de Capharnaüm, du Mont Hermon, et du lever et du coucher de soleil sur la scintillante mer de Galilée, il parvint à se calmer tout en fortifiant et en préparant son coeur humain à rencontrer le félon qui devait si prochainement le trahir.
Avant l'arrivée de Judas et des soldats, le Maître avait pleinement repris son équilibre habituel. L'esprit avait triomphé de la chair; la foi s'était affirmée supérieure à toutes les tendances humaines à craindre ou à entretenir des doutes. L'épreuve suprême de prendre totalement conscience de la nature humaine avait été affrontés et passée d'une manière satisfaisante. Une fois de plus, le Fils de l'Homme était prêt à faire face à ses ennemis avec sérénité et avec la pleine assurance qu'il était invincible en tant que mortel voué sans réserve à faire la volonté de son Père.