DERNIÈRE TOURNÉE EN PÉRÉE DU NORD
DU 11 au 18 février de l'an 30, Jésus et les douze firent une tournée en Pérée du Nord dans toutes les villes où opéraient les collaborateurs d'Abner et les femmes du corps évangélique. Ils trouvèrent que ces messagers de l'évangile réussissaient bien, et Jésus attira maintes fois l'attention de ses apôtres sur le fait que l'on pouvait répandre l'évangile du royaume sans accompagnement de miracles ou de prodiges.
Toute cette mission de trois mois en Pérée fut exécutée avec succès et avec un minimum d'aide des douze apôtres. Depuis ce moment-là, l'évangile refléta davantage les enseignements de Jésus que sa personnalité. Mais ses disciples ne suivirent pas longtemps ses instructions; en effet, peu après la mort et la résurrection du Maître, ils s'écartèrent de ses enseignements et commencèrent à former l'Eglise primitive autour des concepts miraculeux et des souvenirs glorifiés de sa personnalité à la fois divine et humaine.
1. -- LES PHARISIENS DE RAGABA
Le samedi 18 février, Jésus se trouvait a Ragaba où vivait un riche pharisien nommé Nathaniel. Une vingtaine d'autres pharisiens suivaient Jésus et les douze dans la tournée du pays. Nathaniel prépara donc, pour cette matinée de sabbat, un déjeuner pour eux tous, et invita Jésus comme hôte d'honneur.
Au moment où Jésus arriva à ce repas, la plupart des pharisiens, ainsi que deux ou trois docteurs de la loi, étaient déjà assis à table. Le Maître prit immédiatement place à gauche de Nathaniel sans se laver les mains aux aiguières. Beaucoup de pharisiens, et spécialement ceux qui voyaient d'un bon oeil les enseignements de Jésus, savaient qu'il se lavait les mains uniquement par souci de propreté et qu'il abhorrait les rites purement cérémoniels; ils ne furent donc pas surpris de le voir s'asseoir directement à table sans s'être deux fois lavé les mains. Mais Nathaniel fut choqué de ce que le Maître ne se soit pas conformé aux strictes exigences des pratiques pharisiennes. Jésus ne se lavait d'ailleurs pas non plus les mains, comme le faisaient les pharisiens, à la fin de chaque service d'un nouveau plat, ni à la fin du repas.
Après que Nathaniel eut longuement chuchoté avec un pharisien inamical assis à sa droite, et que les invités assis en face du Maître eurent maintes fois levé les sourcils en réprobation et fait sarcastiquement la moue, Jésus finit par dire: « Je croyais que vous m'aviez invité dans cette maison pour rompre le pain avec vous, et peut-être pour me poser des questions concernant la proclamation du nouvel évangile du royaume de Dieu. Mais je vois que vous m'avez amené ici pour assister à une exhibition de dévotion cérémonielle à votre pharisaïsme. Maintenant que vous l'avez fait, qu'allez-vous offrir à votre invité d'honneur en cette occasion? »
Après que le Maître eut ainsi parlé, ils baissèrent les yeux en regardant la table et ne dirent rien. Personne ne prenant la parole, Jésus poursuivit: « Parmi les pharisiens ici présents, beaucoup sont mes amis, et certains sont même mes disciples, mais la majorité des pharisiens persiste à refuser de voir la lumière et de reconnaître la vérité, même quand l'oeuvre de l'évangile leur est montrée avec grande puissance. Vous nettoyez soigneusement l'extérieur des coupes et des écuelles, alors que les récipients de nourriture spirituelle sont malpropres et pollués! Vous veillez à offrir une apparence pieuse et sainte au peuple, mais l'intérieur de votre âme est rempli de pharisaïsme, de convoitise, d'exactions, et de toutes sortes de perversités d'esprit. Vos dirigeants osent même compléter et faire des plans pour assassiner le Fils de l'Homme. Insensés, ne comprenez-vous pas que le Dieu du ciel regarde les mobiles intérieurs de votre âme aussi bien que vos simulacres extérieurs et vos pieuses professions de foi? Ne croyez pas qu'en donnant des aumônes et en payant des dîmes vous serez purifiés de votre iniquité et capables de vous présenter purs devant le Juge de tous les hommes. Malheur à vous, pharisiens, qui avez persisté à rejeter la lumière de la vie! Vous payez méticuleusement la dîme et vous faites l'aumône avec ostentation, mais vous méprisez sciemment la visitation de Dieu et vous récusez la manifestation de son amour. Vous avez raison de prêter attention à vos devoirs mineurs, mais vous ne devriez pas négliger les exigences majeures. Malheur à tous ceux qui fuient la justice, dédaignent la miséricorde, et rejettent la vérité! Malheur à tous ceux qui méprisent la révélation du Père, alors qu'ils recherchent des sièges d'honneur dans la synagogue et des salutations flatteuses sur la place du marché! (1) »
(1) Cf. Luc XI-37 à 54.
Jésus allait se lever pour partir lorsqu'un des légistes assis à la table lui demanda: « Maître, dans certains de tes propos tu nous fais également des reproches. N'y a-t-il rien de bon chez les scribes, les pharisiens, et les docteurs de la loi? » Jésus se leva et répondit au légiste: « Comme les pharisiens, vous prenez plaisir à occuper les premières places aux fêtes et à porter de longues robes, tandis que vous mettez sur les épaules des hommes de lourds fardeaux, pénibles à porter. Et quand les âmes des hommes chancellent sous ces lourds fardeaux, vous ne levez même pas le petit doigt pour les soulager. Malheur à vous qui trouvez vos plus grandes délices à bâtir des tombeaux pour les prophètes que vos pères ont tués! Votre consentement aux actes de vos pères est rendu manifeste, en ce sens que vous projetez actuellement de tuer ceux qui viennent aujourd'hui faire les mêmes choses que les prophètes en leur temps -- proclamer la justice de Dieu et révéler la miséricorde du Père céleste. Le sang des prophètes et des apôtres de toutes les générations passées sera redemandé à cette génération perverse et pharisaïque. Malheur à tous les docteurs de la loi qui ont enlevé la clef de la connaissance au commun du peuple! Vous mêmes, vous refusez d'entrer dans la voie de la vérité, et en même temps vous voudriez empêcher tous les autres chercheurs d'y entrer. Mais vous ne pouvez fermer ainsi les portes du royaume; nous les avons ouvertes à tous ceux qui ont assez de foi pour entrer. Ces portes de miséricorde ne seront pas closes par les préjugés et l'arrogance de faux éducateurs et de bergers menteurs qui ressemblent à des sépulcres blanchis; à l'extérieur, ils apparaissent magnifiques, mais à l'intérieur ils sont pleins d'ossements et de toutes sortes d'impuretés spirituelles.
Lorsque Jésus eut fini de parler à la table de Nathaniel, il sortit de la maison sans avoir pris de nourriture. Parmi les pharisiens qui l'avaient entendu, certains crurent à son enseignement et entrèrent dans le royaume, mais la majorité persista dans la voie des ténèbres. Ils furent d'autant plus résolus à le guetter pour surprendre certaines de ses paroles susceptibles de servir à le faire arrêter et juger par le sanhédrin de Jérusalem.
Il y avait trois choses auxquelles les pharisiens prêtaient une attention particulière:
| 1. Pratiquer strictement la dîme. |
| 2. Observer scrupuleusement les règles de purification. |
| 3. Éviter de s'associer avec des non-pharisiens. |
À ce moment, Jésus chercha à mettre à nu la stérilité spirituelle des deux premières pratiques. Quant à ses remarques destinées à reprocher aux pharisiens leur refus d'entretenir des relations sociales avec des non-pharisiens, il les réserva pour une occasion ultérieure où il dînerait à nouveau avec de nombreux convives du même genre.
2. -- LES DIX LÉPREUX
Le lendemain, Jésus se rendit avec les douze à Amathus, près de la frontière de Samarie. En approchant de la ville, ils rencontrèrent un groupe de dix lépreux qui séjournaient dans le voisinage, et dont l'un était samaritain et les neuf autres juifs. Ordinairement ces Juifs se seraient abstenus de toute association ou de tout contact avec ce Samaritain, mais leur affliction commune était plus que suffisante pour triompher de tous les préjugés religieux. Ils avaient beaucoup entendu parler de Jésus et de ses premières cures miraculeuses; en outre, les soixante-dix avaient pris l'habitude d'annoncer l'heure probable de l'arrivée de Jésus quand le Maître faisait une tournée avec les douze apôtres. Les dix lépreux avaient donc été informés que l'on s'attendait à voir apparaître le Maître dans le voisinage vers cette heure; en conséquence ils s'étaient postés là, aux abords de la ville, avec l'espoir d'attirer son attention et de demander à être guéris. Quand les lépreux virent Jésus à proximité, ils n'osèrent pas l'approcher et se tinrent à distance en lui criant: « Maître, aie pitié de nous. Purifie-nous de notre mal. Guéris-nous comme tu en as guéri d'autres ».
Jésus venait d'expliquer aux douze pourquoi les Gentils de Pérée et les Juifs peu orthodoxes étaient plus disposés que les Juifs de Judée (plus orthodoxes et liés par la tradition) à croire à l'évangile prêché par les soixante-dix. Il avait attiré leur attention sur le fait que leur message avait également été reçu plus aisément par les Galiléens, et même par les Samaritains. Mais les douze apôtres n'étaient pas encore prêts à entretenir des sentiments amicaux envers les Samaritains, méprisés depuis si longtemps.
En conséquence, lorsque Simon le Zélote remarque le Samaritain parmi les lépreux, il incita le Maître à poursuivre carrément son chemin vers la ville sans échanger de salutations avec eux. Jésus dit à Simon: « Allons-nous juger nos semblables? Suppose que le Samaritain aime Dieu autant que les Juifs? Qui peut le dire? Si nous guérissons ces dix hommes, peut-être le Samaritain se montrera-t-il plus reconnaissant que les Juifs? Te sens-tu bien certain de ton opinion, Simon? » Et Simon répondit vivement: « Si tu les purifies, tu ne tarderas pas à le savoir ». Jésus répliqua: « Ainsi soit-il, Simon; tu connaîtras bientôt la vérité sur la gratitude des hommes et l'amour miséricordieux de Dieu ».
Jésus s'approcha des lépreux et dit: « Si vous voulez devenir bien portants, allez immédiatement vous montrer aux prêtres comme le prescrit la loi de Moïse' » Et pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris. Voyant qu'il était bien portant, le Samaritain revint sur ses pas à la recherche de Jésus et commença à glorifier Dieu à haute voix. Quand il eut trouvé le Maître, il tomba à genoux à ses pieds et rendit grâces pour, sa purification. Les neuf autres, les Juifs, s'étaient également rendu compte de leur guérison et furent également reconnaissants pour leur purification, mais ils continuèrent leur chemin pour se montrer aux prêtres.
Tandis que le Samaritain restait agenouillé aux pieds de Jésus, le Maître promena son regard sur les douze et l'arrêta sur Simon Zélotès en disant: « Les dix n'ont-ils pas été purifiés? L'un d'eux seulement, cet étranger, est revenu rendre gloire à Dieu ». Puis il dit au Samaritain: « Lève-toi et va ton chemin; ta foi t'a rendu bien portant » (2).
(2) Cf. Luc XVII-12 à 19.
Jésus regarda de nouveau ses apôtres tandis que l'étranger s'éloignait. Et tous les apôtres regardèrent Jésus, sauf Simon Zélotès, qui garda les yeux baissés. Les douze ne dirent pas un mot; et Jésus ne parla pas non plus, car c'était superflu.
Les dix hommes croyaient sincèrement qu'ils avaient la lèpre, mais quatre seulement en étaient atteints. Les six autres furent guéris d'une maladie de peau qu'ils avaient confondue avec la lèpre. Mais le Samaritain était réellement lépreux.
Jésus enjoignit aux douze de ne rien dire sur la purification des lépreux. En entrant à Amathus, il fit remarquer: « Vous voyez comment les enfants de cette maison, même quand ils sont insubordonnés à la volonté de leur Père, considèrent leurs bénédictions comme un droit. Ils attachent peu d'importance à négliger de rendre grâces quand le Père leur confère la guérison, mais quand les étrangers reçoivent des dons du chef de maison, ils sont émerveillés et contraints de rendre grâces en reconnaissance des bonnes choses qui leur où été données ». Et les apôtres continuèrent à ne rien répondre aux paroles de leur Maître.
3. -- LE SERMON À GÉRASA
Pendant que Jésus et les douze visitaient les messagers du royaume à Gérasa, l'un des pharisiens qui croyaient en lui posa la question suivante: « Seigneur, les personnes réellement sauvées seront-elles rares ou nombreuses? » Et Jésus répondit:
« On vous a enseigné que seuls les enfants d'Abraham seront sauvés, que seuls les Gentils d'adoption peuvent espérer le salut. Les Ecritures relatent que, parmi toutes les foules de l'exode d'Egypte, seuls Caleb et Josué vécurent pour entrer dans la terre promise. Certains d'entre vous en ont conclu qu'un nombre relativement faible de ceux qui cherchent le royaume des cieux parviendront à y pénétrer.
« Vous avez aussi un autre dicton qui contient beaucoup de vérité: Le chemin qui mène à la vie éternelle est droit et étroit, et la porte qui y conduit est également étroite, de sorte que parmi ceux qui cherchent le salut, rares sont ceux qui parviennent à entrer par cette porte. Vous avez également un proverbe disant que le chemin qui mène à la destruction est large, que son entrée l'est aussi, et que beaucoup choisissent de suivre cette route. Ce proverbe n'est pas dépourvu de signification, mais je déclare que le salut est d'abord une affaire de choix personnel. Même si la porte du chemin de la vie est étroite, elle est assez large pour admettre tous ceux qui cherchent sincèrement à entrer, car je suis cette porte. Le Fils ne refusera l'entrée à aucun enfant de l'univers cherchant par la foi à trouver le Père par le chemin du Fils.
« Mais voici le danger pour tous ceux qui voudraient retarder leur entrée dans le royaume pour continuer à rechercher les plaisirs de l'immaturité et à s'adonner aux satisfactions de l'égoïsme. Ayant refusé d'entrer dans le royaume à titre d'expérience spirituelle, ils chercheront peut-être à y pénétrer quand la gloire du meilleur chemin sera révélée dans l'âge à venir. En conséquence, ceux qui ont repoussé le royaume quand je suis venu dans la similitude de l'humanité chercheront à y entrer quand il sera révélé dans la similitude de la divinité. Mais alors je dirai à tous ces égoïstes: Je ne sais d'où vous venez. Vous avez eu l'occasion de vous préparer à cette citoyenneté céleste, mais vous avez refusé toutes les offres de miséricorde; vous avez rejeté toutes les invitations à venir pendant que la porte était ouverte. Maintenant, à vous qui avez refusé le salut, la porte est fermée. Elle n'est pas ouverte à ceux qui voudraient entrer dans le royaume pour se glorifier égoïstement. Le salut est refusé à ceux qui ne veulent pas payer le prix d'une consécration sincère à faire la volonté de mon Père. Si vous avez spirituellement et psychiquement tourné le dos au royaume de mon Père, il est inutile de vous tenir mentalement et corporellement devant la porte et de frapper en disant: « Seigneur, ouvre nous; nous voudrions aussi être grands dans le royaume ». Alors je déclarerai que vous n'appartenez pas à mon bercail. Je ne vous recevrai pas parmi ceux qui ont mené le bon combat de la foi et gagné la récompense du service désintéressé du royaume sur terre. Quand vous direz: « N'avons-nous pas mangé et bu avec toi, et n'as-tu pas enseigné dans nos rues? » je déclarerai de nouveau que vous êtes des étrangers en esprit, que nous n'avons pas servi ensemble sur terre dans le ministère de miséricorde du Père, et que je ne vous connais pas. Alors le Juge de toute la terre dira: « Allez-vous en, vous tous qui avez pris plaisir aux oeuvres d'iniquité ».
« Toutefois ne craignez point; quiconque désire sincèrement trouver la vie éternelle en entrant dans le royaume de Dieu obtiendra certainement le salut éternel. Mais vous qui refusez ce salut, vous verrez un jour les prophètes de la semence d'Abraham siéger dans le royaume glorifié avec les croyants des nations païennes pour partager le pain de vie et se rafraîchir avec l'eau vive. Ceux qui s'empareront ainsi du royaume avec puissance spirituelle et par les assauts persévérants de la foi vivante viendront du nord et du midi, de l'orient et de l'occident. Et voici, beaucoup de ceux qui étaient les premiers seront les derniers, et ceux qui étaient les derniers seront bien souvent les premiers » (1).
(1) Cf. Marc X-31 et Luc XIII-30.
Ce sermon fut en vérité une version nouvelle et insolite du vieux proverbe bien connu au sujet du chemin droit et étroit.
Les apôtres et nombre de disciples apprenaient lentement la signification de la déclaration antérieure de Jésus: « Si vous n'êtres pas nés de nouveau, nés d'esprit, vous ne pouvez entrer dans le royaume de Dieu ». Néanmoins, pour tous ceux qui ont un coeur honnête et une foi sincère, la citation suivante reste éternellement vraie: « Voici, je me tiens à la porte du coeur des hommes et je frappe; si quelqu'un veut m'ouvrir, j'entrerai, je souperai avec lui, et je le nourrirai du pain de vie; nous ne ferons qu'un en esprit et n'aurons qu'un dessein; ainsi nous serons toujours frères dans la longue et féconde tâche de rechercher le Père du Paradis ». Donc le petit ou le grand nombre de ceux qui doivent être sauvés dépend entièrement du petit ou du grand nombre de ceux qui tiendront compte de l'invitation: « Je suis la porte, je suis le chemin nouveau et vivant; quiconque le veut peut entrer et se lancer dans la recherche sans fin, par la vérité, de la vie éternelle ».
Même les apôtres furent incapables de comprendre pleinement l'enseignement du Maître sur la nécessité d'utiliser la force spirituelle pour se frayer un passage à travers toutes les résistances matérielles. C'est ainsi que l'on surmonte tous les obstacles terrestres bloquant le chemin où l'on saisit les valeurs spirituelles majeures de la nouvelle vie vécue en esprit en tant que fils de Dieu affranchi.
4. -- UNE LECON SUR LES ACCIDENTS
Alors que la plupart des Palestiniens ne prenaient que deux repas par jour, Jésus et les apôtres avaient l'habitude, quand ils étaient en déplacement, de s'arrêter à midi pour se reposer et se restaurer. Ce fut à l'une de ces pauses de midi, sur la route de Philadelphie, que Thomas demanda à Jésus: « Maître, après avoir entendu tes remarques au cours du trajet de ce matin, je voudrais savoir si les êtres spirituels participent à la production d'événements étranges et extraordinaires dans le monde matériel; en outre, je voudrais demander si les anges ou d'autres êtres spirituels sont capables d'empêcher les accidents ».
En réponse à la question de Thomas, Jésus dit: « N'ai-je pas été assez longtemps avec vous pour que vous cessiez de me poser de telles questions? N'avez-vous pas observé que le Fils de l'Homme vit en communion avec vous et refuse avec persistance d'employer les forces célestes pour son soutien personnel? Ne vivons-nous pas par les mêmes moyens qui permettent à tous les hommes d'exister? Voyez-vous le pouvoir du monde spirituel se manifester dans la vie matérielle en dehors de la révélation du Père et de la guérison occasionnelle de ses enfants malades?
« Vos ancêtres ont bien trop longtemps cru que la prospérité était le signe de l'approbation divine, et l'adversité la preuve du déplaisir de Dieu. Je proclame que ces croyances sont des superstitions. Ne remarquez-vous pas que les pauvres, en bien plus grand nombre que les riches, reçoivent joyeusement l'évangile et entrent immédiatement dans le royaume? Si les richesses prouvent la faveur divine, pourquoi les riches refusent-ils si souvent de croire à cette bonne nouvelle venant du ciel?
« Le Père fait tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes; le soleil éclaire pareillement les bons et les méchants. Vous avez entendu parler des Galiléens dont Pilate a mêlé le sang à celui des sacrifices; je vous dis que ces Galiléens n'étaient pas de plus grands pécheurs que leurs compatriotes simplement parce qu'ils furent les victimes. Vous connaissez l'histoire des dix-huit hommes tués par la chute de la tour de Siloé (1). Ne croyez pas que les hommes ainsi anéantis étaient plus coupables que tous leurs frères de Jérusalem. Ils furent simplement d'innocentes victimes d'un accident du temps.
(1) Luc XIII-4.
« Trois sortes d'événements peuvent se produire dans votre vie:
« 1. Vous pouvez participer aux événements normaux faisant partie de l'existence que vous et vos compagnons vivez sur terre.
« 2. Vous pouvez par hasard être victime d'un accident de la nature, de l'une des malchances humaines, en sachant parfaitement que ces événements ne sont aucunement concertés d'avance ni produits autrement par les forces spirituelles du royaume.
« 3. Vous pouvez récolter la moisson de vos efforts directs pour vous conformer aux lois naturelles qui gouvernent le monde.
« Un jour un homme planta un figuier dans sa cour. Après y avoir maintes fois cherché du fruit sans en trouver, il appela les vignerons et leur dit: « Je suis venu ici au cours des trois dernières saisons pour chercher des fruits sur ce figuier, et je n'en ai trouvé aucun. Coupez cet arbre stérile; pourquoi encombrerait-il le sol? » Mais le chef jardinier répondit à son maître: « Laisse le encore une année pour que je puisse creuser autour de lui et y mettre de l'engrais. S'il ne porte pas de fruits l'année prochaine, alors on le coupera ». Et lorsqu'ils se furent ainsi conformés aux lois de la fertilité, ils furent récompensés par une abondante récolte, car l'arbre était vivant et bon (2).
(2) Cf. Luc XIII-6 et suite.
« En matière de maladie et de santé, vous devriez savoir que ces états physiques résultent de causes matérielles. La santé n'est pas un sourire du ciel, ni la maladie un froncement de sourcils de Dieu.
« Les enfants terrestres du Père sont égaux quant à leur aptitude à recevoir des bénédictions matérielles; c'est pourquoi il donne des objets physiques à tous les enfants des hommes sans discrimination. Quand on en vient à l'attribution des dons spirituels, le Père est limité par l'inaptitude des hommes à recevoir ces présents divins. Bien que le Père ne fasse pas acception de personnes, il est limité, dans l'effusion des dons spirituels, par la foi des hommes et leur désir d'obéir toujours à la volonté du Père.
Tandis que les apôtres poursuivaient leur route vers Philadelphie, Jésus continua à les enseigner et à répondre à leurs questions concernant les accidents, les maladies, et les miracles, mais ils furent incapables de comprendre pleinement cette leçon. Une heure d'enseignement ne suffit pas pour changer de fond en comble les croyances de toute une vie. Jésus trouva donc nécessaire de réitérer son message, de répéter à maintes reprises ce qu'il voulait leur faire comprendre. Même ainsi, ils ne saisirent la signification de sa mission terrestre qu'après sa mort et sa résurrection.
5. -- LA CONGRÉGATION DE PHILADELPHIE
Jésus et les douze allèrent rendre visite à Abner et à ses collaborateurs, qui prêchaient et enseignaient à Philadelphie. Parmi toutes les villes de Pérée, c'est à Philadelphie (1) que le groupe le plus nombreux de Juifs et de Gentils, riches et pauvres, instruits et ignorants, adopta les enseignements des soixante-dix et entra ainsi dans le royaume des cieux. La synagogue de Philadelphie n'avait jamais été soumise à la juridiction du sanhédrin de Jérusalem; elle n'avait donc jamais été fermée aux enseignements de Jésus et de ses collaborateurs. A ce moment même, Abner donnait trois leçons par jour dans la synagogue de Philadelphie.
| (1) Actuellement Amman, capitale de la Jordanie. Cette ville avait été hellénisée au IIIe siècle avant J.-C. par Ptolémée Philadelphe. |
Cette synagogue devint plus tard une Eglise chrétienne et fut le quartier général des missionnaires qui promulguèrent l'évangile dans les régions situées plus à l'est. Elle fut longtemps une forteresse des enseignements du Maître; durant des siècles, elle se dressa seule dans cette région en tant que centre d'éducation chrétienne.
Les Juifs de Jérusalem s'étaient toujours querellés avec les Juifs de Philadelphie. Après la mort et la résurrection de Jésus, l'Eglise de Jérusalem, dont Jacques, frère du Seigneur, était le chef, commença à avoir de graves difficultés avec la congrégation des croyants de Philadelphie. Abner devint le chef de l'Eglise de Philadelphie et le resta jusqu'à sa mort. Cette séparation d'avec Jérusalem explique pourquoi les récits évangéliques du Nouveau Testament ne mentionnent jamais Abner et son oeuvre. Cette querelle entre Jérusalem et Philadelphie dura pendant toute la vie de Jacques et d'Abner et continua encore quelque temps après la destruction de Jérusalem. Philadelphie fut réellement le quartier général de l'Eglise primitive dans le sud et l'est, comme Antioche le fut dans le nord et l'ouest.
Ce fut apparemment un malheur pour Abner d'être en désaccord avec tous les chefs de l'Eglise chrétienne primitive. Il se brouilla avec Pierre et Jacques (frère de Jésus) à propos de questions concernant l'administration et la juridiction de l'Eglise de Jérusalem. Il se sépara de Paul à propos de divergences philosophiques et théologiques. Abner avait une philosophie plus babylonienne qu'hellénique; il résista obstinément à toutes les tentatives que fit Paul pour remanier les enseignements de Jésus de manière à ce qu'ils soulèvent moins d'objections d'abord chez les Juifs, et ensuite chez les Gréco-Romains croyant aux mystères.
Abner fut ainsi contraint de vivre une vie d'isolement. Il était chef d'une Eglise qui ne jouissait d'aucune considération à Jérusalem. Il avait osé défier Jacques, frère du Seigneur, qui fut ultérieurement soutenu par Pierre. Cette conduite le sépara effectivement de tous ses anciens collaborateurs. Ensuite il eut l'audace de résister à Paul. Bien qu'il sympathisât entièrement avec Paul dans sa mission auprès des Gentils, et bien qu'il le soutint dans ses disputes avec l'Eglise de Jérusalem, il s'opposa avec acharnement à la version des enseignements de Jésus que Paul avait choisi de prêcher. Vers la fin de sa vie, Abner dénonça Paul comme étant « l'habile corrupteur des enseignements de la vie de Jésus de Nazareth, Fils du Dieu vivant ».
Durant les dernières années de la vie d'Abner et pendant quelque temps après sa mort, les croyants de Philadelphie observèrent plus strictement que toute autre collectivité de la terre la religion telle que jésus l'avait vécue et enseignée (2).
Abner vécut jusqu'à 89 ans et mourut à Philadelphie le 21 novembre de l'an 74. Jusqu'à sa mort, il fut un fidèle croyant et instructeur de l'évangile du royaume des cieux.
(2) Cf. Apocalypse III-7 à 13.
LA MISSION EN PÉRÉE COMMENCE
ABNER LE NAZIRÉEN, ancien chef des douze apôtres de Jean le Baptiste et jadis chef de l'école naziréenne d'Engaddi, était maintenant le chef des soixante-dix messagers du royaume. Le mardi 3 janvier de l'an 30, il convoqua ses collaborateurs et leur donna les instructions finales avant de les envoyer en mission dans toutes les villes et tous les villages de Pérée. Cette mission en Pérée se poursuivit durant presque trois mois et fut le dernier ministère du Maître. Après cette mission, Jésus alla directement à Jérusalem pour traverser les ultimes expériences de son incarnation. Secondés par l'appui périodique de Jésus et des douze apôtres, les soixante-dix évangélistes opérèrent dans les villes et cités suivantes et dans une cinquantaine d'autres villages: Zaphon, Gadara, Macad, Arbéla, Rama, Edréi, Bosora, Caspin, Mispeh, Gérasa, Ragaba, Succoth, Amathus, Adam, Pénuel, Capitoliade, Dion, Hatita, Gadda, Philadelphie, Jogbéha, Giléad, Beth-Nimra, Tyr, Eléala, Hesbon, Callirhoé, Beth-Péor, Sittim, Sibma, Médéba, Beth-Méon, Aréopolis, et Aroer.
Durant cette tournée de Pérée, le corps évangélique féminin, qui comptait maintenant soixante-deux membres, prit en charge la majeure partie des soins aux malades. Ce fut la période finale de développement des aspects spirituels supérieurs de l'évangile du royaume, et en conséquence aucun miracle ne fut accompli. Dans nulle autre région de Palestine les apôtres et les disciples de Jésus ne firent un travail aussi approfondi, et nulle part ailleurs l'enseignement du Maître ne fut accepté aussi généralement par les classes supérieures de citoyens.
A cette époque, la Pérée était peuplée à peu près également de Gentils et de Juifs. Dans l'ensemble, les Juifs avaient été évincés de ces régions à l'époque de Judas Macchabée. La Pérée était la province la plus belle et la plus pittoresque de toute la Palestine. Les Juifs l'appelaient généralement « le pays au delà du Jourdain ».
Durant cette période, Jésus partagea son temps entre le camp de Pella et des déplacements avec les douze pour assister les soixante-dix dans les diverses villes où ils enseignaient et prêchaient. Selon les instructions d'Abner, les soixante-dix baptisèrent tous les croyants, bien que Jésus ne les eût pas chargés de le faire.
1. -- AU CAMP DE PELLA
Au milieu de janvier, plus de douze cents personnes étaient rassemblées à Pella. Quand Jésus résidait au camp, il enseignait cette foule au moins une fois par jour; il parlait généralement à neuf heures du matin lorsqu'il n'en était pas empêché par la pluie. Pierre et les autres apôtres enseignaient tous les après-midi. Jésus réservait la soirée pour les sessions habituelles de questions et de réponses avec les douze et d'autres disciples avancés. Les groupes du soir comptaient en moyenne une cinquantaine de personnes.
Au milieu de mars, au moment où Jésus commença son voyage vers Jérusalem, plus de quatre mille personnes composaient le vaste auditoire qui écoutait Jésus ou Pierre prêcher tous les matins. Le Maître décida de terminer son oeuvre terrestre à un moment où le public y portait un grand intérêt, à l'apogée de la seconde phase -- dépourvue de miracles -- des progrès du royaume. Les chercheurs de vérité constituaient les trois quarts de la foule, mais l'auditoire comprenait également un bon nombre de pharisiens de Jérusalem et d'ailleurs, ainsi que de nombreux incrédules et ergoteurs.
Jésus et les douze apôtres consacrèrent beaucoup de temps à la multitude assemblée au camp de Pella. Les douze ne s'occupèrent que très peu du travail extérieur au camp; ils se bornèrent à s'absenter de temps en temps avec Jésus pour aller visiter les collaborateurs d'Abner. Abner connaissait fort bien le district de Pérée, car c'était le domaine où son ancien maître Jean le Baptiste avait accompli la plus grande partie de son oeuvre. Après avoir entamé la mission en Pérée, Abner et les soixante-dix ne revinrent plus jamais au camp de Pella.
2. -- LE SERMON SUR LE BON BERGER
Une compagnie de plus de trois cents habitants de Jérusalem, pharisiens et autres, suivit Jésus au nord de Pella lorsqu'il quitta précipitamment le domaine de juridiction des dirigeants juifs à la fin de la fête de la Dédicace. Ce fut en présence de ces éducateurs et notables juifs, et des douze apôtres, que Jésus prêcha son sermon sur le « Bon Berger ». Après une demi-heure de discussions amicales, Jésus s'adressa à une centaine de personnes en disant:
« J'ai bien des choses à vous dire ce soir. Vu que beaucoup d'entre vous sont mes disciples, et quelques autres mes ennemis acharnés, je présenterai mon enseignement sous la forme d'une parabole. Ainsi, chacun de vous pourra prendre pour lui ce que son coeur accueillera.
« Ce soir, il y a devant moi des hommes disposés à mourir pour moi et pour l'évangile du royaume; plusieurs d'entre eux se sacrifieront ainsi dans les années à venir. Par ailleurs, d'autres auditeurs parmi vous sont esclaves de la tradition; ils m'ont suivi depuis Jérusalem et, sous l'égide de leurs chefs qui vivent dans les ténèbres et les illusions, ils cherchent à faire mourir le Fils de l'Homme. La vie incarnée que je vis actuellement jugera les deux catégories, les vrais bergers et les faux bergers. Si les faux bergers étaient aveugles, ils ne seraient pas coupables de péché, mais vous prétendez voir; vous vous présentez comme les éducateurs d'Israël; c'est pourquoi votre péché reste attaché à vous.
« A l'époque du danger, le vrai berger rassemble son troupeau au bercail pour la nuit. Au lever du jour, il entre au bercail par la porte, et quand il appelle, les brebis connaissent sa voix. Tout berger qui pénètre dans le bercail autrement que par la porte est un voleur et un brigand. Le vrai berger entre au bercail après que le gardien lui ait ouvert la porte, et ses brebis, connaissant sa voix, sortent à son appel; une fois qu'elles sont rassemblées à la sortie, le bon berger les précède; il montre le chemin, et les brebis le suivent. Elles le suivent parce qu'elles connaissent sa voix; elles refuseront de suivre un étranger. Elles fuiront l'étranger parce qu'elles ne connaissent pas sa voix. La foule assemblée ici autour de nous ressemble à des brebis sans berger, mais quand nous lui parlons, elle connaît la voix du berger et nous suit; tout au moins ceux qui où faim de vérité et soif de droiture nous suivent. Quelques uns d'entre vous n'appartiennent pas à mon bercail; vous ne connaissez pas ma voix et vous ne me suivez pas. Parce que vous êtes de faux bergers, les brebis ne connaissent pas votre voix et ne veulent pas vous suivre.
Lorsque Jésus eut conté cette parabole, nul ne lui posa de questions. Après un moment, il reprit la parole et poursuivit en analysant la parabole:
« Vous qui voudriez être les bergers auxiliaires des troupeaux de mon Père, il vous faut non seulement être des chefs méritants, mais aussi alimenter le troupeau avec de la bonne nourriture. Vous n'êtes de bons bergers qu'à condition de conduire vos troupeaux dans de verts pâturages et auprès d'eaux tranquilles.
« Et maintenant, de crainte que certains d'entre vous ne comprennent trop facilement cette parabole, je déclare que je suis la porte du bercail du Père, et en même temps le vrai berger des troupeaux de mon Père. Tout berger qui cherche à entrer sans moi au bercail n'y parviendra pas, et les brebis n'écouteront pas sa voix. Avec mes compagnons de service, je suis la porte. Toute âme qui aborde la voie éternelle par les moyens que j'ai créés et ordonnés sera sauvée et pourra poursuivre sa route jusqu'aux éternels pâturages du Paradis.
«.Mais je suis aussi le bon berger qui va jusqu'à offrir sa vie pour ses brebis. Un larron ne pénètre par effraction dans le bercail que pour voler, tuer, et détruire, mais moi je suis venu pour que vous puissiez tous avoir la vie, et l'avoir plus abondamment. Quand le danger surgit, le mercenaire s'enfuit et laisse les brebis être dispersées et détruites; mais le bon berger ne fuit pas à l'arrivée du loup; il protège son troupeau et, si nécessaire, il donne sa vie pour ses brebis. En vérité, en vérité, je vous le dis à tous, amis et ennemis, je suis le vrai pasteur. Je connais les miens, et les miens me connaissent. Je ne fuirai pas en face du danger. Je terminerai mon service en parachevant la volonté de mon Père, et je n'abandonnerai pas le troupeau que le Père a confié à ma garde.
« Toutefois, j'ai bien d'autres brebis qui n'appartiennent pas à ce bercail, et mes paroles ne s'appliquent pas uniquement à ce monde. Mes autres brebis entendent et connaissent également ma voix, et j'ai promis à mon Père qu'elles seraient toutes réunies en un seul bercail, en une seule confraternité des fils de Dieu. Alors vous connaîtrez tous la voix du seul et vrai berger, et vous reconnaîtrez tous la paternité de Dieu (1).
(1) Cf. Jean X-1 à 18.
« Vous connaîtrez ainsi pourquoi le Père m'aime et a remis tous les troupeaux de ce domaine entre mes mains pour que je les garde; il sait en effet que je ne chancellerai pas dans la protection du bercail, que je ne déserterai pas mes brebis, et que, si c'était nécessaire, je n'hésiterais pas à donner ma vie au service de ses multiples troupeaux. Mais prenez garde, si j'abandonne ma vie, je la reprendrai. Nul homme et nulle autre créature ne peuvent m'enlever la vie. J'ai le droit et le pouvoir de la donner, et j'ai le même pouvoir et le même droit de la reprendre. Vous ne pouvez comprendre cela, mais j'ai reçu cette autorité de mon Père bien avant que ce monde n'existe.
Lorsqu'ils entendirent ces paroles de Jésus, ses apôtres furent confondus et ses disciples stupéfaits, tandis que les pharisiens de Jérusalem et des environs partirent dans la nuit en disant: « Ou bien il est fou, ou bien il est possédé par un démon ». Toutefois, même certains éducateurs de Jérusalem disaient: « Il parle comme quelqu'un ayant autorité. D'ailleurs, qui a jamais vu un possédé ouvrir les yeux d'un aveugle-né et accomplir toutes les choses merveilleuses que cet homme a faites? »
Le lendemain matin, la moitié de ces éducateurs juifs confessaient leur croyance en Jésus, tandis que les autres retournaient consternés chez eux à Jérusalem.
3. -- LE SERMON DE SABBAT À PELLA
À la fin de janvier, l'auditoire de l'après-midi du sabbat comptait presque trois mille personnes. Le samedi 28 janvier, Jésus prêcha le mémorable sermon sur « La Confiance et l'Etat de Préparation Spirituelle ». Après des remarques préliminaires de Pierre, Jésus dit:
« Ce que j'ai maintes fois dit à mes apôtres et à mes disciples, je le proclame maintenant à cette foule: Méfiez-vous du levain des pharisiens qui est l'hypocrisie, née des préjugés et nourrie des servitudes de la tradition. Cependant, beaucoup de pharisiens sont honnêtes dans leur coeur, et certains comptent parmi mes disciples ici présents. Bientôt vous comprendrez tous mon enseignement, car il n'y a rien de secret qui ne doive être révélé. Ce qui vous est actuellement caché sera proclamé au monde entier quand le Fils de l'Homme aura parachevé sur terre sa mission en incarnation.
« Bientôt, très bientôt, les choses que nos ennemis projettent actuellement dans le secret et dans l'obscurité seront amenées à la lumière et proclamées sur tous les toits. Mais je vous le dis, mes amis, n'ayez pas peur d'eux quand ils chercheront à anéantir le Fils de l'Homme. Ne craignez pas ceux qui sont peut-être capables de tuer le corps, mais ensuite n'ont plus aucun pouvoir sur vous. Je vous adjure de ne craindre personne, ni dans le ciel ni sur terre, mais de vous réjouir dans la connaissance de Celui qui a pouvoir de vous libérer de toute iniquité et de vous présenter irréprochables devant le Tribunal d'un univers.
« Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux deniers? Et cependant, quand ces oiseaux volètent à la recherche de leur subsistance, aucun d'eux n'existe à l'insu du Père, source de toute vie. Pour les anges gardiens, les cheveux même de votre tête sont comptés. Si tout cela est vrai, pourquoi vivez-vous dans la crainte de nombreuses vétilles qui émaillent votre vie quotidienne? Je vous le dis: ne craignez pas, vous valez plus que beaucoup de passereaux (1).
(1) Matthieu X-27 à 29 ; Luc XII-1 à 7.
« Tous ceux d'entre vous qui ont eu le courage de confesser devant les hommes leur foi dans mon évangile, je les reconnaîtrai devant les anges des cieux. Mais quiconque aura sciemment nié devant les hommes la vérité de mes enseignements sera renié par le gardien de sa destinée devant les anges des cieux.
« Dites ce que vous voulez sur le Fils de l'Homme; cela vous sera pardonné. Mais quiconque a la présomption de blasphémer contre Dieu ne trouvera guère de pardon. Quand des hommes s'égarent au point d'attribuer sciemment les actes de Dieu aux forces du mal, ces rebelles délibérés n'ont pas l'intention de rechercher le pardon de leur péchés.
« Si vos ennemis vous font comparaître devant les chefs de la synagogue et devant d'autres autorités, ne vous préoccupez pas de ce qu'il faudrait dire et ne vous inquiétez pas de la manière de répondre à leurs questions, car l'esprit qui habite en vous vous enseignera certainement sur l'heure ce qu'il faut dire à l'honneur de l'évangile du royaume.
« Combien de temps vous attarderez-vous dans la vallée de la décision? Pourquoi vous arrêtez-vous entre deux opinions? Pourquoi un Juif ou un Gentil hésiterait-il à accepter la bonne nouvelle qu'il est un fils du Dieu éternel? Combien de temps vous faudra-t-il pour vous persuader d'entrer joyeusement dans votre héritage spirituel? Je suis venu dans ce monde pour vous révéler le Père et vous conduire vers le Père. J'ai exécuté la première partie de ce programme, mais je n'ai pas le droit d'accomplir la seconde sans votre consentement; le Père n'oblige jamais personne à entrer dans le royaume. L'invitation a toujours été et restera toujours la même: si quelqu'un veut entrer, qu'il vienne et partage librement l'eau vive ».
Après cette allocution, un grand nombre d'auditeurs allèrent se faire baptiser dans le Jourdain par les apôtres, tandis que Jésus écoutait les questions de ceux qui étaient restés.
4. -- LE PARTAGE DE L'HÉRITAGE
Un jeune homme lui dit: « Maître, mon père est mort en laissant de grands biens à mon frère et à moi, mais mon frère refuse de me donner ma part. Voudrais-tu lui demander de partager l'héritage avec moi? » Jésus fut quelque peu indigné de voir ce jeune matérialiste amener la discussion sur une pareille question d'affaires, mais il saisit l'occasion pour communiquer de nouvelles instructions. Il dit: « Mon garçon, qui m'a chargé de faire vos partages (1) ? D'où as-tu tiré l'idée que je m'occupe des affaires matérielles de ce monde? » Puis, se tournant vers tout l'auditoire, il dit: « Faites attention, et gardez-vous de la convoitise; la vie d'un homme ne consiste pas dans l'abondance des biens qu'il possède. Le pouvoir de la fortune n'apporte pas le bonheur, et la joie ne provient pas des richesses. La fortune, par elle-même, n'est pas une malédiction, mais l'amour des richesses conduit bien souvent à se consacrer tellement aux choses de ce monde que l'âme devient aveugle aux attraits magnifiques des réalités spirituelles du royaume de Dieu sur terre, et aux joies de la vie éternelle dans les cieux.
(1) Luc XII-13 et 14.
« Laissez-moi vous raconter l'histoire d'un homme riche dont les terres produisaient des récoltes abondantes. Quand il fut devenu très riche, il se mit à raisonner en lui-même en se disant: « Que vais-je faire de tous mes biens? J'en ai maintenant tellement que je n'ai plus de place pour emmagasiner mes richesses ». Après avoir médité sur son problème, il dit: « Voici ce que je vais faire. Je vais démolir mes granges et en bâtir de plus grandes, de sorte que j'aurai beaucoup de place pour conserver le fruit de mes biens. Alors je pourrai dire à mon âme: tu as une grande fortune en réserve pour bien des années; prends en maintenant à ton aise; mange, bois, et sois heureuse, car tu es riche et pourvue de biens ».
« Mais ce riche était également insensé. En pourvoyant aux nécessités matérielles de sa pensée et de son corps, il avait négligé d'accumuler des trésors dans les cieux pour la satisfaction de son esprit et le salut de son âme. Même ainsi, il ne devait pas jouir du plaisir de consommer ses biens thésaurisés, car le soir même son âme lui fut redemandée. Cette nuit-là des brigands entrèrent par effraction dans sa maison pour le tuer, et après avoir pillé ses granges, ils mirent le feu à ce qui restait. Quant à la propriété, que les voleurs ne pouvaient emporter, les héritiers de l'homme riche se battirent entre eux à son sujet. Cet homme avait amassé des trésors pour lui-même sur terre, mais il n'était pas riche au regard de Dieu » (2).
(2) Luc XII-16 à 21.
Jésus traita ainsi le jeune homme et son héritage, parce qu'il savait que ses difficultés provenaient de sa convoitise. Même si cela n'avait pas été le cas, le Maître ne serait pas intervenu dans le partage, car il ne se mêlait jamais des affaires temporelles, même de celles de ses apôtres, et encore moins de celles de ses disciples.
Lorsque Jésus eut terminé son histoire, un autre homme se leva et lui demanda: « Maître, je sais que tes apôtres ont vendu toutes leurs possessions terrestres pour te suivre, et qu'ils ont tout en commun comme le pratiquent les Esséniens. Mais tiens-tu à ce que nous tous, qui sommes tes disciples, nous fassions de même? Est-ce un péché que de posséder une fortune honnête? » à cette question Jésus répondit: « Mon ami, ce n'est pas un péché d'avoir une fortune honnête; mais c'est un péché de convertir une fortune de biens matériels en trésors susceptibles d'absorber votre intérêt et de détourner votre affection de la dévotion aux buts spirituels du royaume. Il n'y a pas de péché à détenir des possessions honnêtes sur terre, pourvu que votre trésor soit au ciel, car là où est votre trésor, là sera aussi votre coeur. Il existe une grande différence entre la fortune conduisant à la convoitise et à l'égoïsme, et la fortune détenue et dépensée dans un esprit de gérance par ceux qui disposent en abondance des biens de ce monde et contribuent si libéralement à soutenir ceux qui consacrent toutes leurs énergies à l'oeuvre du royaume. Beaucoup d'entre vous, ici présents et dépourvus d'argent, sont nourris et logés dans le village de tentes voisin parce que des hommes et des femmes riches et généreux ont remis à cet effet des fonds à votre hôte David Zébédée.
« N'oubliez pas qu'en fin de compte la fortune n'est pas durable. L'amour des richesses obscurcit trop souvent la vision spirituelle, et même la détruit. Ne manquez pas de reconnaître le danger de voir l'argent devenir votre maître et non votre serviteur ».
Jésus n'enseigna et n'approuva jamais l'imprévoyance, l'oisiveté, l'indifférence à fournir à sa famille le nécessaire sur le plan matériel, ou le fait de dépendre d'aumônes. Par contre, il enseigna que les affaires matérielles et temporelles doivent être subordonnées au bonheur de l'âme et au progrès de la nature spirituelle dans le royaume des cieux.
Ensuite, tandis que la foule descendait vers le fleuve pour assister aux baptêmes, le premier jeune homme riche revint s'entretenir en privé avec Jésus de son héritage, car il estimait que Jésus l'avait traité durement. Après l'avoir écouté à nouveau, le Maître dit: « Mon fils, pourquoi laisses-tu échapper l'occasion de te nourrir du pain de vie en un jour comme celui-ci, et t'abandonnes-tu à ta tendance à la convoitise? Ne sais-tu pas que les lois successorales juives seront appliquées avec justice si tu vas porter ta plainte au tribunal de la synagogue? Ne vois-tu pas que mon oeuvre consiste à m'assurer que tu connais ton héritage céleste? N'as-tu pas lu dans les Ecritures: « Celui qui devient riche par excès de précaution et de parcimonie reçoit la récompense que voici. Il dit: « J'ai trouvé le repos, et maintenant je pourrai manger continuellement mes biens », mais il ne sait pas ce que les années lui apporteront, et oublie qu'il devra laisser toutes ces choses à d'autres quand il mourra ». Et n'as-tu pas lu le commandement: « Tu ne convoiteras pas ». Et aussi: « Ils ont mangé et se sont rassasiés, et ils sont devenus gras, et ensuite ils se sont tournés vers d'autres dieux ». As-tu lu dans les Psaumes que « l'Éternel abhorre les cupides », et que « le peu que possède un homme juste vaut mieux que les richesses de beaucoup de méchants ». « Si ta fortune s'accroît, n'y attache pas ton coeur ». As-tu lu le passage où Jérémie dit: « Que le riche ne se glorifie pas dans ses richesses ». Ezéchiel a exprimé la vérité en disant: « Avec leur bouche ils font parade de bienveillance, mais leur coeur est attaché à leurs gains égoïstes ».
Jésus congédia le jeune homme en lui disant: « Mon fils, quel profit auras-tu à gagner le monde entier, si tu perds ton âme? (3)»
(3) Cf. Matthieu XVI-26.
Un autre auditeur voisin demanda comment les riches seraient traités au jour du jugement, et Jésus répondit: « Je ne suis venu juger ni les riches ni les pauvres; c'est la manière de vivre des hommes qui les jugera tous. Quant au reste de ce qui concerne le jugement des riches, toute personne ayant acquis une grande fortune devra répondre au moins aux trois questions suivantes:
| 1. Quelle fortune as-tu accumulée? |
| 2. Comment l'as-tu acquise? |
| 3. Quel emploi en as-tu fait |
Ensuite Jésus se retira dans sa tente pour s'y reposer un moment avant le repas du soir. Quand les apôtres eurent fini de baptiser, ils arrivèrent aussi et auraient voulu s'entretenir avec lui des richesses sur terre et du trésor au ciel, mais le Maître dormait.
5. -- CONFÉRENCE AUX APÔTRES SUR LA RICHESSE
Ce soir-là après le souper, lorsque Jésus et les douze se réunirent pour leur conférence quotidienne, André demanda: « Maître, pendant que nous baptisions les croyants, tu as longuement parlé à la foule attardée, et nous n'avons pas entendu ce que tu as dit. Voudrais-tu le répéter à notre intention? » En réponse à la requête d'André, Jésus dit:
Oui, André, je vais vous parler de ces questions de fortune et de moyens d'existence, mais ce que je vous dirai, à vous mes apôtres, devra différer quelque peu des paroles adressées aux disciples et à la multitude; en effet, vous avez tout quitté, non seulement pour me suivre, mais pour recevoir l'ordination d'ambassadeurs du royaume. Vous avez déjà plusieurs années d'expérience et vous savez que le Père, dont vous proclamez le règne, ne vous abandonnera pas. Vous avez consacré votre vie au ministère du royaume; donc n'ayez ni inquiétude ni soucis à propos des choses de la vie temporelle, pour ce que vous mangerez, ni même pour votre corps ou pour les vêtements que vous porterez. Le bonheur de l'âme vaut plus que la nourriture et la boisson; le progrès en esprit transcende le besoin de vêtements. Si vous êtes tentés de mettre en doute la sécurité de votre pain quotidien, considérez les corbeaux; ils ne sèment ni ne récoltent, ils n'ont ni entrepôts ni greniers, et cependant le Père procure de la nourriture à tous ceux d'entre eux qui la cherchent. Combien vous valez plus que beaucoup d'oiseaux! En outre, toute votre anxiété ou vos doutes rongeurs ne peuvent rien faire pour satisfaire vos besoins matériels. Qui d'entre vous, par son inquiétude, peut ajouter une largeur de main à sa stature ou un jour à sa vie? Puisque ces questions ne dépendent pas de vous, pourquoi réfléchissez-vous avec anxiété à ces problèmes?
« Considérez les lis et comment ils croissent; ils ne travaillent ni ne filent, et cependant je vous dis que dans toute sa gloire, Salomon lui-même n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui aujourd'hui est vivante et demain sera coupée et jetée au feu, combien mieux vous vêtira-t-il, vous les ambassadeurs du royaume céleste (1). Hommes de peu de foi! Quand vous vous consacrez de tout coeur à proclamer l'évangile du royaume, vous ne devriez pas avoir de pensées de doute sur la subsistance de vos personnes ou des familles que vous avez abandonnées. Si vous donnez vraiment votre vie à l'évangile, vous vivrez par l'évangile. Si vous êtes simplement des disciples croyants, il vous faut gagner votre propre vie et contribuer à l'entretien de tous ceux qui enseignent, prêchent, et guérissent. Si vous êtes inquiets de votre nourriture et de votre boisson, en quoi êtes-vous différents des nations du monde qui recherchent ces nécessités avec tant de diligence? Consacrez-vous à votre travail avec la conviction que mon Père et moi nous savons tous deux que vous avez besoin de ces choses. Laissez-moi vous assurer, une fois pour toutes, que si vous dédiez votre vie à l'oeuvre du royaume, tous vos besoins réels seront satisfaits. Cherchez la grande chose, et vous trouverez que les moindres y sont contenues; demandez les choses célestes, et les choses terrestres y seront incluses. L'ombre est certaine de suivre la substance.
(1) Matthieu VI-28 et Luc XII-27.
« Vous n'êtes qu'un petit groupe, mais si vous avez la foi, si la peur ne vous fait pas trébucher, je déclare que le bon plaisir de mon Père est de vous donner ce royaume. Vous avez amassé vos trésors à l'endroit où l'argent ne s'épuise pas, où nul voleur ne peut vous dépouiller, où nul insecte ne peut détruire. Comme je l'ai dit au peuple, là où est votre trésor, là sera aussi votre coeur.
« Dans l'oeuvre qui nous attend immédiatement, et dans celle qui vous restera à accomplir après mon retour auprès du Père, vous serez sévèrement mis à l'épreuve. Il faut que vous soyez tous sur vos gardes contre la peur et les doutes. Que chacun de vous se ceigne les reins mentalement et garde sa lampe allumée. Conduisez-vous comme des hommes qui veillent en attendant que leur maître revienne de la fête de mariage, de sorte qu'au moment où il viendra et frappera, vous pourrez rapidement lui ouvrir. Le maître bénira ces serviteurs vigilants qu'il trouvera veillant en cette grande occasion. Il les fera alors asseoir, tandis que lui-même les servira. En vérité, en vérité, je vous le dis, une crise est imminente dans votre vie; il vous incombe de veiller et d'être prêts.
« Vous comprenez bien que nul homme ne laisserait un voleur pénétrer par effraction dans sa maison s'il connaissait l'heure où le voleur doit venir. Veillez donc aussi sur vous-mêmes, car à l'heure que vous soupçonnerez le moins, et d'une manière que vous n'imaginez pas, le Fils de l'Homme s'en ira ».
Les douze restèrent assis quelques minutes en silence. Ils avaient déjà entendu précédemment certains de ces avertissements, mais jamais dans le cadre où Jésus venait de les leur donner.
6. -- RÉPONSE À LA QUESTION DE PIERRE
Tandis qu'ils étaient pensivement assis, Simon Pierre demanda: «Racontes-tu cette parabole pour nous, tes apôtres, ou est-elle destinée à tous les disciples? » Jésus répondit:
« À l'heure de l'épreuve, l'âme de l'homme est révélée; l'épreuve dévoile ce qu'il a réellement dans son coeur. Quand un serviteur est éprouvé et qualifié, alors le maître de la maison peut l'établir sur sa maisonnée et s'en remettre en sécurité à ce fidèle intendant du soin de veiller à la nourriture et aux besoins de ses enfants. Ainsi, je saurai bientôt à qui je peux confier le bien-être de mes enfants après mon retour auprès du Père. De même que le maître de maison confiera au serviteur fidèle et éprouvé les affaires de sa famille, de même j'élèverai ceux qui supporteront les épreuves de cette heure dans les affaires de mon royaume.
« Mais si le serviteur est indolent et commence à dire dans son coeur « mon maître retarde son retour », s'il commence à maltraiter les autres serviteurs et à manger et à boire avec les ivrognes, alors le maître arrivera à un moment où le serviteur ne s'y attendra pas et, le trouvant infidèle, il le chassera dans la disgrâce. Vous ferez donc bien de vous préparer pour le jour où vous serez visités à l'improviste et d'une manière inattendue. Souvenez-vous qu'il vous a été beaucoup donné; il vous sera donc beaucoup demandé. De terribles épreuves sont imminentes pour vous. Il faut que je subisse un baptême, et je reste sur mes gardes jusqu'à ce que ce soit accompli. Vous prêchez la paix sur terre, mais ma mission n'apportera pas la paix dans les affaires matérielles des hommes -- du moins pas avant un certain temps. Si deux membres d'une famille croient en moi et si trois autres rejettent l'évangile, il n'en peut résulter qu'une division. Amis, parents, et personnes chéries sont destinés à se dresser les uns contre les autres à cause de l'évangile que vous prêchez. Il est vrai que chaque croyant jouira dans son coeur d'une grande paix durable, mais la paix sur terre ne viendra pas avant que tous les hommes ne soient prêts à croire et à entrer dans leur glorieux héritage de filiation avec Dieu. Malgré cela, allez dans le monde entier proclamer l'évangile à toutes les nations, à chaque homme, à chaque femme, et à chaque enfant. »
Ainsi se termina une journée de sabbat active et bien remplie. Le lendemain matin, Jésus et les douze partirent visiter les soixante-dix dans les villes du nord de la Pérée, où ils évangélisaient sous la supervision d'Abner.
LA FÊTE DE LA DÉDICACE
PENDANT que l'on installait le camp de Pella, Jésus emmena secrètement Nathanael et Thomas à Jérusalem pour assister à la fête de la Dédicace. Les deux apôtres ne se rendirent compte que leur Maître allait à Jérusalem qu'après avoir traversé le Jourdain au gué de Béthanie. Dès qu'ils perçurent son intention réelle d'assister à la fête de la Dédicace, ils lui firent les reproches les plus sérieux et s'efforcèrent de l'en dissuader en employant toutes sortes d'arguments, mais leurs efforts ne servirent à rien. Jésus était décidé à se rendre à Jérusalem. A toutes leurs supplications et à tous leurs avertissements insistant sur la folie et le danger de se mettre spontanément à la merci du sanhédrin, il se bornait à répondre: « Je voudrais donner à ces éducateurs d'Israël une nouvelle chance de voir la lumière avant que mon heure ne soit venue ».
Ils poursuivirent leur route vers Jérusalem, les deux apôtres continuant à exprimer leurs sentiments de crainte et leurs doutes sur la sagesse de cette entreprise apparemment présomptueuse. Ils atteignirent Jéricho à quatre heures et demie et se préparèrent à y loger pour la nuit.
1. -- L'HISTOIRE DU BON SAMARITAIN
Ce soir-là, une nombreuse compagnie se réunit autour de Jésus et des deux apôtres pour poser des questions. Les apôtres répondirent à beaucoup d'entre elles et Jésus analysa les autres. Au cours de la soirée, un légiste chercha à empêtrer Jésus dans une discussion compromettante en disant: «Maître, je voudrais te demander exactement ce que je dois faire pour hériter de la vie éternelle? » Jésus répondit: « Qu'est-il écrit dans la Loi et les Prophètes; comment lis-tu les Ecritures? » Connaissant à la fois les enseignements de Jésus et ceux des pharisiens, le légiste répondit: « Aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de toute sa pensée, et de toute sa force, et son prochain comme soi-même ». Jésus dit: « Tu as bien répondu; si tu le fais réellement, cela te conduira à la vie éternelle ».
Mais le légiste n'était pas entièrement sincère en posant cette question. Désireux de se justifier, et espérant aussi embarrasser Jésus, il se rapprocha un peu plus du Maître et s'aventura à poser une nouvelle question: «Maître, je voudrais que tu me dises avec précision qui est mon prochain? » Cette question était un artifice pour amener Jésus à émettre une affirmation contrevenant à la loi juive qui définissait le prochain comme « un enfant de votre propre peuple ». Les Juifs considéraient tous les autres peuples comme des « chiens de païens ». Connaissant quelque peu les enseignements de Jésus, le légiste savait bien que le Maître pensait différemment; il espérait donc l'inciter à dire quelque chose qui pourrait être interprété comme une attaque contre la loi sacrée.
Mais Jésus discernait les mobiles du légiste; au lieu de tomber dans le piège, il raconta à ses auditeurs une histoire susceptible d'être pleinement appréciée par n'importe quel auditoire de Jéricho. Il dit: « Un homme allant de Jérusalem à Jéricho tomba aux mains d'une bande de cruels brigands qui le volèrent, le dépouillèrent, le rouèrent de coups, et le laissèrent à moitié mort en partant. Par chance, un prêtre suivait la même route et arriva peu après à l'endroit où gisait le blessé; voyant son état lamentable, il passa de l'autre côté de la route sans s'arrêter. Un Lévite qui suivait aussi ce chemin passa également de l'autre côté de la route après avoir vu l'homme. A ce moment, un Samaritain allant à Jéricho croisa le blessé et vit qu'il avait été dévalisé et malmené. Emu de compassion, il s'approcha de lui, pansa ses blessures en y versant de l'huile et du vin, installa l'homme sur sa bête de somme, l'amena à l'auberge, et prit soin de lui. Le lendemain matin, il donna de l'argent à l'aubergiste en disant: « Soigne bien mon ami, et si les frais sont plus élevés, je te les rembourserai à mon retour». Maintenant, permets-moi de te demander lequel des trois passants était le prochain de l'homme tombé aux mains des voleurs? » Quand le légiste perçut qu'il était tombé dans son propre piège, il répondit: « C'est celui qui lui a témoigné de la miséricorde ». Et Jésus dit « Va, et fais de même » (1).
(1) Cf. Luc X-25 à 37.
Lorsque le légiste répondit « c'est celui qui lui a témoigné de la miséricorde », c'était pour éviter même de prononcer le nom abhorré de Samaritain. A la question: « Qui est mon prochain? », le légiste fut contraint de donner la réponse que Jésus souhaitait, alors que si Jésus l'avait donnée lui-même, cela l'aurait impliqué directement dans une inculpation d'hérésie. Non seulement Jésus confondit le légiste déloyal, mais encore il raconta à ses auditeurs une histoire qui était à la fois une magnifique recommandation à tous ses disciples et un accablant reproche à tous les Juifs sur leur comportement envers les Samaritains. Et cette histoire a continué à encourager l'amour fraternel parmi tous les croyants ultérieurs à l'évangile de Jésus.
2. -- À JÉRUSALEM
Jésus avait assisté à la fête des Tabernacles pour pouvoir proclamer l'évangile aux pèlerins de toutes les parties de l'empire. Maintenant il allait à la fête de la Dédicace uniquement dans le but de donner au sanhédrin et aux dirigeants juifs une nouvelle chance de voir la lumière. Le principal événement de ces quelques jours à Jérusalem eut lieu le vendredi soir chez Nicodème, où s'étaient rassemblés environ vingt-cinq dirigeants juifs qui croyaient à l'enseignement de Jésus. Dans ce groupe se trouvaient quatorze hommes qui étaient actuellement, ou avaient récemment été, membres du sanhédrin. Eber, Matadormus, et Joseph d'Arimathie (1) assistaient à la réunion.
| (1) Arimathie (d'après le nom grec Arimathias_ ou Arimathée (d'après le nom latin Arimathea) est le village qui porte aujourd'hui le nom de Rama. |
En cette circonstance, les auditeurs de Jésus étaient des hommes instruits. Ils furent tous surpris, ainsi que les deux apôtres, par la portée et la profondeur des remarques que le Maître fit à ce groupe distingué. Depuis l'époque où il avait enseigné à Alexandrie, à Rome, et dans les îles de la Méditerranée, jamais Jésus n'avait fait montre de tant d'érudition ni d'une pareille compréhension des affaires humaines, aussi bien religieuses que laïques.
À la fin de cette petite réunion, tous les auditeurs se séparèrent, intrigués par la personnalité du Maître, charmés par la grâce de ses manières, et remplis d'amour pour lui. Ils avaient cherché à donner des conseils à Jésus à propos de son désir de gagner à sa cause les autres membres du sanhédrin. Le Maître avait écouté attentivement, mais en silence, toutes leurs propositions. Il savait bien qu'aucun de leurs plans n'aboutirait. Il sentait que la majorité des dirigeants juifs n'accepterait jamais l'évangile du royaume; il leur donna néanmoins à tous cette nouvelle chance de prendre parti. Mais en repartant ce soir-là avec Nathanael et Thomas pour leur campement sur le Mont des Oliviers, le Maître n'avait pas encore décidé la méthode qu'il adopterait pour attirer, une fois de plus, sur son oeuvre l'attention du sanhédrin.
Nathanael et Thomas dormirent peu cette nuit-là; ils étaient trop stupéfaits par ce qu'ils avaient entendu chez Nicodème. Ils méditèrent longuement sur la remarque finale de Jésus concernant une offre des anciens membres et des membres actuels du sanhédrin de l'accompagner devant les soixante-dix. Le Maître dit: « Non, mes amis, cela ne servirait à rien. Vous multiplieriez la colère qui retombera sur vos têtes sans apaiser le moins du monde la haine qu'ils me portent. Allez chacun vous occuper des affaires du Père selon les directives que l'esprit vous donnera, tandis que j'attirerai une fois de plus leur attention sur le royaume de la manière dont mon Père me le commandera ».
3. -- LA GUÉRISON DU MENDIANT AVEUGLE
Le lendemain matin, Jésus et les deux apôtres allèrent chez Marthe à Béthanie pour prendre leur petit déjeuner, puis se rendirent immédiatement à Jérusalem. Ce matin de sabbat, tandis que les trois hommes approchaient du temple, ils rencontrèrent un mendiant bien connu, nommé Josias, né aveugle, qui était assis à sa place habituelle. Les mendiants ne sollicitaient ni ne recevaient d'aumônes le jour du sabbat, mais ils avaient la permission de s'asseoir à leur place habituelle. Jésus s'arrêta, et tandis qu'il regardait ce mendiant aveugle-né, une idée lui vint à l'esprit sur la manière d'attirer à nouveau sur sa mission terrestre l'attention du sanhédrin, des autres dirigeants juifs, et des éducateurs religieux.
Tandis que le Maître se tenait là devant l'aveugle, perdu dans de profondes pensées, Nathanael réfléchit à la cause possible de la cécité de l'homme et demanda: « Maître, pour que cet homme soit aveugle, qui donc a péché, l'homme lui-même ou ses parents? »
Les rabbins enseignaient que tous les cas de cécité de naissance étaient causés par le péché. D'après eux, non seulement les enfants étaient conçus et nés dans le péché, mais un enfant pouvait naître aveugle comme punition pour un péché spécifique commis par son père. Ils enseignaient même qu'un enfant pouvait pécher avant de naître dans le monde. Ils enseignaient également que des infirmités analogues pouvaient provenir d'un péché ou d'une faiblesse de la mère pendant sa grossesse.
Dans toutes ces régions, il y avait une vague croyance à la réincarnation. Les anciens éducateurs juifs, ainsi que Platon, Philon, et de nombreux Esséniens, toléraient la théorie que les hommes peuvent récolter dans une incarnation ce qu'ils ont semé dans une existence précédente; on croyait qu'ils expiaient dans une vie les péchés commis au cours de vies antérieures. Le Maître trouva difficile de faire croire aux hommes que leur âme n'avait pas eu d'existences antérieures.
Toutefois, si illogique que cela paraisse, puisque la cécité était considérée comme résultant d'un péché, les Juifs estimaient hautement méritoire de donner des aumônes aux mendiants aveugles. Ceux-ci avaient l'habitude de psalmodier constamment aux passants: « O coeurs sensibles, gagnez des mérites en aidant les aveugles ».
Jésus aborda la discussion de ce cas avec Nathanael et Thomas, non seulement parce qu'il avait déjà décidé d'utiliser l'aveugle comme moyen opportun pour attirer de nouveau sur sa mission, d'une manière marquante, l'attention des dirigeants juifs, mais aussi parce qu'il encourageait toujours ses apôtres à rechercher les vraies causes de tous les phénomènes naturels ou spirituels. Il les avait souvent mis en garde contre la tendance commune à attribuer des causes spirituelles à des événements physiques ordinaires.
Jésus décida d'employer ce mendiant dans ses plans pour l'oeuvre de la journée, mais avant de faire quelque chose pour Josias l'aveugle, il répondit à la question de Nathanael en disant: « Ni cet homme ni ses parents n'ont eu besoin de pécher pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui. La cécité lui est venue au cours naturel des événements. Pendant qu'il fait jour, il nous faut maintenant faire les oeuvres de Celui qui m'a envoyé, car la nuit va certainement venir, et il sera alors impossible de réaliser le travail que nous allons accomplir. Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde, mais dans peu de temps, je ne serai plus avec vous » (1).
(1) Cf. Jean IX-1 à 5.
Puis il dit à Nathanael et à Thomas « Créons la vue de cet aveugle en ce jour de sabbat, afin que les scribes et les pharisiens trouvent pleinement l'occasion qu'ils cherchent d'accuser le Fils de l'Homme ». Jésus avait constamment parlé de manière à ce que le mendiant puisse l'entendre. Il se pencha ensuite pour cracher sur le sol et mélangea de l'argile au crachat, puis il alla vers Josias et mit l'argile sur ses yeux aveugles en disant: «Mon fils, va laver cette argile dans l'étang de Siloé, et tu recouvreras immédiatement ta vue ». Et lorsque Josias se fut ainsi lavé dans l'étang de Siloé, il retourna vers ses amis et sa famille en voyant.
Ayant toujours mendié, il ne savait rien faire d'autre; donc, lorsque la première excitation due à la création de sa vue fut calmée, il revint à la place habituelle où il sollicitait des aumônes. Quand ses amis, ses voisins, et tous ceux qui l'avaient connu précédemment remarquèrent qu'il pouvait voir, ils dirent tous: « Celui-ci n'est-il pas Josias, le mendiant aveugle? Certains penchaient pour l'affirmative, tandis que d'autres disaient: « Non, c'est quelqu'un qui lui ressemble, car cet homme peut voir ». Lorsqu'ils interrogèrent Josias lui-même, il répondit: « C'est moi ».
Quand ils commencèrent à lui demander comment il était devenu capable de voir, il répondit: « Un homme nommé Jésus a passé par ici et, tout en parlant de moi avec ses amis, il a mélangé de l'argile avec un crachat, oint mes yeux, et ordonné que j'aille me laver dans l'étang de Siloé. J'ai fait ce que cet homme m'a dit, et aussitôt j'ai reçu ma vue. Cela s'est passé il y a quelques heures seulement, et je ne connais pas encore la signification de beaucoup de choses que je vois ». Et lorsque les gens qui s'étaient attroupés autour de lui demandèrent où l'on pouvait trouver l'homme étrange qui l'avait guéri, Josias put seulement répondre qu'il n'en savait rien.
Il s'agit là d'un des plus étranges miracles du Maître. Josias ne demandait pas à être guéri. Il ignorait que Jésus, qui lui avait ordonné de se laver à Siloé et promis sa vision, était le prophète de Galilée qui avait prêché à Jérusalem durant la fête des Tabernacles. Josias ne croyait guère qu'il allait être doté de sa vue, mais les gens de l'époque avaient foi dans l'efficacité du crachat d'un grand homme ou d'un saint. Or, d'après la conversation de Jésus avec Nathanael et Thomas, Josias avait conclu que son bienfaiteur en intention était un grand homme, un instructeur érudit ou un saint prophète; c'est pourquoi il fit ce que Jésus lui avait commandé.
Jésus avait trois raisons pour employer le crachat et l'argile et ordonner à l'aveugle d'aller se laver dans l'étang symbolique de Siloé:
1. Ce miracle n'était pas une réponse a la foi personnelle. C'était un prodige que Jésus avait décidé d'accomplir en vue d'un but choisi par lui-même, mais il l'arrangea de manière à ce que le bénéficiaire puisse en tirer un profit durable.
2. Puisque l'aveugle n'avait pas sollicité la guérison et que sa foi était faible, Jésus lui suggéra des actes matériels pour l'encourager. Josias croyait superstitieusement à l'efficacité du crachat et savait que l'étang de Siloé était un endroit presque sacré. Il n'y serait probablement pas allé s'il n'avait pas fallu y laver l'argile de son onction. L'opération comportait juste assez de cérémonial pour l'inciter à agir.
3. Jésus avait une troisième raison pour recourir à des moyens matériels dans cette affaire extraordinaire. C'était un miracle opéré purement en conformité avec sa propre décision, et il désirait l'utiliser pour apprendre à ses disciples de l'époque et de tous les siècles ultérieurs à ne pas mépriser ou négliger les moyens matériels pour guérir les malades. Il voulait leur enseigner qu'ils devaient cesser de considérer les miracles comme la seule méthode de cure pour les maladies humaines.
En donnant la vue à Josias par une opération miraculeuse, ce matin de sabbat et à Jérusalem près du temple, Jésus avait pour but essentiel de lancer ouvertement un défi au sanhédrin et à tous les éducateurs et chefs religieux juifs. Ce fut sa manière de proclamer une franche rupture avec les pharisiens. Il était toujours positif dans ses actes. C'était en vue d'amener ces problèmes devant le sanhédrin que Jésus revint vers l'aveugle avec ses deux apôtres au début de l'après-midi de ce jour de sabbat et provoqua délibérément les discussions qui obligèrent les pharisiens à prêter attention au miracle.
4. -- JOSIAS DEVANT LE SANHÉDRIN
Au milieu de l'après-midi, la guérison de Josias avait soulevé de telles controverses autour du temple que les chefs du sanhédrin décidèrent de convoquer le conseil à son lieu habituel de réunion. Ils le firent en violant une règle établie qui interdisait les réunions du sanhédrin les jours de sabbat. Jésus savait que la violation du sabbat serait l'une des principales accusations portées contre lui au moment de l'épreuve finale. Il désirait comparaître devant le sanhédrin sous l'inculpation d'avoir guéri un aveugle le jour du sabbat au moment même où la haute cour juive, violant directement elle-même les règles qu'elle s'était imposées, siégerait pour juger cet acte de miséricorde en délibérant sur la question le jour du sabbat.
Mais, sous l'empire de la peur, les sanhédristes ne firent pas comparaître Jésus. Au lieu de cela, ils firent aussitôt chercher Josias. Après un interrogatoire préliminaire, le porte-parole du sanhédrin (dont une cinquantaine de membres étaient présents) ordonna a Josias de raconter ce qui lui était arrivé. Depuis sa guérison dans la matinée, Josias avait appris par Thomas, Nathanael, et d'autres personnes que les pharisiens étaient irrités de sa guérison le jour du sabbat et qu'ils allaient probablement susciter des difficultés à tous les intéressés. Mais Josias ne percevait pas encore que Jésus était l'homme que l'on appelait le Libérateur. En conséquence, il répondit aux questions des pharisiens en disant: « Cet homme est venu par là, il a mis de l'argile sur mes yeux et m'a dit de me laver dans l'étang de Siloé, et maintenant je vois ».
Après avoir fait un long discours, l'un des pharisiens âgés dit: « Cet homme ne peut venir de Dieu. Vous voyez bien qu'il n'observe pas le sabbat. Il viole la loi, d'abord en faisant quelque chose avec de l'argile, et ensuite en envoyant ce mendiant se laver à Siloé le jour du sabbat. Cet homme ne peut être un maître envoyé par Dieu.
Alors l'un des pharisiens plus jeunes, qui croyait secrètement en Jésus dit: « Si cet homme n'est pas envoyé par Dieu, comment peut-il faire ces choses? Nous savons qu'un pécheur ordinaire ne peut opérer de tels miracles. Nous connaissons tous ce mendiant et nous savons qu'il est né aveugle; or maintenant, il voit. Allez-vous encore dire que ce prophète accomplit tous ces prodiges par le pouvoir du prince des démons? » Et chaque fois qu'un pharisien se levait pour accuser et condamner Jésus, il s'en levait un autre pour l'empêtrer dans des questions embarrassantes de sorte qu'une sérieuse scission s'éleva entre eux. Le président vit où le débat allait les entraîner. Pour apaiser la discussion, il se prépara à poser de nouvelles questions à l'intéressé. Se tournant vers Josias, il dit: « Qu'as-tu à dire de cet homme, de ce Jésus, dont tu prétends qu'il t'a ouvert les yeux? » Josias répondit: « Je crois qu'il est un prophète ».
Les dirigeants furent très troublés et, faute de savoir que faire, ils envoyèrent chercher les parents de Josias pour apprendre d'eux si leur fils était réellement né aveugle. Ils répugnaient à croire que le mendiant avait été guéri.
On savait bien à Jérusalem que non seulement l'entrée de toutes les synagogues était interdite à Jésus, mais aussi que tous ceux qui croyaient à son enseignement étaient rejetés de la synagogue, excommuniés de la congrégation d'Israël. Cela signifiait qu'ils étaient privés de tous leurs droits et privilèges dans le monde juif, sauf du droit d'acheter le nécessaire pour vivre.
Les parents de Josias étaient de pauvres âmes apeurées. Lors de leur comparution devant l'auguste sanhédrin, ils craignirent donc de parler librement. Le porte-parole de la cour leur dit: « Celui-ci est-il votre fils? Avons-nous raison de comprendre qu'il est né aveugle? Si c'est vrai, comment se fait-il qu'il puisse maintenant voir? » Alors le père de Josias, appuyé par la mère, répondit: « Nous savons qu'il est notre fils et qu'il est né aveugle. Quant à la manière dont il s'est mis à voir et à la personne qui lui a ouvert les yeux, nous ne savons rien. Demandez-le lui; il est en âge de répondre. Qu'il parle pour lui-même ».
Les sanhédristes firent alors comparaître Josias une seconde fois devant eux. Ils ne se tiraient pas bien d'affaire en cherchant à traiter le cas officiellement, et certains d'entre eux commençaient à se sentir mal à l'aise en agissant ainsi un jour de sabbat. En conséquence, lorsqu'ils eurent rappelé Josias, ils essayèrent de le prendre au piège par une autre méthode d'attaque. Le délégué de la cour demanda à l'ex-aveugle: « Pourquoi ne rends-tu pas gloire à Dieu pour cela? Pourquoi ne nous dis-tu pas toute la vérité sur ce qui est arrivé? Nous savons tous que cet homme est un pécheur. Pourquoi refuses-tu de discerner la vérité? Tu sais que toi et cet homme vous êtes tous deux inculpés d'avoir violé le sabbat. Ne veux-tu pas expier ton péché en reconnaissant que c'est Dieu qui t'a guéri, si tu prétends toujours que tes yeux ont été ouverts aujourd'hui? »
Mais Josias n'était ni sot ni dépourvu d'humour; il répondit donc au délégué de la cour: « Je ne sais pas si cet homme est un pécheur; mais il y a une chose que je sais -- c'est que j'étais aveugle et que maintenant je vois». Faute d'avoir pu prendre Josias au piège, ils continuèrent à l'interroger et lui demandèrent: « De quelle manière exacte t'a-t-il ouvert les yeux? Que t'a-t-il réellement fait? Que t'a-t-il dit? T'a-t-il demandé de croire en lui?»
Josias répliqua avec un peu d'impatience: « Je vous ai dit exactement comment tout s'est passé. Si vous n'avez pas cru mon témoignage, pourquoi voulez-vous l'entendre à nouveau. Y a-t-il une chance pour que vous deveniez aussi ses disciples? » Lorsque Josias eut ainsi parlé, la réunion du sanhédrin prit fin dans le désordre et presque avec violence, car les chefs se précipitèrent sur Josias en s'écriant avec colère: « Tu peux parler d'être disciple de cet homme, mais nous, nous sommes disciples de Moïse et nous enseignons les lois de Dieu. Nous savons que Dieu a parlé par Moïse, mais quant à ce Jésus, nous ne savons d'où il vient ».
Alors Josias monta sur un siège et cria à tue-tête à tous ceux qui pouvaient l'entendre: « Ecoutez, vous qui vous prétendez les éducateurs de tout Israël; je vous déclare qu'il y a là dedans une grande merveille, puisque vous confessez ne pas savoir d'où vient cet homme, et que cependant vous savez avec certitude, par les témoignages entendus, qu'il m'a ouvert les yeux. Nous savons tous que Dieu n'accomplit pas de telles oeuvres pour les impies. Dieu ne fait une chose pareille qu'à la demande d'un sincère adorateur -- pour un saint et pour un juste. Vous savez que, depuis le commencement du monde, on n'a jamais entendu parler d'ouvrir les yeux d'un aveugle-né. Donc regardez-moi tous et rendez-vous compte de ce qui a été fait aujourd'hui à Jérusalem! Je vous le dis, si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait faire cela ». Les sanhédristes partirent en colère et dans la confusion en lui criant: « Tu es entièrement né dans le péché, et tu prétends maintenant nous enseigner? Peut-être n'es-tu pas réellement né aveugle, et même si tes yeux ont été ouverts le jour du sabbat, ce fut grâce au pouvoir du prince des démons ». Et ils allèrent aussitôt à la synagogue pour en exclure Josias.
Josias aborda cette épreuve avec de faibles notions sur Jésus et la nature de sa guérison. La majeure partie du témoignage qu'il donna avec tant d'intelligence et de courage devant ce tribunal suprême de tout Israël lui vint à la pensée à mesure que le jugement se poursuivait de cette manière injuste et dépourvue d'équité.
5. -- L'ENSEIGNEMENT SOUS LE PORCHE DE SALOMON
Durant tout le temps où, en violation du sabbat, cette session du sanhédrin se déroulait dans l'une des salles du temple, Jésus se promenait à proximité et enseignait le peuple sous le Porche de Salomon. Il espérait qu'il serait convoqué devant le sanhédrin et pourrait lui annoncer la bonne nouvelle que les croyants à la filiation divine sont libres et joyeux dans le royaume de Dieu. Mais les sanhédristes avaient peur d'envoyer chercher Jésus. Ils étaient toujours déconcertés par ses soudaines apparitions en public à Jérusalem. Jésus leur donnait maintenant l'occasion qu'ils avaient si ardemment recherchée, mais ils craignaient de le faire comparaître devant le sanhédrin, même comme témoin, et ils redoutaient encore plus de l'arrêter.
On était au milieu de l'hiver à Jérusalem, et les gens cherchaient à s'abriter partiellement sous le Porche de Salomon. Tandis que Jésus s'y attardait, les pèlerins lui posèrent un grand nombre de questions, et il les enseigna pendant plus de deux heures. Quelques éducateurs juifs cherchèrent à le prendre au piège en lui demandant publiquement: « Combien de temps nous tiendras-tu en suspens? Si tu es le Messie, pourquoi ne nous le dis-tu pas franchement? » Jésus dit: « Je vous ai maintes fois parlé de moi-même et de mon Père, mais vous n'avez pas voulu me croire. Ne voyez-vous pas que les oeuvres que j'accomplis au nom de mon Père témoignent pour moi? Mais beaucoup d'entre vous ne croient pas, parce que vous n'appartenez pas à mon troupeau. Seuls sont attirés par l'instructeur de la vérité ceux qui ont faim de vérité et soif de droiture. Mes brebis écoutent ma voix, je les connais, et elles me suivent. Et à tous ceux qui suivent mon enseignement, je donne la vie éternelle; ils ne périront jamais et nul ne me les enlèvera. Mon Père, qui m'a donné ces enfants, est plus grand que tous, de sorte que nul ne peut les arracher des mains de mon Père. Le Père et moi nous sommes un ». Quelques Juifs incroyants se précipitèrent vers un endroit où l'on bâtissait une aile du temple pour ramasser des pierres et lapider Jésus, mais les croyants les en empêchèrent.
Jésus poursuivit son enseignement: « Je vous ai montré beaucoup d'oeuvres de mon Père accomplies par amour, et maintenant je vous demande pour laquelle de ces bonnes oeuvres vous songez à me lapider? » L'un des pharisiens répondit: « Nous ne voulons te lapider pour aucune de tes bonnes oeuvres, mais à cause de tes blasphèmes, car étant un homme, tu oses t'égaler à Dieu ». Et Jésus répondit: « Vous accusez le Fils de l'Homme de blasphème parce que vous refusez de me croire quand je vous déclare que j'ai été envoyé par Dieu. Si je n'accomplis pas les oeuvres de Dieu, ne me croyez pas, mais si j'accomplis les oeuvres de Dieu, même si vous ne croyez pas en moi, je pensais que vous croiriez aux oeuvres. Afin que vous soyez certains de ce que je proclame, j'affirme à nouveau que le Père est en moi et que je suis dans le Père; de même que le Père habite en moi, J'habiterai en chacun de ceux qui croient à cet évangile ». En entendant ces paroles, beaucoup d'auditeurs allèrent en hâte chercher des pierres pour lapider Jésus, mais il sortit de l'enceinte du temple. Il retrouva Nathanael et Thomas qui avaient assisté à la session du sanhédrin, et attendit avec eux, près du temple, que Josias sortit de la salle du conseil.
Jésus et les deux apôtres n'allèrent chercher Josias chez lui qu'après avoir appris son exclusion de la synagogue. En arrivant à la maison de Josias, Thomas l'appela dans la cour et Jésus lui dit: « Josias, crois-tu au Fils de Dieu? » Et Josias répondit: « Dis-moi qui il est, pour que je puisse croire en lui ». Jésus dit: « Tu l'as vu et entendu, c'est celui qui te parle actuellement ». Et Josias dit: « Seigneur, je crois ». Puis, tombant à genoux, il l'adora.
Quand Josias apprit qu'il avait été exclu de la synagogue, il fut d'abord très déprimé, mais ensuite très encouragé lorsque Jésus lui ordonna de se préparer immédiatement à l'accompagner au camp de Pella. Ce candide habitant de Jérusalem avait en vérité été exclu d'une synagogue juive, mais voici que le Créateur d'un univers l'emmenait pour l'introduire dans la noblesse spirituelle de ce temps et de cette génération.
Jésus sortit alors de Jérusalem pour ne plus y revenir avant l'approche du jour où il se prépara à quitter ce monde. Le Maître retourna à Pella avec Josias et les deux apôtres. Et Josias compta parmi les bénéficiaires efficaces du ministère miraculeux du Maître, car il devint pour le reste de sa vie un prédicateur de l'évangile du royaume.
L'ORDINATION DES 70 À MAGADAM
QUELQUES jours après que Jésus et les douze furent revenus de Jérusalem à Magadan, Abner et un groupe d'une cinquantaine de disciples arrivèrent de Bethléhem. A ce moment se trouvaient également réunis au Camp de Magadan le corps des évangélistes, le corps évangélique féminin, et environ cent cinquante autres disciples sincères et éprouvés de toutes les régions de la Palestine. Après avoir consacré quelques jours à visiter et à réorganiser le camp, Jésus et les douze inaugurèrent une session d'éducation intensive pour ce groupe spécial de croyants. C'est dans cette masse de disciples instruits et expérimentés que le Maître choisit finalement soixante-dix éducateurs et les envoya proclamer l'évangile du royaume. Leur instruction régulière commença le vendredi à novembre de l'an 29 et se poursuivit jusqu'au sabbat du 19 novembre.
Jésus faisait tous les matins une allocution à cette compagnie. Pierre enseignait les méthodes de prédication en public. Nathanael exposait l'art d'enseigner. Thomas expliquait la manière de répondre aux questions, et Matthieu dirigeait l'organisation des finances collectives. Les autres apôtres participèrent aussi à cette opération selon leur expérience spéciale et leurs talents naturels.
1. -- L'ORDINATION DES SOIXANTE-DIX
Les soixante-dix furent ordonnés par Jésus au camp de Magadan le 19 novembre, jour de sabbat. Abner fut nommé chef de ces éducateurs et prédicateurs de l'évangile. Le corps des soixante-dix était constitué par Abner avec dix anciens apôtres de Jean, par cinquante-et-un des premiers évangélistes, et par huit autres disciples qui s'étaient distingués au service du royaume.
A deux heures de l'après-midi, entre des averses, un groupe de plus de quatre cents croyants, accru par l'arrivée de David et de la majorité de ses messagers, se rassembla sur la rive du lac de Galilée pour assister à l'ordination des soixante-dix.
Avant d'imposer les mains sur les têtes des soixante-dix pour les désigner comme messagers du royaume, Jésus leur adressa te discours suivant: «En vérité, la moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux; je vous exhorte donc tous à prier pour que le Seigneur de la moisson envoie encore d'autres ouvriers pour moissonner. Je vais vous établir à part comme messagers du royaume et vous envoyer aux Juifs et aux Gentils comme des agneaux parmi les loups. En allant deux par deux sur votre route, n'emportez ni bourse ni vêtements de rechange, car cette première mission sera de courte durée. En chemin, ne faites de salamalecs à personne; ne vous occupez que de votre travail. Si vous vous arrêtez dans un foyer, commencez par dire: « Que la paix soit sur cette maisonnée ». Si les habitants de cette maison aiment la paix, vous y demeurerez; sinon, vous en partirez. Quand vous aurez choisi un foyer, restez-y pendant tout votre séjour dans cette ville, mangeant et buvant ce que l'on vous offrira. Vous ferez cela parce que l'ouvrier mérite sa subsistance. Ne vous déplacez pas de maison en maison pour accepter un meilleur logement. Souvenez-vous qu'en allant proclamer la paix sur terre et la bonne volonté parmi les hommes, il vous faudra lutter contre des ennemis acharnés qui se trompent eux-mêmes. Soyez donc prudents comme des serpents et restez inoffensifs comme des colombes.
« Partout où vous irez, prêchez en disant: « Le royaume des cieux est à portée de la main », et soignez tous les malades physiques et mentaux. Vous avez reçu sans compter les bonnes choses du royaume; donnez-les sans compter. Si les habitants d'une ville vous accueillent, ils trouveront une large entrée dans le royaume du Père. Mais si les gens d'une ville refusent de recevoir l'évangile, vous proclamerez néanmoins votre message en quittant cette communauté incroyante; à ceux qui repousseront votre enseignement, vous direz en partant: « Bien que vous repoussiez la vérité, il n'en reste pas moins que le royaume de Dieu s'est approché de vous ». Quiconque vous entend m'entend aussi, et quiconque m'entend entend Celui qui m'a envoyé. Quiconque rejette votre message évangélique me rejette, et quiconque me rejette aussi Celui qui m'a envoyé » (1).
(1) Cf. Matthieu X-40 et Luc X-16.
Après que Jésus leur eut ainsi parlé, les soixante-dix s'agenouillèrent en cercle autour de lui, et il imposa les mains sur la tête de chacun d'eux en commençant par Abner.
Le lendemain matin de bonne heure, Abner envoya les soixante-dix évangélistes deux par deux vers toutes les villes de Galilée, de Samarie, et de Judée. Les trente-cinq groupes allèrent prêcher et enseigner pendant six semaines; ils revinrent tous le vendredi 30 décembre au nouveau camp de Pella, en Pérée.
2. -- LE JEUNE HOMME RICHE ET DIVERS AUTRES CAS
Plus de cinquante disciples qui désiraient l'ordination et l'admission parmi les soixante-dix furent éliminés par le comité que Jésus avait nommé pour sélectionner les candidats. Ce comité était composé d'André, d'Abner, et du chef adjoint du corps évangélique. Dans tous les cas où le comité des trois n'était pas unanime, le candidat était amené devant Jésus. Le Maître ne rejeta aucun homme profondément désireux de recevoir l'ordination de messager du royaume, mais après s'être entretenus avec Jésus, plus d'une douzaine de postulants ne désirèrent plus devenir instructeurs.
Un disciple sincère vint trouver Jésus en disant: « Maître, je voudrais être l'un de tes nouveaux apôtres, mais mon père est très âgé et sa fin est proche; me permettrais-tu de rentrer chez moi pour l'enterrer? » Jésus répondit à cet homme: « Mon fils, les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'Homme n'a nulle part où reposer sa tête. Tu es un disciple fidèle, et tu peux le rester tout en retournant chez toi soigner ceux que tu aimes, mais il n'en est pas de même pour les messagers de mon évangile. Ils ont tout abandonné pour me suivre et proclamer le royaume. Si tu veux être ordonné instructeur, il faut que tu laisses les autres enterrer les morts pendant que tu vas publier la bonne nouvelle ». Et cet homme s'en alla fort déçu.
Un autre disciple vint vers le Maître et dit: « Je désire être ordonné messager, mais je voudrais passer un peu de temps chez moi pour encourager ma famille ». Jésus lui répondit: « Si tu désires l'ordination, il faut que tu acceptes de tout abandonner. Les messagers de l'évangile ne peuvent diviser leur affection. Nul homme ayant mis la main à la charrue n'est digne de devenir un messager du royaume s'il revient en arrière».
André amena ensuite à Jésus un jeune homme riche nommé Matadormus, qui était un croyant dévoué et désirait recevoir l'ordination. Ce jeune homme était membre du sanhédrin de Jérusalem. Il avait entendu Jésus enseigner, puis avait été instruit dans l'évangile du royaume par Pierre et les autres apôtres. Jésus s'entretint avec Matadormus des exigences de l'ordination et lui demanda de différer sa décision jusqu'à plus ample réflexion sur la question. Le lendemain matin de bonne heure, tandis que Jésus partait faire un tour, le jeune homme l'aborda en disant: « Maître, je voudrais connaître de toi les assurances de la vie éternelle. Vu que j'ai observé tous les commandements depuis ma jeunesse, je voudrais savoir ce qu'il faut faire de plus pour avoir la vie éternelle ». En réponse à cette question, Jésus dit: « Si tu gardes tous les commandements -- tu ne commettras pas adultère, tu ne tueras point, tu ne déroberas pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne feras point de tort, tu honoreras tes parents -- tu agis bien, mais le salut récompense la foi, et non simplement les oeuvres. Crois-tu à l'évangile du royaume? » Matadormus répondit: « Oui, Maître, je crois tout ce que toi et tes apôtres vous m'avez enseigné ». Jésus dit: « Alors tu es en vérité mon disciple et un enfant du royaume ».
Ensuite le jeune homme dit: « Maître, il ne me suffit pas d'être ton disciple; je voudrais être un de tes nouveaux messagers ». Lorsque Jésus entendit cela, il le regarda avec un grand amour et dit: « Je t'accepterai comme l'un de mes messagers si tu veux payer le prix et fournir la seule chose qui te manque ». Matadormus répondit: « Maître, je ferai n'importe quoi pour avoir la permission de te suivre ». Jésus embrassa sur le front le jeune homme agenouillé et lui dit: « Si tu veux être mon messager, va vendre tout ce que tu possèdes; lorsque tu en auras donné le montant aux pauvres ou à tes compagnons, reviens et suis moi, et tu auras un trésor dans le royaume des cieux » (1).
(1) Cf. Matthieu XIX-21.
À l'audition de ces paroles, Matadormus perdit contenance. Il se leva et s'en alla tristement, car il possédait de grands biens. Ce jeune pharisien riche avait été élevé dans la croyance que la fortune était le signe de la faveur de Dieu. Jésus savait que Matadormus n'était pas libéré de l'amour de lui-même et de ses richesses. Les disciples de Jésus ne se dépouillaient pas de tous leurs biens terrestres, mais les apôtres et les soixante-dix le faisaient. Matadormus désirait être l'un des soixante-dix, et c'est pourquoi Jésus lui demanda de renoncer à toutes ses possessions matérielles.
Presque tout être humain a une chose à laquelle il s'attache comme à un mal familier, et à laquelle il lui faut renoncer comme partie du prix d'admission au royaume des cieux. Si Matadormus s'était séparé de sa fortune, elle lui aurait probablement été aussitôt restituée pour qu'il la gère comme trésorier des soixante-dix. Ultérieurement en effet, lors de l'établissement de l'Eglise à Jérusalem, Matadormus obéit à l'injonction du Maître, bien qu'il fût alors trop tard pour bénéficier de l'admission parmi les soixante-dix. Il devint trésorier de l'Eglise de Jérusalem, dont le chef était Jacques, frère de Jésus par le sang.
Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi: il faut que les hommes prennent leurs propres décisions. Ils peuvent exercer librement leur choix dans un domaine d'une certaine étendue. Les force du monde spirituel ne cherchent pas à contraindre les hommes; elles leur permettent de suivre la voie qu'ils ont eux-mêmes choisie.
Jésus prévoyait que Matadormus, avec sa fortune, ne pourrait être ordonné comme associé d'hommes qui avaient renoncé à tout pour l'évangile. En même temps, il voyait que, si Matadormus se dépouillait de sa fortune, il deviendrait le chef des soixante-dix. Mais, de même que les frères de sang de Jésus, Matadormus ne devint jamais grand dans le royaume parce qu'il s'était privé lui-même de l'association intime et personnelle avec le Maître; il aurait pu en faire l'expérience s'il avait voulu exécuter sur le champ l'acte que Jésus lui demandait, acte qu'il accomplit d'ailleurs quelques années plus tard.
Les richesses n'ont pas de rapports directs avec l'entrée dans le royaume des cieux, mais l'amour des richesses en a. L'allégeance spirituelle envers le royaume est incompatible avec la servilité envers le mammon matérialiste. Les hommes ne peuvent partager avec une dévotion matérielle leur fidélité suprême à un idéal spirituel.
Jésus n'enseigna jamais qu'il fût mauvais d'avoir de la fortune. Il demanda seulement aux douze et aux soixante-dix de consacrer toutes leurs possessions terrestres à la cause commune. Même alors, il veilla à ce que leurs biens fussent liquidés avantageusement, comme ce fut le cas pour l'apôtre Matthieu. Jésus donna maintes fois des conseils à ses disciples fortunés comme il en avait donné au riche citoyen de Rome. Le Maître considérait le sage investissement des excédents de revenus comme une forme légitime d'assurance contre l'inévitable adversité future. Quand la trésorerie apostolique était bien fournie, Judas mettait des fonds en dépôt pour les employer ultérieurement si les apôtres devaient grandement souffrir d'une diminution de leurs revenus. Judas opérait ainsi après consultation avec André. Jamais Jésus ne s'occupait des finances apostoliques, sauf pour le déboursement des aumônes. Toutefois, il y avait un abus économique qu'il condamna à maintes reprises: c'était l'exploitation injuste des faibles, des ignorants, et des moins fortunés par leurs semblables plus intelligents. Jésus déclara que ce traitement inhumain des hommes, des femmes, et des enfants était incompatible avec les idéaux de fraternité du royaume des cieux.
3. -- LA DISCUSSION SUR LA RICHESSE
Au moment où Jésus terminait son entretien avec Matadormus, Pierre et quelques apôtres s'étaient réunis autour de lui. Tandis que le jeune homme riche s'en allait, Jésus se tourna vers les apôtres et leur dit: « Vous voyez combien il est difficile pour les riches d'entrer totalement dans le royaume de Dieu! On ne peut partager l'adoration spirituelle avec les dévotions matérielles. Nul ne peut servir deux maîtres. Selon l'un de vos dictons, « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille que pour les païens d'hériter la vie éternelle ». Je déclare qu'il est tout aussi difficile au chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'aux riches, satisfaits d'eux-mêmes, d'entrer dans le royaume des cieux » (1).
(1) Matthieu XIX-24 ; Marc X-25 ; Luc XVIII-25.
Lorsque Pierre et les apôtres entendirent ces paroles, ils furent extrêmement étonnés, au point que Pierre dit: « Alors, Seigneur, qui pourra être sauvé? Tous ceux qui où des richesses seront-ils tenus à l'écart du royaume? » Jésus répondit: « Non, Pierre, mais tous ceux qui mettent leur confiance dans les richesses ont peu de chances d'entrer dans la vie spirituelle conduisant au progrès éternel. Même dans ce cas, ce qui est impossible aux hommes n'est pas hors de la portée de Dieu; nous devrions plutôt reconnaître qu'avec Dieu toutes choses sont possibles ».
Tandis qu'ils s'en allaient, Jésus fut attristé de ce que Matadormus ne soit pas resté avec eux, car il l'aimait beaucoup. Ils se dirigèrent vers le lac, s'assirent au bord de l'eau, et Pierre, parlant au nom des douze (alors tous réunis) dit: « Maître, nous sommes troublés par ton discours au jeune homme riche. Faut-il demander à tous ceux qui voudraient nous suivre de renoncer à leurs biens terrestres? » Jésus répondi: « Non, Pierre, mais seulement à ceux qui veulent devenir apôtres et vivre avec moi comme vous, en formant une seule famille. Le Père exige que l'affection de ses enfants soit pure et indivise. Il faut abandonner toutes les choses ou personnes qui s'interposent entre vous et l'amour des vérités du royaume. Si la fortune des gens n'envahit pas le domaine de leur âme, elle ne gêne pas la vie spirituelle de ceux qui voudraient entrer dans le royaume ».
Pierre dit ensuite: « Mais, Maître, nous avons tout quitté pour te suivre; alors que posséderons-nous? » Jésus s'adressa à l'ensemble des douze et dit: « En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque aura renoncé à sa fortune, à son foyer, à sa femme, à ses frères, à ses parents, ou à ses enfants, par amour pour moi et pour le royaume des cieux, recevra maintes fois davantage dans ce monde, peut-être au prix de quelques persécutions; et dans le monde à venir, il recevra la vie éternelle. Beaucoup de ceux qui sont les premiers seront les derniers, tandis que les derniers seront souvent les premiers. Le Père traite ses créatures selon leurs besoins et conformément à ses justes lois de considération aimante et miséricordieuse pour le bonheur d'un univers.
« Le royaume des cieux ressemble à un propriétaire, employant beaucoup de main d'oeuvre, qui alla le matin de bonne heure embaucher des ouvriers pour travailler dans son vignoble. Il convint avec eux de les payer un denier par jour et les envoya au travail. Il sortit encore à neuf heures et, voyant d'autres désoeuvrés sur la place du marché, il leur dit: « Allez aussi travailler dans mon vignoble; je vous payerai ce qui est juste ». Et ils se mirent aussitôt au travail. Le propriétaire sortit de nouveau à midi, puis à trois heures, et agit encore de même. Retournant une nouvelle fois à cinq heures de l'après-midi sur la place du marché, il trouva encore d'autres oisifs et leur demanda: « Pourquoi restez-vous ici toute la journée à ne rien faire? » Les hommes répondirent: « Parce que personne ne nous a embauchés ». Le propriétaire leur dit: « Allez aussi travailler dans mon vignoble; je vous payerai ce qui est juste ».
« A la tombée de la nuit, le propriétaire du vignoble dit à son intendant: « Appelle les ouvriers et paye leur leurs gages, en commençant par les derniers embauchés et en finissant par les premiers ». Quand arrivèrent ceux qui avaient été embauchés à cinq heures de l'après-midi, ils reçurent chacun un denier, et tous les autres reçurent le même salaire. Quand les hommes embauchés au début de la journée virent le prix pays aux attardés, ils s'attendirent à recevoir plus que le salaire convenu. Mais chacun ne reçut qu'un denier, comme les autres. Après avoir tous été payés, ils se plaignirent au propriétaire en disant: « Les hommes embauchés tardivement n'ont travaillé qu'une heure, et cependant tu leur as donné le même salaire qu'à nous, qui avons peiné toute la journée sous le soleil brûlant ».
« Le propriétaire répondit: « Mes amis, je ne vous porte pas préjudice. Chacun de vous n'a-t-il pas accepté de travailler pour un denier par jour? Prenez maintenant ce qui vous revient et allez votre chemin, car je désire donner aux derniers venus la même somme qu'à vous. N'ai-je pas le droit de disposer comme il me plaît de ce qui m'appartient? Ou bien me reprochez-vous ma générosité parce que je cherche à faire montre de bonté et de miséricorde? (2) »
(2) Matthieu XX-1 à 16.
4. -- LES ADIEUX AUX SOIXANTE-DIX
Le jour où les soixante-dix partirent pour leur première mission fut un moment émouvant au camp de Magadan. Le matin de bonne heure, dans son dernier entretien avec les soixante-dix, le Maître insista sur les points suivants:
1. L'évangile du royaume doit être proclamé dans le monde entier, aux Gentils comme aux Juifs.
2. En soignant les malades, abstenez-vous de leur laisser espérer des miracles.
3. Proclamez une confraternité spirituelle des fils de Dieu, et non un royaume extérieur de puissance mondiale et de gloire matérielle.
4. Évitez de perdre du temps par un excès de visites mondaines et d'autres banalités; elles pourraient vous empêcher de vous consacrer de tout coeur à la prédication de l'évangile.
5. Si la première maison que vous aurez choisie comme quartier général dans une ville se révèle un foyer méritant, demeurez-y durant tout votre séjour dans cette ville.
6. Expliquez à tous les croyants fidèles que l'heure est maintenant venue de rompre ouvertement avec les chefs religieux des Juifs à Jérusalem.
7. Enseignez que la totalité du devoir des hommes est résumée dans cet unique commandement: Aime le Seigneur ton Dieu de toute ta pensée et de toute ton âme, et aime ton prochain comme toi-même. (Les soixante-dix devaient enseigner cela comme représentant la totalité du devoir des hommes en replacement des 613 règles de vie préconisées par les pharisiens.)
Après que Jésus eut ainsi parlé aux soixante-dix en présence de tous les apôtres et disciples, Pierre les prit à part et leur prêcha leur sermon d'ordination. Ce fut une analyse détaillée des recommandations faites par le Maître au moment où il leur avait imposé les mains et les avait sélectionnés comme messagers du royaume. Pierre exhorta les soixante-dix à chérir, dans leur expérience, les vertus suivantes:
1. La dévotion consacrée. Prier toujours pour qu'un plus grand nombre d'ouvriers soient envoyés à la moisson de l'évangile. Il expliqua qu'en priant ainsi chacun tendrait davantage à dire: « Me voici; envoie moi». Il leur recommanda de ne pas négliger leur culte quotidien.
2. Le vrai courage. Pierre les prévint qu'ils rencontreraient de l'hostilité et seraient certainement persécutés. Il leur dit que leur mission n'était pas une entreprise de lâches, et recommanda aux craintifs de renoncer à partir. Mais aucun des soixante-dix ne recula.
3. La foi et la confiance. Les soixante-dix devaient partir pour cette courte mission les mains complètement vides. Ils devaient faire confiance au Père pour leur nourriture, leur logement, et tous leurs autres besoins.
4. Le zèle et l'initiative. Ils devaient être remplis de zèle et d'un enthousiasme intelligent; ils devaient s'occuper strictement des affaires de leur Maître. Le salamalec oriental était une cérémonie longue et minutieuse; c'est pourquoi Jésus leur avait recommandé de « ne saluer personne en chemin ». C'était une expression courante pour exhorter quelqu'un à vaquer à ses affaires sans perdre de temps. Elle n'avait rien de commun avec la question des salutations amicales.
5. L'amabilité et la courtoisie. Le Maître leur avait ordonné d'éviter d'inutiles pertes de temps en cérémonies sociales, mais recommanda la courtoisie envers toutes les personnes rencontrées. Ils devaient être extrêmement aimables envers les hôtes qui les entretiendraient à leur foyer. Ils furent strictement mis en garde contre la tendance à quitter un foyer modeste pour être entretenus dans un foyer plus confortable ou plus influent.
6. Les soins aux malades. Pierre donna pour instruction aux soixante-dix de rechercher les malades mentaux et physiques, et de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour alléger ou guérir leurs maux.
Après avoir ainsi reçu leurs ordres et leurs instructions, ils partirent deux par deux pour leur mission en Galilée, en Samarie, et en Judée.
Les Juifs avaient une estime particulière pour le nombre 70 et considéraient parfois les nations du monde païen comme étant au nombre de 70. Bien que les 70 messagers eussent mission de porter l'évangile à tous les peuples, ce fut, autant que nous puissions nous en rendre compte, une simple coïncidence que leur groupe comportait exactement 70 membres. Jésus en aurait certainement accepté une demi-douzaine de plus, mais ils ne voulaient pas payer le prix en abandonnant leur fortune et leur famille.
5. -- LE TRANSFERT DU CAMP A PELLA
Jésus et les douze se préparèrent maintenant à établir leur dernier quartier général en Pérée, près de Pella, où le Maître avait été baptisé dans le Jourdain. Les dix derniers jours de novembre se passèrent en conseils à Magadan. Le mardi 6 décembre, toute la compagnie, comprenant près de trois cents personnes, partit au lever du jour avec ses bagages pour loger la nuit suivante près de Pella, au bord du fleuve. Elle s'installa près de la source, à l'endroit même que Jean le Baptiste avait occupé avec son camp plusieurs années auparavant.
Après la levée du camp de Magadan, David Zébédée revint à Bethsaïde et commença aussitôt à réduire le service des messagers. Le royaume entrait dans une nouvelle phase. Des pèlerins arrivaient quotidiennement de toutes les parties de la Palestine et même des régions lointaines de l'empire romain. Des croyants venaient parfois de Mésopotamie et des pays situés à l'orient du Tigre. David avait emmagasiné dans la maison de son père le matériel du camp de Bethsaïde qu'il avait précédemment organisé près du lac. Avec l'aide de son corps de messagers, il chargea cet équipement sur des bêtes de somme et fit pour un temps ses adieux à Bethsaïde. Il descendit le long de la rive du lac et du Jourdain jusqu'à un point situé à un kilomètre au nord du camp apostolique. En moins d'une semaine il fut prêt à offrir l'hospitalité à près de quinze cents pèlerins visiteurs. Le camp apostolique pouvait recevoir environ cinq cents personnes. C'était la saison des pluies en Palestine, et ce dispositif était nécessaire pour héberger le nombre toujours croissant d'enquêteurs, la plupart sérieux, qui venaient en Pérée pour voir Jésus et écouter son enseignement.
David fit tout cela de sa propre initiative, bien qu'il eût pris conseil de Philippe et de Matthieu à Magadan. Il employa la majeure partie de son ancien corps de messagers pour l'aider à diriger ce camp. Le service proprement dit des messagers fut réduit à moins de vingt hommes. Vers la fin de décembre et avant le retour des soixante-dix, près de huit cents visiteurs étaient rassemblés autour de Jésus et trouvaient à se loger au camp de David.
6. -- LE RETOUR DES SOIXANTE-DIX
Le vendredi 30 décembre, tandis que Jésus s'était éloigné dans les montagnes voisines avec Pierre, Jacques, et Jean, les soixante-dix messagers arrivèrent deux par deux au quartier général de Pella, accompagnés par de nombreux croyants. A cinq heures de l'après-midi, lorsque Jésus revint au camp, ils étaient tous réunis à l'endroit où il enseignait. Le repas du soir fut retardé de plus d'une heure, pendant laquelle ces enthousiastes de l'évangile du royaume racontèrent leurs expériences. Les messagers de David avaient rapporté beaucoup de ces nouvelles aux apôtres durant les semaines précédentes, mais il fut vraiment vivifiant d'entendre ces instructeurs de l'évangile, dont l'ordination était récente, raconter comment leur message avait été reçu par les Juifs et les Gentils assoiffés de vérité. Enfin Jésus avait pu voir des hommes allant répandre la bonne nouvelle en dehors de sa présence personnelle. Le Maître savait désormais qu'il pouvait quitter ce monde sans porter un trop grave préjudice aux progrès du royaume.
Quand les soixante-dix racontèrent que « même les démons leur étaient soumis » (1), ils faisaient allusion aux cures merveilleuses qu'ils avaient opérées sur les victimes de désordres nerveux. Néanmoins, ces ministres avaient traité avec succès quelques cas de possession réelle par des esprits. Parlant de ces cas, Jésus dit: « Il n'est pas étonnant que ces esprits mineurs désobéissants vous soient assujettis, car j'ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair. Mais ne vous réjouissez pas tant de cela, car je vous déclare que, dès mon retour auprès du Père, nous enverrons notre esprit conjoint dans la pensée même des hommes, de sorte que ces quelques rares démons égarés ne pourront plus pénétrer dans la pensée de mortels infortunés. Je me réjouis avec vous de ce que vous ayez de l'influence sur des hommes, mais ne tirez pas vanité de cette expérience. Réjouissez-vous plutôt d'avoir vos noms inscrits dans les archives du ciel et d'être ainsi certains de progresser dans une carrière sans fin de conquêtes spirituelles ».
(1) Luc X-17 et la suite.
À ce moment, juste avant de participer au repas du soir, Jésus éprouva l'un des rares moments d'extase émotionnelle dont ses disciples aient eu l'occasion d'être témoins. Il dit: « Je te remercie, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché ce merveilleux évangile aux sages et aux pharisaïques, tandis que l'esprit en révélait les gloires spirituelles à ces enfants du royaume. Oui, mon Père, tu as dû avoir plaisir à faire cela, et je me réjouis de savoir que cette bonne nouvelle se répandra dans le monde entier, même après mon retour auprès de toi quand je me serai remis à l'oeuvre que tu m'as donnée à accomplir dans l'univers. Je suis fortement ému en comprenant que tu vas remettre toute autorité entre mes mains, que je suis seul, avec ceux à qui je t'ai révélé, à te connaître réellement. Quand j'aurai achevé cette révélation à mes frères incarnés, je la poursuivrai auprès de tes créatures célestes ».
Après avoir ainsi parlé au Père, Jésus se tourna vers ses apôtres et ses ministres pour s'adresser à eux: « Bénis soient les yeux qui ont vu ces choses et les oreilles qui les ont entendues. Laissez-moi vous dire que bien des prophètes et bien des grands hommes des âges écoulés ont désiré voir les choses que vous apercevez maintenant, mais cela ne leur fut pas accordé (2). Bien des générations futures d'enfants de lumière envieront ceux qui les ont vues et entendues, quand elles en entendront parler ».
S'adressant ensuite à tous ses disciples, Jésus dit: « Vous avez entendu combien de villes et de villages ont reçu la bonne nouvelle du royaume, et comment mes ministres et mes éducateurs ont été accueillis par les Juifs et les Gentils. Bénies sont en vérité les communautés qui ont choisi de croire à l'évangile du royaume. Mais malheur aux habitants de Chorazin, de Bethsaïde-Juliade, et de Capharnaüm, qui rejettent la lumière et n'ont pas bien accueilli mes messagers. Je proclame que si les puissantes oeuvres accomplies en ces lieux l'avaient été à Tyr et à Sidon, les habitants de ces villes dites païennes auraient depuis longtemps fait pénitence sous le sac et la cendre. En vérité, au jour du jugement, le sort de Tyr et de Sidon sera plus supportable que le leur » (3).
| (2) Cf Matthieu XIII-17. |
| (3) Cf. Matthieu XI-21 et Luc X-13. |
Le lendemain étant un jour de sabbat, Jésus réunit les soixante-dix à part et leur dit: « En vérité je me suis réjoui avec vous quand vous êtes revenus avec la bonne nouvelle que l'évangile du royaume avait été accueilli par tant de gens dispersés en Galilée, en Samarie, et en Judée. Mais pourquoi votre exultation est-elle empreinte de surprise? N'espériez-vous pas que la délivrance de votre message se manifesterait avec puissance? Etiez-vous partis avec si peu de foi dans l'évangile pour que vous reveniez surpris de son efficacité? Maintenant, sans vouloir refroidir votre enthousiasme, je tiens à vous mettre soigneusement en garde contre les subtilités de l'orgueil, de l'orgueil spirituel. Si vous pouviez comprendre la chute de Lucifer, ce fils de l'iniquité, vous renonceriez solennellement à toutes les formes d'orgueil spirituel.
« Vous avez entrepris la grande oeuvre d'enseigner aux hommes qu'ils sont fils de Dieu. Je vous ai montré le chemin; partez accomplir votre devoir et ne vous lassez pas de bien faire. Pour vous et pour tous ceux qui suivront vos traces au long des âges, je rappelle que je me tiens toujours auprès de vous. Mon invitation au royaume est et demeurera toujours: Vous tous qui peinez et qui êtes lourdement chargés, venez à moi, et je vous donnerai le repos. Acceptez mon joug et écoutez-moi, car je suis sincère et fidèle, et vous trouverez auprès de moi du repos spirituel pour vos âmes ».
Quand les apôtres eurent l'occasion de mettre à l'épreuve les promesses de Jésus, ils constatèrent qu'elles étaient sincères et véridiques. Et depuis cette époque, d'innombrables croyants ont également constats et démontré que ces promesses étaient bien tenues.
7. -- PRÉPARATIFS POUR LA DERNIÈRE MISSION
Les quelques jours qui suivirent furent très animés au camp de Pella; on y acheva les préparatifs pour la mission en Pérée. Jésus et ses collaborateurs allaient entreprendre leur dernière mission, la tournée de trois mois dans toute la Pérée, qui se termina par l'entrée du Maître à Jérusalem pour le parachèvement de son oeuvre terrestre. Durant toute cette période, le quartier général de Jésus et des douze apôtres fut maintenu au camp de Pella.
Jésus n'avait plus besoin d'aller au loin pour enseigner les populations. Les gens venaient maintenant vers lui chaque semaine en nombre croissant, non seulement de toutes les parties de la Palestine, mais aussi de tout l'empire romain et du Proche Orient. Le Maître participa avec les soixante-dix à la mission en Pérée, mais il passa la majeure partie de son temps au camp de Pella, enseignant la foule et instruisant les douze apôtres. Durant tout ce trimestre, dix apôtres au moins restèrent auprès de Jésus.
Les femmes du corps apostolique se préparèrent également à partir deux par deux en même temps que les soixante-dix pour évangéliser dans les principales villes de Pérée. Le groupe originel de douze femmes avait récemment éduqué un groupe plus nombreux de cinquante autres femmes en leur apprenant la manière de visiter les foyers et l'art de soigner les malades et les affligés. Perpétua, la femme de Simon Pierre, devint membre de cette nouvelle division du groupe féminin; on lui confia, sous les ordres d'Abner, la direction de ce supplément de travail des femmes. Après la Pentecôte, elle resta avec son illustre mari et l'accompagna dans toutes ses tournées missionnaires. Le jour où Pierre fut crucifié à Rome, elle fut donnée en pâture aux bêtes féroces dans l'arène. Faisaient également partie de ce nouveau corps apostolique féminin les femmes de Philippe et de Matthieu et la mère de Jacques et de Jean Zébédée.
L'oeuvre du royaume sous la direction personnelle de Jésus allait maintenant entrer dans sa phase terminale. C'était une phase de profondeur spirituelle contrastant avec celle où les multitudes rêvant de miracles et recherchant des prodiges suivaient le Maître à l'époque de sa popularité en Galilée. Toutefois, un certain nombre de ses disciples conservaient leur mentalité matérielle et ne réussissaient pas à comprendre que le royaume des cieux est la confraternité spirituelle des hommes fondée sur la paternité universelle de Dieu.
À LA FÊTE DES TABERNACLES
POUR aller a Jérusalem avec les dix apôtres, Jésus décida de passer par la Samarie parce que c'était le chemin le plus court. En conséquence, ils suivirent la côte orientale du lac et entrèrent en Samarie par Scythopolis. A la tombée de la nuit, Jésus envoya Philippe et Matthieu à un village situé sur les contreforts orientaux du Mont Gilboa, pour assurer le logement du groupe. Il arriva que les villageois avaient contre les Juifs de forts préjugés, plus forts même que la généralité des Samaritains, et ces sentiments se trouvaient exacerbés à ce moment-là, où tant de personnes se rendaient à la fête des Tabernacles. Ces villageois avaient très peu entendu parler de Jésus; ils refusèrent de le loger, parce que lui et ses compagnons étaient des Juifs. Lorsque Matthieu et Philippe manifestèrent leur indignation et informèrent ces Samaritains qu'ils refusaient l'hospitalité au Saint d'Israël, les villageois furieux les chassèrent de leur agglomération à coups de pierres et de bâtons.
Philippe et Matthieu revinrent auprès de leurs compagnons et racontèrent comment ils avaient été chassés du village. Alors Jacques et Jean s'avancèrent vers Jésus et lui dirent: « Maître, nous te prions de nous permettre d'appeler le feu du ciel pour qu'il descende dévorer ces Samaritains insolents et impénitents ». Lorsque Jésus entendit ces paroles de vengeance, il se tourna vers les fils de Zébédée et les réprimanda sévèrement: « Vous ne connaissez pas le genre de comportement que vous manifestez. La vengeance est incompatible avec le royaume des cieux. Plutôt que de contester, allons jusqu'au petit village proche du gué du Jourdain ». Ainsi, à cause de leurs préjugés sectaires, les Samaritains se privèrent de l'honneur d'héberger le Fils Créateur d'un univers.
Jésus et les dix s'arrêtèrent pour la nuit au village proche du gué du Jourdain. Le lendemain matin de bonne heure, ils traversèrent le fleuve et poursuivirent leur chemin vers Jérusalem par la grande route de la rive gauche du Jourdain; ils arrivèrent à Béthanie tard dans la soirée du mercredi. Thomas et Nathanael, retardés par leurs entretiens avec Rodan, les rejoignirent le vendredi.
Jésus et les douze restèrent un mois aux environs de Jérusalem, jusqu'à la fin d'octobre. Jésus lui-même n'entra que rarement dans la ville, et ces brèves visites eurent lieu durant la fête des Tabernacles. Il passa une grande partie du mois d'octobre à Bethléhem, avec Abner et ses collaborateurs.
1. -- LES DANGERS DE LA VISITE À JÉRUSALEM
Longtemps avant leur fuite de Galilée, les disciples de Jésus l'avaient supplié d'aller proclamer l'évangile du royaume à Jérusalem, afin de conférer à son message le prestige d'avoir été prêché au centre de la culture et de l'érudition juives, mais maintenant que le Maître était effectivement venu enseigner à Jérusalem, ils craignaient pour sa vie. Sachant que le sanhédrin avait cherché à emmener Jésus à Jérusalem pour le juger, et se rappelant les déclarations récemment réitérées de Jésus qu'il serait mis à mort, ils avaient été frappés de stupeur par sa soudaine décision d'assister à la fête des Tabernacles. A toutes leurs supplications antérieures d'aller à Jérusalem, Jésus avait répondu: « L'heure n'est pas encore venue ». Maintenant, devant leurs protestations craintives, il se bornait à répondre: « Mais l'heure est venue ».
Durant la fête des Tabernacles, Jésus se rendit audacieusement à Jérusalem en plusieurs occasions et enseigna publiquement dans le temple, malgré les efforts de ses collaborateurs pour l'en dissuader. Après l'avoir longtemps pressé de proclamer son message à Jérusalem, ils craignaient maintenant de le voir pénétrer dans la ville à cette date, sachant bien que les scribes et les pharisiens cherchaient à le faire périr.
L'audacieuse apparition de Jésus à Jérusalem confondit plus que jamais ses disciples. Beaucoup d'entre eux, et même son apôtre Judas Iscariot, avaient osé penser que Jésus s'était précipitamment enfui en Phénicie par peur des dirigeants juifs et d'Hérode Antipas. Ils ne comprenaient pas la signification des déplacements du Maître. Sa présence à Jérusalem à la fête des Tabernacles, contrairement aux conseils de ses collaborateurs, suffit à mettre définitivement fin à tous les chuchotements sur sa peur et sa lâcheté.
Durant la fête des Tabernacles, des milliers de croyants, venus de toutes les parties de l'empire romain, virent Jésus et l'entendirent prêcher; beaucoup d'entre eux allèrent même jusqu'à Béthanie pour s'entretenir avec lui des progrès du royaume dans les districts où ils habitaient.
Il y avait bien des raisons pour que Jésus ait pu prêcher publiquement dans les cours du temple durant toutes les journées de la fête; la principale était la peur qui avait gagné les membres du sanhédrin par suite d'une secrète division de sentiments dans leurs propres rangs. En fait, beaucoup d'entre eux croyaient secrètement en Jésus, ou étaient fermement opposés à son arrestation durant la fête, pendant que Jérusalem hébergeait un si grand nombre de visiteurs dont beaucoup croyaient en lui, ou tout au moins sympathisaient avec le mouvement spirituel qu'il animait.
Les efforts d'Abner et de ses disciples dans toute la Judée avaient également beaucoup contribué à consolider un sentiment favorable au royaume, au point que les ennemis de Jésus n'osaient pas manifester trop ouvertement leur opposition. Ce fut l'une des raisons pour lesquelles Jésus put se montrer publiquement à Jérusalem et en sortir vivant. Un ou deux mois plus tôt, il aurait certainement été mis à mort.
L'intrépidité de Jésus, se montrant publiquement à Jérusalem, intimida ses ennemis; ils n'étaient pas préparés à un défi aussi audacieux. Plusieurs fois durant ce mois, le sanhédrin tenta faiblement de le faire arrêter, mais ces efforts n'aboutirent à rien. Les ennemis du Maître furent tellement déconcertés par son apparition inattendue en public à Jérusalem qu'ils supposèrent que les autorités romaines lui avaient promis la sécurité. Sachant que Philippe le frère d'Hérode Antipas était presque un disciple de Jésus, les membres du sanhédrin imaginèrent que Philippe avait obtenu pour Jésus des promesses de protection contre ses ennemis. Avant qu'ils se fussent rendu compte de l'erreur qu'ils commettaient en croyant que sa soudaine et audacieuse apparition à Jérusalem résultait d'une entente secrète avec les fonctionnaires romains, le Maître était déjà sorti du domaine de leur juridiction.
Seuls les douze apôtres avaient su que Jésus se proposait d'assister à la fête des Tabernacles en partant de Magadan. Les autres disciples du Maître furent très étonnés de le voir apparaître dans les cours du temple et y enseigner publiquement. Quant aux autorités juives, elles furent surprises au delà de toute expression lorsqu'elles apprirent qu'il enseignait dans le temple.
Bien que les disciples de Jésus ne se soient pas attendus à le voir assister à la fête, la grande majorité des pèlerins venant de loin, et qui avait entendu parler de lui, entretenait l'espoir de le voir à Jérusalem. Ils ne furent pas déçus, car en plusieurs occasions le Maître enseigna sous le Porche de Salomon et ailleurs dans les cours du temple. En réalité, ces enseignements furent la proclamation officielle de la divinité de Jésus au peuple juif et au monde entier.
L'opinion était divisée chez les multitudes qui écoutaient les enseignements du Maître. Certains disaient qu'il était un homme de bien; certains le prenaient pour un prophète; certains affirmaient qu'il était vraiment le Messie; d'autres le qualifiaient d'intrigant pervers en disant qu'il égarait le peuple avec ses doctrines étranges. Ses ennemis hésitaient à l'accuser ouvertement, par crainte de ses partisans, tandis que ses amis hésitaient à le reconnaître ouvertement, par crainte des dirigeants juifs, et sachant que le sanhédrin était résolu à le mettre à mort. Mais ses ennemis eux-mêmes admiraient son enseignement, sachant qu'il n'avait pas été instruit dans les écoles des rabbins.
Chaque fois que Jésus allait à Jérusalem, ses apôtres étaient remplis de terreur. De jour en jour ils étaient plus effrayés en observant l'audace croissante de ses déclarations sur la nature de sa mission sur terre. Ils n'étaient pas habitués à entendre Jésus émettre des prétentions aussi péremptoires et des affirmations aussi surprenantes quand il prêchait parmi ses amis.
2. -- LE PREMIER DISCOURS AU TEMPLE
Le premier après-midi où Jésus enseigna dans le temple, une foule considérable s'assit pour écouter ses paroles dépeignant la liberté du nouvel évangile et la joie de ceux qui croient à sa bonne nouvelle. Bientôt un auditeur curieux l'interrompit pour demander: « Maître, comment se fait-il que tu puisses si facilement citer les Ecritures et enseigner le peuple sans avoir été instruit dans la science des rabbins? » Jésus répondit: « Nul homme ne m'a enseigné les vérités que je vous proclame. Cet enseignement ne vient pas de moi, mais de Celui qui m'a envoyé. Si un homme désire réellement faire la volonté de mon Père, il saura certainement si mon enseignement vient de Dieu ou si je parle de moi-même. Quiconque parle par lui-même cherche sa propre gloire, mais quand je proclame les vérités du Père, je recherche la gloire de celui qui m'a envoyé. Avant d'entrer dans la nouvelle lumière, ne devriez-vous pas plutôt suivre la lumière dont vous disposez déjà? Moïse vous a donné la loi, et cependant, combien d'entre vous remplissent ses exigences? Dans cette loi, Moïse vous enjoint: « Tu ne tueras pas »; or malgré ce commandement, certains d'entre vous cherchent à tuer le Fils de l'Homme ».
En entendant ces paroles, les auditeurs commencèrent à se disputer entre eux. Certains disaient que Jésus était fou, et certains qu'il était possédé par un démon. D'autres disaient qu'il était en vérité le prophète de Galilée que les scribes et les pharisiens cherchaient depuis longtemps à tuer. Certains disaient que les autorités religieuses avaient peur de le molester; d'autres pensaient que les chefs ne s'étaient pas emparés de lui parce qu'ils s'étaient mis à croire en lui. Après une discussion prolongée, un membre de la foule s'avança et demanda à Jésus: « Pourquoi les chefs cherchent-ils à te tuer? » Et Jésus répondit: « Les dirigeants cherchent à me tuer parce qu'ils s'irritent de mon enseignement sur la bonne nouvelle du royaume, un évangile qui libère les hommes des pesantes traditions de la religion de cérémonies conventionnelles que ces éducateurs sont décidés à maintenir à tout prix. Ils pratiquent la circoncision conformément à la loi, le jour du sabbat, mais ils voudraient me tuer parce qu'une fois, le jour du sabbat, j'ai libéré un homme qui était esclave d'une affliction. Ils me suivent le jour du sabbat pour m'espionner, mais ils voudraient me tuer parce qu'en une autre occasion j'ai décidé de guérir complètement, un jour de sabbat, un homme atteint d'une grave infirmité. Ils cherchent à me tuer parce qu'ils savent bien que si vous croyez honnêtement à mon enseignement et si vous osez l'accepter, leur système de religion traditionnelle sera renversé et détruit pour toujours. Ils seront alors privés d'autorité sur l'objet auquel ils ont consacré leur vie depuis qu'ils ose fermement refusé d'accepter mon nouvel et plus glorieux évangile du royaume de Dieu. Et maintenant, je fais appel à chacun de vous: Ne jugez pas d'après les apparences extérieures, mais plutôt selon le véritable esprit de mes enseignements; jugez avec droiture ».
Ensuite un autre investigateur dit: « Oui, Maître, nous recherchons le Messie, mais quand il viendra, nous savons qu'il apparaîtra dans le mystère. Or nous savons d'où tu viens. Tu as compté parmi nos frères depuis le commencement. Le libérateur viendra en puissance pour rétablir le trône du royaume de David. Prétends-tu réellement être le Messie? » Jésus répondit: «Tu prétends me connaître et savoir d'où je viens. Je souhaiterais que tes prétentions soient exactes, car alors tu trouverais dans tes connaissances une vie abondante. Mais je déclare que je ne suis pas venu vers vous de moi-même. J'ai été envoyé par le Père, et celui qui m'a envoyé est sincère et fidèle. En refusant de m'entendre, vous refusez de recevoir Celui qui m'a envoyé. Je connais le Père, car je suis venu du Père pour vous le proclamer et vous le révéler ».
Les agents des scribes voulaient mettre la main sur lui, mais ils craignaient la foule, car beaucoup d'hommes croyaient en lui. L'oeuvre de Jésus depuis son baptême était désormais bien connue de toute la société juive. En parlant de ce sujet, bien des Juifs se disaient entre eux: « Même si cet instructeur vient de Galilée, et même s'il ne répond pas à toute notre attente du Messie, nous nous demandons si, lors de sa venue, le libérateur fera réellement quelque chose de plus merveilleux que l'oeuvre déjà accomplie par ce Jésus de Nazareth? »
Quand les pharisiens et leurs agents entendirent la foule parler de la sorte, ils consultèrent leurs dirigeants et décidèrent qu'il fallait immédiatement faire quelque chose pourmettre fin aux interventions publiques de Jésus dans les cours du temple. En général, les dirigeants des Juifs étaient disposés à éviter un conflit ouvert avec Jésus, car ils croyaient que les autorités romaines lui avaient promis l'immunité. Ils ne trouvaient pas d'autre explication à son audace de venir à cette époque à Jérusalem, mais les dirigeants du sanhédrin ne croyaient pas entièrement à cette rumeur. En raisonnant, ils estimaient que les chefs romains n'auraient pas fait une pareille chose en secret et à l'insu des plus hautes autorités de la nation juive.
En conséquence Eber, l'agent qualifié du sanhédrin, fut dépêché avec deux assistants pour arrêter Jésus. Tandis qu'Eber se frayait un chemin vers Jésus, le Maître dit: « Ne crains pas de m'approcher. Viens écouter de plus près mon enseignement. Je sais que tu as été envoyé pour m'appréhender, mais tu devrais comprendre que rien de fâcheux n'arrivera au Fils de l'Homme avant que son heure ne soit venue. Tu n'es pas dressé contre moi; tu viens seulement exécuter l'ordre de tes maîtres, et même ces chefs des Juifs croient véritablement servir Dieu lorsqu'ils cherchent en secret à m'anéantir.
« Je n'ai de rancune contre aucun de vous. Le Père vous aime, et c'est pourquoi j'aspire à vous délivrer de l'esclavage des préjugés et des ténèbres de la tradition. Je vous offre la liberté de la vie et la joie du salut. Je proclame le nouveau chemin vivant, la délivrance du mal, et la rupture de la servitude du péché. Je suis venu pour que vous puissiez avoir la vie, et l'avoir éternellement. Vous cherchez à vous débarrasser de moi et de mes enseignements qui vous inquiètent. Puissiez-vous comprendre que je ne resterai pas longtemps avec vous! D'ici peu je retournerai vers celui qui m'a envoyé dans ce monde. Alors beaucoup d'entre vous me chercheront assidûment, mais vous ne découvrirez pas ma présence, car vous ne pouvez venir là où je vais bientôt aller. Cependant, tous ceux qui me chercheront sincèrement atteindront un jour la vie qui conduit à la présence de mon Père ».
Quelques railleurs se dirent entre eux: « Où donc ira cet homme pour que nous ne puissions le trouver? Ira-t-il vivre parmi les Grecs? Se suicidera-t-il? Que peut-il vouloir dire en déclarant qu'il nous quittera bientôt et que nous ne pourrons aller là où il ira? »
Eber et ses assistants refusèrent d'arrêter Jésus et retournèrent au rendez-vous sans lui. Lorsque les chefs religieux et les pharisiens leur reprochèrent de n'avoir pas ramené Jésus, Eber se borna à répondre: « Nous avons craint de l'arrêter au milieu de la foule où beaucoup d'auditeurs croient en lui. En outre, nous n'avons jamais entendu personne parler comme lui. Il y a quelque chose qui sort de l'ordinaire chez cet instructeur. Vous feriez tous bien d'aller l'écouter ». Lorsque les principaux dirigeants entendirent cette réponse, ils furent étonnés et parlèrent sarcastiquement à Eber. « Es-tu égaré toi aussi? Vas-tu croire à ce fourbe? As-tu entendu dire qu'aucun de nos érudits ou de nos dirigeants ait cru en lui? Y a-t-il eu des scribes ou des pharisiens trompés par son habile enseignement? Comment se fait-il que tu sois influencé par cette foule ignorante qui ne connaît ni la Loi ni les Prophètes? Ne sais-tu pas que ces illettrés sont maudits? » Alors Eber répondit: « C'est entendu, mes maîtres, mais cet homme adresse à la multitude des paroles de miséricorde et d'espérance. Il remonte le moral des découragés, et ses discours ont même réconforté nos âmes. Que peut-il y avoir de mauvais dans ces enseignements, même si Jésus n'est pas le Messie des Ecritures? Et même alors, notre loi n'exige-t-elle pas l'équité? Condamnons-nous un homme avant de l'avoir entendu? » Le chef du sanhédrin se mit en colère contre Eber et se tourna vers lui en disant: « Es-tu devenu fou? Serais-tu aussi par hasard originaire de Galilée? Sonde les Ecritures; tu verras que de Galilée il ne peut surgir aucun prophète, et encore bien moins le Messie ».
Le sanhédrin se sépara en désarroi et Jésus se retira à Béthanie pour la nuit.
3. -- LA FEMME ADULTÈRE
Ce fut durant cette visite à Jérusalem que Jésus s'occupa du cas d'une femme de mauvaise réputation amenée en sa présence par les accusateurs de cette femme et par des ennemis du Maître. Le récit déformé que vous possédez de cet épisode (1) laisse entendre que cette femme avait été amenée devant Jésus par les scribes et les pharisiens, et que Jésus traita ces chefs religieux de manière à faire ressortir qu'ils étaient peut-être eux-mêmes coupables d'immoralité. Or ces scribes et ces pharisiens étaient bien spirituellement aveugles et intellectuellement remplis de préjugés par leur fidélité à la tradition, mais ils comptaient parmi les hommes les plus complètement moraux de cette époque et de cette génération.
Voici en réalité comment les choses se sont passées. De bonne heure le troisième matin de la fête, tandis que Jésus approchait du temple, il croisa un groupe de mercenaires du sanhédrin qui traînaient avec eux une femme nommée Hildana. Lorsqu'ils croisèrent Jésus, le porte-parole du groupe dit: « Maître, cette femme a été surprise en adultère -- en flagrant délit. Or la loi de Moïse ordonne de la lapider. D'après toi, que devons-nous faire d'elle? »
(1) Jean VIII-1 à 11.
Le plan des ennemis de Jésus était le suivant: S'il entérinait la loi de Moïse ordonnant que la pécheresse se reconnaissant coupable soit lapidée, ils impliqueraient le Maître dans des difficultés avec les dirigeants romains qui avaient refusé aux Juifs le droit d'infliger la peine de mort sans l'approbation d'un tribunal romain. Si Jésus interdisait de lapider la femme, ils l'accuseraient devant le sanhédrin de se placer au-dessus de Moïse et de la loi juive. S'il gardait le silence, ils l'accuseraient de lâcheté. Mais le Maître prit la situation en mains de telle manière que le complot s'écroula sous le propre poids de sa vilenie.
Hildana, jadis avenante, était la femme d'un habitant pervers de Nazareth, qui avait causé des difficultés à Jésus durant toute sa jeunesse. Après avoir épousé Hildana, il la força honteusement à gagner la vie du ménage en faisant commerce de son corps. Il était venu à la fête des Tabernacles à Jérusalem pour que sa femme puisse y prostituer ses charmes physiques moyennant finances. Il avait conclu un accord avec les mercenaires des dirigeants juifs pour trahir ainsi sa propre femme dans le commerce de son vice. Ces mercenaires venaient donc avec Hildana et son complice dans l'adultère, afin de prendre Jésus au piège en lui faisant émettre une opinion qu'ils pourraient ensuite utiliser contre lui si Jésus était arrêté.
Promenant son regard au-dessus de l'attroupement, Jésus vit le mari de Hildana debout au dernier rang. Il savait de quel genre d'homme il s'agissait et perçut qu'il était intéressé dans cette méprisable opération. Jésus commença par contourner l'attroupement pour s'approcher de ce mari dégénéré, puis il écrivit sur le sable quelques mots qui le firent partir précipitamment. Il revint ensuite devant le groupe et écrivit de nouveau sur le sol un message destiné aux prétendus accusateurs de Hildana. Après sa lecture, eux aussi s'en allèrent un par un. Puis le Maître écrivit une troisième fois sur le sable, sur quoi le complice adultère de la femme partit à son tour, de sorte qu'au moment où le Maître se releva en ayant fini d'écrire, il ne vit plus que Hildana debout et seule devant lui. Il lui dit: «Femme, où sont tes accusateurs? N'est-il resté personne pour te lapider? » La femme leva les yeux et répondit: « Personne, mon Seigneur ». Alors Jésus dit: « Je connais ton cas, et je ne te condamne pas non plus. Va ton chemin en paix». Et Hildana abandonna son mari pervers pour se joindre aux disciples du royaume.
4. -- LA FÊTE DES TABERNACLES
La présence de gens venant de toutes les parties du monde alors connu, depuis l'Espagne jusqu'à l'Inde, faisait de la fête des Tabernacles une occasion idéale pour Jésus de proclamer publiquement, et pour la première fois à Jérusalem, la totalité de son évangile. Les participants à cette fête vivaient beaucoup au grand air, dans des cabanes de feuillages. C'était la fête de la rentrée des récoltes. A cause de la fraîcheur des mois d'automne, les Juifs du monde entier assistaient en plus grand nombre à cette fête qu'à la Pâque après la fin de l'hiver, ou à la Pentecôte au commencement de l'été. Les apôtres voyaient enfin leur Maître proclamer audacieusement sa mission terrestre, pour ainsi dire devant le monde entier.
C'était la fête des fêtes, car tout sacrifice omis à d'autres festivités pouvait être offert au moment de la fête des Tabernacles. Elle était l'occasion où l'on recevait les offrandes au temple; elle combinait les plaisirs des vacances avec les rites solennels de l'adoration religieuse. C'était une période de réjouissances raciales et de chants lévitiques, où les prêtres sonnaient solennellement de leurs trompettes argentées. Le soir, le spectacle impressionnant du temple et des foules de pèlerins était brillamment éclairé par les grands candélabres qui illuminaient la cour des femmes, ainsi que par le rayonnement de dizaines de torches réparties dans les diverses cours du temple. Toute la ville était gaiement décorée, sauf le château romain qui, avec un contraste sinistre, dominait les scènes de festivité et d'adoration. Combien les Juifs haïssaient cette réminiscence toujours présente du joug romain!
On sacrifiait soixante-dix boeufs durant la fête, en symbole des soixante-dix nations du monde païen. La cérémonie du versement de l'eau symbolisait l'effusion de l'esprit divin. La cérémonie de l'eau était précédée par la procession des prêtres et des Lévites au lever du soleil. Les adorateurs descendaient les marches conduisant de la cour d'Israël à la cour des femmes, au son de coups scandés des trompettes d'argent. Ensuite, les fidèles marchaient vers la magnifique porte qui s'ouvrait sur la cour des Gentils. Là ils faisaient demi-tour pour faire face à l'ouest, répéter leurs cantiques, et continuer leur marche symbolique de l'eau.
Le dernier jour de la fête, environ quatre cent cinquante prêtres, et un nombre correspondant de Lévites, officiaient. Au lever du jour, les pèlerins affluaient de tous les quartiers de la ville. Chacun tenait dans la main droite une gerbe de myrte, de branches de saule, et de feuilles de palmier, et dans la main gauche une branche portant une pomme du paradis -- un cédrat ou « fruit défendu ». Les pèlerins se divisaient en trois groupes pour cette cérémonie matinale. Un groupe restait au temple pour assister aux sacrifices du matin. Un autre groupe descendait de Jérusalem dans la proche vallée de Maza pour couper les branches de saule destinées à orner l'autel des sacrifices. Le troisième groupe formait une procession qui marchait derrière le prêtre préposé à l'eau, portant le vase d'or destiné à contenir l'eau symbolique. Au son des trompettes d'argent, ce prêtre allait du temple, par Ophel, jusqu'à Silos où se trouvait la « porte de la source ». Après remplissage du vase d'or dans l'étang de Siloé, la procession retournait au temple où elle entrait par la « porte de l'eau » et allait directement dans la cour des prêtres. Là, le prêtre portant le vase d'eau était rejoint par le prêtre portant le vin destiné à l'offrande de la boisson. Tous deux se rendaient ensuite aux entonnoirs d'argent se vidant au pied de l'autel, et y versaient le contenu des vases. L'exécution de ce rite de transvasement de l'eau et du vin était le signal attendu par les pèlerins assemblés pour chanter les Psaumes 113 à 118, en alternant avec les Lévites. En répétant ces textes, les pèlerins faisaient onduler leurs gerbes vers l'autel. Ensuite avait lieu le sacrifice du jour associé à la répétition du Psaume du jour. Le dernier jour de la fête, on chantait le Psaume 82 à partir du cinquième verset.
5. -- LE SERMON SUR LA LUMIÈRE DU MONDE
Le soir de l'avant-dernier jour de la fête, tandis que la scène était brillamment éclairée par les lumières des candélabres et des torches, Jésus se leva au milieu de la foule assemblée et dit:
« Je suis la lumière du monde (1). Quiconque me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie. Prétendant me faire comparaître en jugement et assumer le rôle de juges, vous déclarez que, si je témoigne pour moi-même, mon témoignage n'est pas valable. Mais la créature ne peut jamais juger le Créateur. Même si je témoigne pour moi-même, mon témoignage est éternellement vrai, car je sais d'où je suis venu, qui je suis, et où je vais. Vous qui voudriez tuer le Fils de l'Homme, vous ne savez ni d'où je suis venu ni qui je suis, ni où je vais. Vous ne jugez que d'après les apparences physiques; vous ne percevez pas les réalités de l'esprit. Je ne juge personne, pas même mon ennemi acharné. Mais si je décidais de juger, mon jugement serait juste et droit, car je ne jugerais pas seul, mais en association avec mon Père qui m'a envoyé dans le monde et qui est la source de tout véritable jugement. Vous acceptez pour valable le témoignage de deux personnes dignes de confiance -- eh bien, alors, je témoigne de ces vérités, et mon Père céleste en témoigne également. Quand je vous ai dit cela hier, vous m'avez demandé dans votre ignorance: « Où est ton Père? » En vérité, vous ne connaissez ni moi ni mon Père, car si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu le Père.
(1) Cf. Jean VIII-12 et la suite.
« Je vous ai déjà dit que je m'en vais, et que vous me chercherez sans pouvoir me trouver, car vous ne pouvez aller là où je vais. Vous qui voudriez rejeter cette lumière, vous êtes d'en bas; moi je viens d'en haut. Vous qui préférez rester dans les ténèbres, vous êtes de ce monde; moi je ne suis pas de ce monde, et je vis dans la lumière éternelle du Père des lumières. Vous avez tous eu d'abondantes occasions d'apprendre qui je suis, et vous aurez encore d'autres preuves confirmant l'identité du Fils de l'Homme. Je suis la lumière de la vie; quiconque rejette délibérément et sciemment cette lumière de salut mourra dans ses péchés. Je vous ai dit bien des choses, mais vous êtes incapables de recevoir mes paroles. Toutefois, celui qui m'a envoyé est sincère et fidèle; mon Père aime même ses enfants égarés. Et tout ce que mon Père a dit, moi aussi je le proclame au monde.
« Quand le Fils de l'Homme sera élevé, alors vous saurez que c'est moi, et que je n'ai rien fait de moi-même, mais seulement comme le Père me l'a enseigné. Je m'adresse à vous et à vos enfants. Celui qui m'a envoyé est actuellement auprès de moi; il ne m'a pas laissé seul, car je fais toujours ce qui plaît à ses yeux ».
Tandis que Jésus enseignait ainsi dans les cours du temple, beaucoup de pèlerins le crurent. Et nul n'osa porter la main sur lui.
6. -- LE DISCOURS SUR L'EAU VIVE
Le dernier jour, le grand jour de la fête, tandis que la procession de l'étang de Siloé passait par les cours du temple, et aussitôt après que les prêtres eurent aspergé l'autel d'eau et de vin, Jésus se dressa par à les pèlerins et dit: « Si quelqu'un a soif , qu'il vienne à moi et boive. J'apporte au monde cette eau vive de la part du Père céleste. Quiconque me croit sera rempli de l'esprit que cette eau représente, car les Ecritures elles-mêmes ont dit: « Hors de lui couleront des fleuves d'eau vive » (1). Quand le Fils de l'Homme aura achevé son oeuvre sur terre, l'Esprit de Vérité sera répandu sur toute chair. Ceux qui recevront cet esprit ne connaîtront jamais la soif spirituelle ».
Jésus n'interrompit pas le service pour prononcer ces paroles. Il les adressa aux adorateurs aussitôt après le chant du Hallel, le répons des Psaumes accompagné de l'ondulation des gerbes devant l'autel. Ce chant était suivi d'une pause durant laquelle on préparait les sacrifices, et ce fut à cet instant que les pèlerins entendirent la voix fascinante du Maître proclamer qu'il était le donneur d'eau vive à toutes les âmes assoiffées d'esprit.
À la fin de cet office matinal, Jésus continua à enseigner la multitude en disant: « N'avez-vous pas lu dans les Ecritures: « Voici, de même que les eaux sont déversées sur la terre altérée et répandues sur le sol aride, de même je vous donnerai l'esprit de sainteté pour en asperger et en bénir vos enfants, et même les enfants de vos enfants » (2). Pourquoi cherchez-vous à arroser vos âmes avec les traditions humaines coulant des vases brisés des offices cérémoniels, au lieu d'avoir soif du ministère de l'esprit? Le spectacle auquel vous assistez dans ce temple est la manière dont vos pères cherchèrent à symboliser l'effusion de l'esprit divin sur les enfants de la foi, et vous avez bien fait de perpétuer ces symboles jusqu'à ce jour. Mais maintenant cette génération a reçu la révélation du Père des esprits par l'effusion de son Fils, et l'effusion de l'esprit du Père et du Fils sur les enfants des hommes ne manquera pas de suivre. Pour quiconque a la foi, cet esprit deviendra le véritable instructeur du chemin qui conduit à la vie éternelle, aux vraies eaux vives du royaume céleste sur terre, et au Paradis du Père dans l'au-delà ».
| (1) Jean VII-38. |
| (2) Cf. Isaïe XLIV-3. |
Et Jésus continua à répondre aux questions de la foule et des pharisiens. Certains le prenaient pour le Messie; d'autres disaient qu'il ne pouvait être le Christ, puisqu'il venait de Galilée, et que le Messie devait rétablir le trône de David. On n'osait toujours pas l'arrêter.
7. -- LE DISCOURS SUR LA LIBERTÉ SPIRITUELLE
L'après-midi du dernier jour de la fête, après que les apôtres eurent échoué dans leurs efforts pour le persuader de fuir Jérusalem, Jésus retourna au temple pour y enseigner. Trouvant un nombreux groupe de croyants assemblés au Porche de Salomon, il leur fit le discours suivant:
« Si mes paroles demeurent en vous, et si vous êtes disposés à faire la volonté de mon Père, alors vous êtes vraiment mes disciples. Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira (1). Je sais que vous allez me répondre: Nous sommes les enfants d'Abraham et nous ne sommes esclaves de personne; comment donc serions-nous affranchis? Mais je ne vous parle pas de soumission extérieure à la loi de quelqu'un d'autre; je fais allusion aux libertés de l'âme. En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave du péché. Or vous savez que l'esclave n'est pas destiné à rester éternellement dans la maison du maître. Vous savez également que le fils demeure chez son père. Si donc le Fils vous affranchit et fait de vous des fils, vous serez vraiment libres.
(1) Cf. Jean VIII-32
« Je sais que vous êtes la semence d'Abraham, et cependant vos chefs cherchent à me tuer parce qu'ils n'ont pas permis à ma parole d'exercer son influence transformatrice dans leur coeur. Leurs âmes sont scellées par les préjugés et aveuglées par l'esprit de vengeance. Je vous déclare la vérité que le Père éternel me montre, tandis que ces éducateurs illusionnés cherchent uniquement à faire ce qu'ils ont appris de leurs parents terrestres. Si vous répondez qu'Abraham est votre père alors je vous dis que, si vous étiez les enfants d'Abraham, vous accompliriez les oeuvres d'Abraham. Certains d'entre vous croient à mon enseignement, mais d'autres cherchent à m'anéantir parce que je vous ai dit la vérité que j'ai reçue de Dieu. Mais Abraham n'a pas traité ainsi la vérité de Dieu. Je perçois que, parmi vous, certains sont décidés à accomplir les oeuvres du malin. Si Dieu était votre Père, vous me connaîtriez et vous aimeriez la vérité que je révèle. Ne voulez-vous pas constater que je viens du Père, que je suis envoyé par Dieu, que je n'accomplis pas cette oeuvre de moi-même? Pourquoi ne comprenez-vous pas mes paroles? Est-ce parce que vous avez choisi de devenir les enfants du mal? Si vous êtes enfants des ténèbres, vous ne saurez marcher dans la lumière de la vérité que je révèle. Les enfants du malin ne suivent que les voies de leur père, qui était un fourbe et ne défendait pas la vérité, parce qu'il n'y en avait pas en lui. Mais maintenant vient le Fils de l'Homme, parlant et vivant la vérité, et vous êtes nombreux à refuser de croire.
« Qui d'entre vous me convaincra de péché? Si donc je proclame et je vis la vérité montrée par mon Père, pourquoi n'y croyez-vous pas? Quiconque appartient à Dieu entend avec joie les paroles de Dieu; c'est pourquoi beaucoup d'entre vous n'entendent pas les miennes, parce que vous n'appartenez pas à Dieu. Vos maîtres ont même prétendu que j'accomplis mes oeuvres par la puissance du prince des démons. Un proche auditeur vient de dire que je suis possédé par un démon, que je suis un enfant du diable. Mais tous ceux d'entre vous qui traitent honnêtement avec leur âme savent fort bien que je ne suis pas un diable. Vous savez que j'honore mon Père, alors même que vous voudriez me déshonorer. Je ne cherche pas ma propre gloire, mais seulement celle de mon Père céleste. Et je ne vous juge pas, car il y a quelqu'un qui juge pour moi.
En vérité, en vérité, je le dis à ceux qui croient à cet évangile, si un homme conserve vivante dans son coeur cette parole de vérité, il ne connaîtra jamais la mort. Maintenant, juste à côté de moi, un scribe dit que cette affirmation prouve que je suis possédé par un démon, vu qu'Abraham est mort et les prophètes également. Il demande: « Es-tu tellement plus grand qu'Abraham et les prophètes pour oser venir ici et dire que quiconque persévère dans ta parole ne mourra pas? Qui prétends-tu être pour oser proférer ces blasphèmes? » Je dis à ce scribe et à tous ses pareils que si je me glorifie moi-même, ma gloire ne vaut rien. Mais c'est le Père qui me glorifiera, le même Père que vous appelez Dieu. Or vous ne connaissez pas votre Dieu et mon Père, et je suis venu pour vous réunir à lui, pour vous montrer comment devenir véritablement les fils de Dieu. Bien que vous ne connaissiez pas le Père, moi je le connais. Abraham lui-même s'est réjoui de voir mon jour; il le vit par la foi et fut heureux ».
Lorsque les Juifs incroyants et les agents du sanhédrin qui avaient rejoint la scène à ce moment-là entendirent ces paroles, ils déchaînèrent un tumulte en criant: « Tu n'as pas cinquante ans et tu parles d'avoir vu Abraham; tu es un enfant du diable ». Jésus ne put continuer son discours. Il dit simplement en partant: « En vérité en vérité, je vous le dis: Avant qu'Abraham fût, je suis » (2). Beaucoup d'incroyants se précipitèrent à la recherche de pierres pour le lapider, et les agents du sanhédrin cherchèrent à l'arrêter, mais le Maître se fraya rapidement un chemin par les corridors du temple et s'échappa vers un lieu de rendez-vous secret, près de Béthanie, où Marthe, Marie, et Lazare l'attendaient.
(2) Jean VIII-58.
8. -- L'ENTRETIEN AVEC MARTHE ET MARIE
Il avait été convenu que Jésus, ainsi que Lazare et ses soeurs, logeraient dans la maison d'un ami, tandis que les apôtres se disperseraient çà et là par petits groupes. Ces précautions avaient été prises parce que les autorités juives s'enhardissaient de nouveau et projetaient d'arrêter le Maître.
Depuis des années, quand Jésus rendait visite à Lazare, Marthe, et Marie, le trio avait l'habitude d'abandonner toutes ses occupations pour écouter l'enseignement du Maître. A la mort de ses parents, Marthe avait assumé les responsabilités du foyer, de sorte qu'en cette occasion, tandis que Lazare et Marie étaient assis aux pieds de Jésus et buvaient ses paroles rafraîchissantes, Marthe préparait le repas du soir. Il faut expliquer que Marthe se laissait distraire par de nombreuses tâches inutiles et qu'elle s'encombrait de beaucoup de vétilles; son caractère était ainsi fait.
Tandis que Marthe s'affairait à tous ses devoirs secondaires, elle fut troublée parce que Marie ne faisait rien pour l'aider. Elle alla donc vers Jésus et lui dit: « Maître, cela t'est-il égal que ma soeur m'ait laissé faire seule tout le service? Ne voudrais-tu pas lui demander de venir m'aider? » Jésus répondit: « Marthe, Marthe, pourquoi t'agites-tu à propos de tant de choses et te laisses-tu troubler par tant de détails? Une seule chose mérite réellement l'attention; du moment que Marie a choisi cette activité bonne et utile, je ne vais pas l'en détourner. Mais quand apprendrez-vous toutes les deux à vivre comme je vous l'ai enseigné? Servez en coopération et rafraîchissez vos âmes à l'unisson. Ne pouvez-vous apprendre qu'il y a un temps pour chaque chose -- que les questions secondaires de la vie doivent s'effacer devant les questions primordiales du royaume céleste? »
9. -- À BETHLÉHEM AVEC ABNER
Durant toute la semaine qui suivit la fête des Tabernacles, des dizaines de croyants se rassemblèrent à Béthanie et furent instruits par les douze apôtres. Le sanhédrin ne fit rien pour troubler ces réunions, parce que Jésus n'y participait pas; durant tout ce temps, il avait travaillé à Bethléhem avec Abner et ses collaborateurs. Le lendemain de la clôture de la fête, Jésus était reparti pour Béthanie et n'enseigna plus au temple durant ce séjour.
À cette époque, Abner avait établi son quartier général à Bethléhem, d'où beaucoup de disciples avaient été envoyés dans les villes de la Judée et de la Samarie méridionale, et même à Alexandrie. Quelques jours après être arrivé, Jésus paracheva avec Abner les projets destinés à consolider l'oeuvre des deux groupes d'apôtres.
Durant sa visite à la fête des Tabernacles, Jésus avait divisé à peu près également son temps entre Béthanie et Bethléhem à Béthanie, il passa beaucoup de temps avec ses apôtres; à Bethléhem, il instruisit longuement Abner et les anciens apôtres de Jean le Baptiste. Ce fut ce contact étroit qui les amena finalement à croire en lui. Les anciens apôtres de Jean furent influencés par le courage montré par Jésus enseignant publiquement à Jérusalem et par la compréhension sympathique qu'il leur témoigna dans son enseignement privé à Bethléhem. Sous ces influences, chacun des collaborateurs d'Abner fut amené à accepter de tout coeur, pleinement et définitivement, le royaume et tout ce que ce progrès impliquait.
Avant de quitter Bethléhem pour la dernière fois, le Maître prit des dispositions pour que tous ses collaborateurs se joignent à lui dans l'effort qui devait précéder la fin de sa carrière terrestre. Il fut convenu qu'Abner et ses associés rejoindraient bientôt Jésus et les douze au Parc de Magadan.
Au début de novembre, et conformément à cet accord, Abner et ses onze collaborateurs épousèrent la cause de Jésus et des douze; ils travaillèrent ensemble en une seule organisation jusqu'au jour de la crucifixion.
À la fin d'octobre, Jésus et les douze s'éloignèrent du voisinage immédiat de Jérusalem. Le lundi 30 octobre, ils quittèrent la ville d'Ephraïm où Jésus s'était reposé dans l'isolement durant quelques jours; passant par la grande route de la rive droite du Jourdain, ils allèrent directement au Parc de Magadan, où ils arrivèrent à la fin de l'après-midi du mercredi 2 novembre.
Les apôtres furent grandement soulagés de voir le Maître revenu dans une contrée amicale. Ils cessèrent de le presser d'aller à Jérusalem pour proclamer l'évangile du royaume.