LE BAPTÊME ET LES QUARANTE JOURS
JÉSUS commença son oeuvre publique au moment où l'intérêt populaire pour la prédication de Jean était à son apogée et où le peuple juif espérait ardemment la venue du Messie. Il y avait un grand contraste entre Jésus et Jean. Jean était un ouvrier ardent et sévère, tandis que Jésus était un travailleur calme et heureux ne faisant rien hâtivement, sauf en de rares occasions. Jésus était un consolateur encourageant pour le monde et en quelque sorte un exemple. Jean n'apportait guère de réconfort ni d'exemple; il prêchait le royaume des cieux, mais ne participait guère au bonheur de ce royaume. Bien que Jésus ait parlé de Jean comme du plus grand prophète de l'âge écoulé, il disait aussi que le moindre de ceux qui voyaient la grande lumière du nouveau chemin et entraient par là dans le royaume des cieux était en vérité plus grand que Jean.
Lorsque Jean prêchait le royaume à venir, l'essentiel de son message était: « Repentez-vous! Fuyez la colère imminente ». Lorsque Jésus commença à prêcher, il conserva l'exhortation à la repentance, mais ce message était toujours suivi de l'évangile, la bonne nouvelle de la joie et de la liberté du nouveau royaume.
1. — CONCEPTS DU MESSIE ATTENDU.
Les Juifs nourrissaient de nombreuses idées sur le libérateur attendu, et chacune des diverses écoles d'enseignement messianique pouvait citer des passages des Écritures hébraïques à l'appui de ses affirmations. D'une manière générale, les Juifs considéraient que leur histoire nationale commençait avec Abraham et atteindrait son point culminant avec le Messie et le nouvel âge du royaume de Dieu. Ils avaient jadis envisagé ce libérateur comme « le serviteur du Seigneur », puis comme « le Fils de l'Homme », tandis que plus tard certains étaient allés jusqu'à qualifier le Messie de « Fils de Dieu ». Mais qu'ils l'appelassent « la semence d'Abraham », ou « le fils de David », tous étaient d'avis que le libérateur devait être le Messie, « l'oint du Seigneur ». L'évolution du concept alla donc de « serviteur du Seigneur » à « fils de David », puis à « Fils de l'Homme », et à « Fils de Dieu ».
À l'époque de Jean et de Jésus, les Juifs les plus instruits s'étaient fait une idée du Messie à venir sous forme d'un Israélite accompli et représentatif, combinant en lui en tant que « serviteur du Seigneur » le rôle de prophète, de prêtre, et de roi.
Les Juifs croyaient pieusement qu'à l'instar de Moïse qui avait délivré leurs parents de la servitude égyptienne par des miracles merveilleux, le Messie attendu délivrerait le peuple juif de la domination romaine par des miracles de pouvoir encore plus grands et par des merveilles de triomphe racial. Les rabbins avaient réuni plus de cinq cents passages des Écritures dont, malgré les contradictions apparentes, ils affirmaient qu'ils prophétisaient la venue du Messie. Au milieu de tous ces détails de temps, de techniques, et de fonctions, ils perdaient à peu près complètement de vue la personnalité du Messie promis. Ils espéraient la restauration de la gloire nationale juive — l'exaltation temporelle d'Israël — plutôt que le salut du monde. Il était donc évident que Jésus de Nazareth ne pourrait jamais répondre à ce concept messianique matérialiste de la pensée juive. Si les Juifs avaient seulement vu ces sentences prophétiques sous un jour différent, beaucoup de leurs célèbres prédictions messianiques auraient tout naturellement préparé leur pensée à reconnaître en Jésus celui qui mettrait fin à un âge et inaugurerait une nouvelle et meilleure dispensation de miséricorde et de salut pour toutes les nations.
Les Juifs avaient été habitués à croire à la doctrine de la Shékinah, mais ce symbole réputé de la Présence Divine n'était pas visible dans le temple. Ils croyaient que la venue du Messie effectuerait le rétablissement. Ils avaient des idées confuses sur le péché racial et la nature supposée perverse de l'homme. Certains enseignaient que le péché d'Adam avait fait maudire la race humaine, et que le Messie ôterait cette malédiction et remettrait les hommes en faveur auprès de Dieu. D'autres enseignaient qu'en créant l'homme, Dieu avait introduit dans cet être à la fois une bonne et une mauvaise nature, et qu'ensuite en observant le fonctionnement de cette combinaison, il avait été fort déçu et « s'était repenti d'avoir ainsi créé l'homme » (1). Ceux qui enseignaient cela croyaient que le Messie devait venir pour racheter les hommes de cette mauvaise nature innée.
(1) Cf. Genèse VI-6.
En majorité, les Juifs croyaient qu'ils continuaient à languir sous la suzeraineté romaine à cause de leurs péchés nationaux et de la tiédeur des prosélytes Gentils. La nation juive ne s'était pas sincèrement repentie; c'est pourquoi le Messie tardait à venir. On parlait beaucoup de repentance, d'où l'attrait puissant et immédiat de la prédication de Jean: « Repentez-vous et soyez baptisés, car le royaume du ciel est à portée de la main ». Et pour un Juif pieux, le royaume du ciel ne pouvait avoir qu'une signification: la venue du Messie.
L'effusion de Micaël comportait une caractéristique totalement étrangère à la conception juive du Messie; cette caractéristique était l'union des deux natures, l'humaine et la divine. Les Juifs avaient diversement conçu le Messie comme humain perfectionné, comme supra-humain, et même comme divin, mais jamais ils n'avaient admis le concept de l'union de l'humain et du divin. Ce fut la grande pierre d'achoppement des premiers disciples de Jésus. Ils saisissaient le concept humain du Messie en tant que fils de David, tel qu'il avait été présenté par les premiers prophètes; ils comprenaient aussi le Messie en tant que Fils de l'Homme, l'idée supra-humaine de Daniel et de quelques-uns des derniers prophètes, et même en tant que Fils de Dieu comme l'auteur du livre d'Enoch et certains de ses contemporains l'ont décrit; mais pas un seul instant ils n'avaient eu la véritable conception de l'union en une seule personnalité terrestre des deux natures, l'humaine et la divine. L'incarnation du Créateur sous forme de créature n'avait pas été révélée d'avance. Elle ne fut révélée qu'en Jésus; le monde ne connaissait rien de ces choses avant que le Fils Créateur ne se soit incarné et n'ait habité parmi les mortels du royaume.
2. — LE BAPTÊME DE JÉSUS.
Jésus fut baptisé à l'apogée de la prédication de Jean, alors que la Palestine était enflammée d'espoir par le message — « le royaume de Dieu est à portée de la main » — et alors que le monde juif était engagé dans un sérieux et solennel examen de conscience. Le sens juif de solidarité raciale était très profond. Non seulement les Juifs croyaient que le péché d'un père pouvait affecter ses enfants, mais aussi ils croyaient fermement que le péché d'un individu pouvait faire maudire sa nation (1). En conséquence, ceux qui se soumettaient au baptême de Jean ne se considéraient pas tous comme coupables des péchés spécifiques dénoncés par Jean. Nombre d'âmes pieuses furent baptisées par Jean pour le bien d'Israël; elles craignaient qu'un péché d'ignorance de leur part ne retardât la venue du Messie. Elles sentaient qu'elles appartenaient à une nation coupable et maudite par le péché, et se présentaient au baptême afin de manifester par cet acte les fruits d'une pénitence raciale. Il est donc évident que Jésus ne reçut le baptême de Jean en aucune manière comme un rite de repentance ou pour la rémission de ses péchés. En acceptant le baptême des mains de Jean, Jésus ne faisait que suivre l'exemple de nombreux Israélites pieux.
(1) Cf. Daniel IX-5 à 19.
Lorsque Jésus de Nazareth descendit dans le Jourdain pour être baptisé, il était un mortel du royaume ayant atteint le pinacle de l'ascension évolutionnaire humaine pour tout ce qui concernait la conquête de la pensée et l'identification de soi avec l'esprit. Il se tenait ce jour-là dans le Jourdain comme un homme accompli des mondes évolutionnaires du temps et de l'espace. Un parfait synchronisme et une pleine communication s'étaient établis entre la pensée humaine de Jésus et son Ajusteur spirituel intérieur, don divin de son Père du Paradis. Depuis l'ascension de Micaël à la souveraineté de son univers, un Ajusteur exactement du même ordre habite tous les êtres normaux vivant sur Urantia, sauf que, dans le cas de Jésus, son Ajusteur avait été préparé auparavant à cette mission spéciale en habitant similairement Machiventa Melchizédek, un autre surhomme incarné dans la similitude d'une chair mortelle.
Ordinairement, quand la personnalité d'un mortel du royaume atteint d'aussi hauts niveaux de perfection, on voit se produire les phénomènes préliminaires d'élévation spirituelle qui se terminent par la fusion définitive de l'âme mûrie avec son divin Ajusteur associé. Ce changement aurait dû apparemment prendre place dans l'expérience personnelle de Jésus de Nazareth le jour même où il descendit dans le Jourdain avec ses deux frères pour être baptisé par Jean. Cette cérémonie était l'acte final de sa vie purement humaine sur Urantia, et beaucoup d'observateurs célestes s'attendaient à être témoins de la fusion de l'Ajusteur avec le penseur qu'il habitait, mais ils allaient tous être déçus. Quelque chose de nouveau et encore plus grandiose se produisit. Tandis que Jean imposait les mains sur Jésus pour le baptiser, l'Ajusteur intérieur prit définitivement congé de l'âme humaine perfectionnée de Jésus fils de Joseph. Quelques instants plus tard, cette entité divine revint de Divinington en tant qu'Ajusteur Personnalisé et chef de ses semblables dans tout l'univers local de Nébadon. Jésus put ainsi observer son propre esprit divin antérieur redescendant vers lui sous forme personnalisée, et il entendit alors ce même esprit originaire du Paradis prendre la parole et dire «Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui mon âme prend plaisir». Jean, ainsi que les deux frères de Jésus, entendirent également ces paroles. Les disciples de Jean, se tenant au bord de l'eau, n'entendirent pas cette phrase et ne virent pas non plus l'apparition de l'Ajusteur Personnalisé. Seuls les yeux de Jésus l'aperçurent.
Quand l'Ajusteur Personnalisé, revenu et désormais exalté, eut ainsi parlé, tout fut silence. Et tandis que les quatre intéressés s'attardaient dans l'eau, Jésus leva les yeux vers l'Ajusteur tout proche et pria: « Mon Père qui règne dans le ciel, que ton nom soit sanctifié. Que ton règne arrive! Que ta volonté soit faite sur terre comme au ciel ». Lorsqu'il eut ainsi prié, les « cieux furent ouverts » et le Fils de l'Homme vit, présentée par l'Ajusteur désormais personnalisé, l'image de lui-même tel qu'il était avant de venir sur terre dans la similitude d'une chair mortelle, et tel qu'il serait quand sa vie d'incarnation aurait pris fin. Jésus fut seul à apercevoir cette vision céleste.
Ce fut la voix de l'Ajusteur Personnalisé, parlant au nom du Père Universel, que Jean et Jésus entendirent, car les Ajusteurs proviennent du Père du Paradis et lui ressemblent. Durant le reste de la vie terrestre de Jésus, cet Ajusteur Personnalisé fut associé à tous ses travaux; Jésus resta en communication constante avec cet Être de haut rang.
Lors de son baptême, Jésus ne se repentit d'aucune mauvaise action et ne fit nulle confession de péché. Il s'agissait d'une consécration à l'accomplissement de la volonté du Père céleste. Au moment du baptême, il entendit l'appel indéniable de son Père, l'invitation finale à s'occuper des affaires de son Père, et il partit s'isoler durant quarante jours pour méditer sur ses multiples problèmes. En se retirant ainsi pendant un certain temps de tout contact personnel actif avec ses compagnons terrestres, Jésus (tel qu'il était et vivait sur Urantia) suivait le même processus qui prévaut sur les mondes morontiels chaque fois qu'un mortel ascendant fusionne avec la présence intérieure du Père Universel.
Ce jour de baptême marqua la fin de la vie purement humaine de Jésus. Le Fils divin avait trouvé son Père, le Père Universel avait trouvé son Fils incarné, et ils s'entretenaient l'un avec l'autre.
(Jésus avait près de trente et un ans et demi quand il fut baptisé. Bien que Luc dise qu'il fut baptisé dans la quinzième année du règne de Tibère César, ce qui représenterait l'an 29 puisqu'Auguste mourut en l'an 14, il faut se rappeler que Tibère fut co-empereur avec Auguste durant deux ans et demi avant la mort de ce dernier. Des monnaies furent frappées à son effigie en octobre de l'an 11. La quinzième année du règne effectif de Tibère fut donc cette année 26, celle du baptême de Jésus. Ce fut également en l'an 26 que Ponce Pilate commença à régner en tant que gouverneur de la Judée.)
3. — LES QUARANTE JOURS.
C'est avant son baptême, durant les six semaines où il avait été mouillé par les rosées du Mont Hermon, que Jésus avait subi la grande tentation de son effusion humaine. Sur cette montagne, en tant que mortel du royaume et sans aide extérieure, il avait rencontré et vaincu Caligastia, le prince de ce monde prétendant à la souveraineté sur Urantia. Lors de ce jour mémorable, les annales de l'univers avaient enregistré que Jésus de Nazareth était devenu Prince Planétaire d'Urantia. Et ce Prince d'Urantia, qui devait si prochainement être proclamé Souverain suprême de Nébadon, retirait maintenant dans une solitude de quarante jours pour élaborer les plans et déterminer la technique de proclamation du nouveau royaume de Dieu dans le coeur des hommes.
Après son baptême, il prit les quarante jours nécessaires pour s'adapter aux changements de relations avec le monde et l'univers occasionnés par la personnalisation de son Ajusteur. Durant sa solitude dans les montagnes de Pérée, il fixa la ligne de conduite à suivre et les méthodes à employer dans la nouvelle phase modifiée de vie terrestre qu'il était sur le point d'inaugurer.
Jésus ne fit pas cette retraite pour jeûner et affliger son âme. Il n'était pas un ascète; il venait pour détruire définitivement toutes les notions d'ascétisme concernant l'approche de Dieu. Ses raisons pour rechercher la solitude étaient entièrement différentes de celles qui avaient fait agir Moïse, Élie, et même Jean le Baptiste. Jésus était alors pleinement auto-conscient de ses relations avec l'univers qu'il avait créé, et aussi avec l'univers des univers supervisé par le Père du Paradis, son Père céleste. Il se rappelait maintenant entièrement sa mission d'effusion et les instructions données par son frère aîné Emmanuel avant le début de son incarnation sur Urantia. Il comprenait désormais clairement et totalement toutes ces vastes relations et désirait rester à l'écart pour une période de méditation paisible. Il pourrait ainsi élaborer les plans et choisir les procédés qui lui permettraient de poursuivre son oeuvre publique en faveur de ce monde et de tous les autres mondes de son univers local.
Tandis qu'il errait à l'aventure dans les montagnes à la recherche d'un abri favorable, Jésus rencontra le chef administratif de son univers, Gabriel, la Radieuse Étoile du Matin de Nébadon. Gabriel rétablit alors ses communications personnelles avec le Fils Créateur de cet univers; c'était leur premier contact direct depuis que Micaël avait pris congé de ses associés sur Salvington en partant pour Édentia en vue s'y préparer à l'effusion sur Urantia. Par ordre d'Emmanuel et sous l'autorité des Anciens des Jours d'Uversa, Gabriel donna maintenant à Jésus des renseignements indiquant que son expérience d'effusion sur Urantia était pratiquement achevée dans la mesure où elle concernait l'acquisition de la parfaite souveraineté de son univers et la fin de la rébellion de Lucifer. La souveraineté avait été atteinte le jour de son baptême quand la personnalisation de son Ajusteur démontra la perfection et le parachèvement de son effusion dans la similitude d'une chair mortelle. La répression de la rébellion était devenue un fait historique le jour où Jésus était descendu du mont Hermon à la rencontre de Tiglath, le jeune garçon qui l'attendait. Sur la foi des plus hautes autorités de l'univers local et du superunivers, Jésus fut ensuite informé que son travail d'effusion était achevé dans la mesure où il affectait son statut personnel par rapport à la souveraineté et à la rébellion. Il avait déjà reçu cette assurance directement du Paradis par sa vision baptismale et par le phénomène de la personnalisation de son Ajusteur de Pensée intérieur.
Tandis que Jésus s'attardait sur la montagne en causant avec Gabriel, le Père de la Constellation de Norlatiadek apparut en personne à Jésus et à Gabriel et dit: « Les formalités sont remplies. La souveraineté du Micaël No. 611.121 sur son univers de Nébadon repose parachevée à la droite du Père Universel. Je te libère de ton effusion de la part d'Emmanuel, ton frère, parrain de l'incarnation sur Urantia. Tu es libre de terminer ton effusion d'incarnation, maintenant ou à tout autre moment, et de la manière que tu auras toi-même choisie, puis de monter à la droite de ton Père, de recevoir ta souveraineté et d'assumer le gouvernement inconditionnel de tout Nébadon que tu as bien gagné. Avec l'autorisation des Anciens des Jours, je témoigne également que les formalités superuniverselles sont remplies en ce qui concerne la cessation de tout péché de rébellion dans ton univers; tu reçois une autorité entière et illimitée pour prendre des mesures envers tout futur soulèvement de cet ordre. Techniquement, ton oeuvre sur Urantia et dans la chair d'une créature mortelle est achevée. Ta ligne de conduite dépend désormais de ton propre choix ».
Quand le Très Haut Père venu d'Édentia eut pris congé, Jésus s'entretint longuement avec Gabriel du bien-être de l'univers et envoya ses salutations à Emmanuel. Il lui donna en même temps l'assurance que, dans le travail qu'il était sur le point d'entreprendre sur Urantia, il se rappellerait toujours les conseils reçus en connexion avec les devoirs qui lui avaient été impartis sur Salvington préalablement à son effusion.
Pendant ces quarante jours de solitude, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'étaient lancés à la recherche de Jésus. Maintes fois ils furent tout proches de son lieu de retraite, mais ils ne le découvrirent jamais.
4. — PLANS POUR L'OEUVRE PUBLIQUE.
Jour après jour, dans la montagne, Jésus élabora les plans pour le reste de son effusion sur Urantia. Il décida d'abord de ne pas enseigner en même temps que Jean. Il projeta de rester dans une retraite relative jusqu'à ce que l'oeuvre de Jean ait atteint son but, ou jusqu'à ce qu'elle soit soudainement interrompue par l'incarcération de Jean. Jésus savait bien que les sermons de Jean, intrépides et dépourvus de tact, susciteraient bientôt les craintes et l'inimitié des chefs civils. Compte tenu de la situation précaire de Jean. Jésus commença nettement à préparer son programme d'intervention publique en faveur de son peuple et du monde, en faveur de chaque monde habité dans tout son vaste univers. L'effusion humaine de Micaël eut lieu sur Urantia, mais pour tous les mondes de Nébadon.
Après avoir réfléchi au plan général de coordination de son programme avec le mouvement de Jean, la première chose que fit Jésus fut de repasser dans sa pensée les instructions d'Emmanuel. Il réfléchit soigneusement aux conseils qui lui avaient été donnés pour ses méthodes de travail et pour ne laisser aucune trace écrite de son passage sur la planète. Jésus n'écrivit jamais plus, sauf sur le sable. Lors de sa visite suivante à Nazareth, et au grand chagrin de son frère Joseph, Jésus détruisit tout ce qu'il avait écrit et qui était conservé sur des tablettes dans l'atelier de charpentier ou apposé sur les murs de son ancienne maison. Jésus réfléchit beaucoup aussi aux conseils d'Emmanuel concernant son comportement en matière économique, sociale, et politique envers le monde tel qu'il le trouverait.
Jésus ne jeûna pas durant ses quarante jours de solitude. Ses deux premiers jours dans la montagne furent la plus longue période pendant laquelle il s'abstint de toute nourriture, car il s'absorba tellement dans ses réflexions qu'il oublia complètement de se restaurer; mais le troisième jour il se mit en quête d'aliments. Il ne fut pas non plus tenté durant cette période par de mauvais esprits, ni par des personnalités rebelles stationnées sur Urantia ou sur tout autre monde.
Ces quarante jours furent l'occasion d'une confrontation finale entre sa pensée humaine et sa pensée divine, ou plutôt le premier moment de fonctionnement simultané de ces deux pensées désormais réunies en une seule. Les résultats de cette importante période de méditation démontrent péremptoirement que sa pensée divine avait triomphalement et spirituellement dominé son intellect humain. La pensée de l'homme était désormais devenue la pensée de Dieu, et bien que l'identité de sa pensée humaine fût toujours présente, cette pensée humaine spiritualisée disait toujours: « Que la volonté de Dieu soit faite, et non la mienne ».
Les événements de cette période mémorable ne furent pas les visions fantastiques d'un penseur famélique et affaibli, ni les symbolismes confus et puérils qui gagnèrent ultérieurement droit de cité en tant que « tentations de Jésus dans le désert ». Ce fut plutôt une période de tour d'horizon complet sur la carrière mouvementée et variée de l'effusion sur Urantia, et sur l'établissement minutieux de plans pour le ministère qui serait le plus utile pour ce monde, tout en contribuant aussi quelque peu à améliorer toutes les autres sphères isolées pour cause de rébellion. Jésus récapitula toute l'histoire de la vie humaine sur Urantia, depuis les jours d'Andon et de Fonta, en passant par la défaillance d'Adam, et jusqu'au ministère de Melchizédek de Salem.
Gabriel avait rappelé à Jésus qu'il pouvait se manifester au monde de deux manières différentes au cas où il choisirait de rester encore quelque temps sur Urantia. Il fut clairement expliqué à Jésus que son choix en cette matière n'influencerait en rien sa souveraineté sur son univers, ni la fin de la rébellion de Lucifer. Les deux manières de servir le monde étaient les suivantes:
1. Sa propre voie — la voie qui pourrait lui sembler la plus agréable et la plus utile du point de vue des besoins immédiats de ce monde et de l'édification actuelle de son propre univers.
2. La Voie du Père — la démonstration d'un idéal cosmique de la vie des créatures évoqué par les hautes personnalités du Paradis administrant l'univers des univers.
Il fut ainsi clairement indiqué à Jésus qu'il avait deux manières d'ordonner le reste de sa vie terrestre. À la lumière de la situation immédiate, il y avait des arguments en faveur de chacune d'elles. Le Fils de l'Homme se rendit compte que son choix entre ces deux modes de conduite n'aurait aucune répercussion sur l'attribution de sa souveraineté sur son univers; l'affaire était déjà réglée et scellée dans les archives de l'univers des univers et n'attendait plus que sa demande personnelle. Mais il fut indiqué à Jésus que son frère paradisiaque Emmanuel éprouverait une grande satisfaction si Jésus estimait opportun de terminer sa carrière terrestre d'incarnation comme il l'avait si noblement commencée, en restant toujours soumis à la volonté du Père. Le troisième jour de son isolement, Jésus se promit qu'il retournerait dans le monde pour achever sa carrière terrestre et que, dans toute situation impliquant une alternative, il choisirait toujours la volonté du Père. Et il vécut le reste de sa vie incarnée en restant constamment fidèle à cette résolution. Même jusqu'à la dernière extrémité, il subordonna invariablement sa volonté suprême à celle de son Père céleste.
Les quarante jours dans la solitude des montagnes ne furent pas une période de grandes tentations, mais plutôt la période des grandes décisions du Maître. Durant ces jours de communion solitaire avec lui-même et avec la présence immédiate de son Père — l'Ajusteur Personnalisé (Jésus n'avait plus d'ange gardien personnel) il parvint, une à une, aux grandes décisions qui devaient gouverner sa politique et sa conduite durant le reste de sa carrière terrestre. La tradition d'une grande tentation fut liée ultérieurement à cette période d'isolement, par confusion avec les récits fragmentaires des luttes sur le Mont Hermon, et en outre parce que la coutume voulait que tous les grands prophètes et conducteurs d'hommes commencent leur carrière publique en subissant des périodes analogues de jeûne et de prière. Quand Jésus était confronté par une décision nouvelle ou grave, il avait l'habitude de se retirer pour communier avec son propre esprit et chercher ainsi à connaître la volonté de Dieu.
Dans tous ces projets pour le reste de sa vie, Jésus était toujours déchiré, dans son coeur humain, entre deux lignes de conduite opposées:
1. Il éprouvait un fort désir d'amener son peuple — et la terre entière — à croire en lui et à accepter son nouveau royaume à spirituel, et il connaissait bien les idées de ses compatriotes sur le Messie à venir.
2. Vivre et agir d'une manière qu'il savait approuvée par son Père, conduire son travail en faveur des autres mondes dans le besoin, et continuer, dans l'établissement du royaume, à révéler le Père et à proclamer son divin caractère d'amour.
Durant ces journées mémorables, Jésus vécut dans une vieille caverne rocheuse, un abri au flanc d'une montagne proche d'un village parfois appelé Beit Adis. Il buvait l'eau de la petite source qui jaillissait à flanc de coteau près de cet abri rocailleux.
5. — LA PREMIÈRE GRANDE DÉCISION
Le troisième jour après le commencement de ce colloque entre lui-même et son Ajusteur Personnalisé, Jésus fut gratifié de la vision des armées célestes de Nébadon rassemblées et envoyées par leurs commandants pour se tenir à la disposition de leur Souverain bien-aimé. Cette puissante armée comportait douze légions de séraphins et des quantités proportionnelles de toutes les classes d'intelligences de l'univers. La première grande décision de Jésus dans sa solitude concernait le point de savoir s'il utiliserait ou non ces puissantes personnalités dans son ministère public ultérieur sur Urantia.
Jésus décida qu'il n'utiliserait pas une seule personnalité de cette vaste assemblée, à moins qu'il ne devienne évident que ce soit la volonté de son Père. Nonobstant cette décision d'ordre général, cette nombreuse armée l'accompagna durant le reste de sa vie terrestre, toujours prête à obéir à la moindre expression de la volonté de son Souverain. Jésus n'apercevait pas constamment avec ses yeux humains ces personnalités accompagnatrices, mais son Ajusteur Personnalisé associé les voyait tout le temps et pouvait communiquer avec chacune d'elles.
Avant de descendre de sa retraite de quarante jours dans la montagne, Jésus confia le commandement immédiat de cette armée de personnalités de l'univers à son Ajusteur récemment personnalisé. Durant plus de quatre ans du temps d'Urantia, ces personnalités sélectionnées de chaque département des intelligences universelles opérèrent avec obéissance et respect sous la sage gouverne du Moniteur de Mystère Personnalisé. Cet Ajusteur expérimenté et supérieur avait jadis fait partie intégrante du Père et en possédait la nature. En prenant le commandement de la puissante assemblée, il donna à Jésus l'assurance qu'en aucun cas il ne permettrait à ces agents surhumains de servir ou de se manifester en liaison avec sa carrière terrestre ou en sa faveur, à moins d'avoir la preuve que le Père souhaitait cette intervention. Ainsi, par une seule grande décision, Jésus se priva de toute coopération supra-humaine dans les affaires concernant le reste de sa carrière humaine, à moins que le Père ne choisisse de son propre chef de participer à tel ou tel acte ou épisode des travaux terrestres du Fils.
En acceptant le commandement des armées de l'univers au service de Christ Micaël, l'Ajusteur Personnalisé prit grand soin de faire remarquer à Jésus que, par l'autorité déléguée du Créateur de ces personnalités de l'univers, il pouvait limiter les activités de leur assemblée dans l'espace, mais que ces restrictions seraient sans effet quant aux fonctions de ces créatures dans le temps. Cette restriction provenait du fait que les Ajusteurs sont des êtres indépendant du temps une fois qu'ils sont personnalisés. En conséquence, Jésus fut averti que le contrôle de toutes les intelligences vivantes placées sous le commandement de l'Ajusteur serait complet et parfait en tout ce qui concernait l'espace, mais qu'il n'était pas possible d'imposer des limitations aussi parfaites quant au temps. L'Ajusteur lui dit: « Comme tu me l'as commandé, j'interdirai à cette armée d'intelligences universelles qui t'escorte d'intervenir en quoi que ce soit dans ta carrière terrestre, sauf dans les cas où le Père du Paradis m'ordonnera de laisser opérer ces agents pour permettre d'accomplir sa volonté divine telle que tu l'auras choisie. La même exception s'appliquera dans les circonstances où ta volonté divine-humaine se sera engagée dans un choix ou dans un acte impliquant des dérogations à l'ordre terrestre naturel uniquement quant au temps. Dans tous les événements dépendant du temps, je suis impuissant, et les créatures assemblées ici en perfection et en unité de pouvoir sont également impuissantes. Si tes deux natures unies éprouvent un jour de tels désirs, les manifestations de ton choix seront exécutées aussitôt. Tes souhaits en toutes ces matières abrégeront le temps, et la chose projetée existera. Sous mon commandement, cela constitue la plus grande limitation qui puisse être imposée à ta souveraineté potentielle. Dans ma propre conscience, le temps n'existe pas, et c'est pourquoi je ne peux limiter tes créatures en rien qui s'y rapporte ».
Jésus fut ainsi informé des conséquences de sa résolution de continuer à vivre comme un homme parmi les hommes. Par une seule décision, il avait exclu de toute participation à son ministère public ultérieur l'armée des intelligences universelles qui l'escortait, sauf dans les affaires concernant uniquement le temps Il est donc clair que si le ministère de Jésus devait comporter la possibilité d'une aide surnaturelle ou supposée supra-humaine, ce facteur ne concernait que l'élimination du temps à moins que le Père céleste n'en ait ordonné autrement. Nul miracle, nul ministère de miséricorde, nul autre événement possible survenant en liaison avec le reste de l'oeuvre terrestre de Jésus ne pouvait avoir la nature ou le caractère d'un acte qui transcende les lois naturelles régissant normalement les affaires des hommes tels qu'ils vivent sur Urantia, excepté dans cette question expressément citée du temps. Bien entendu, aucune limite ne pouvait être imposée aux manifestations de « la volonté du Père ». L'élimination du temps en liaison avec le désir exprimé du Souverain potentiel d'un univers ne pouvait être évitée que par l'action directe et explicite de la volonté de ce Dieu-homme décidant que le temps lié à l'acte ou à l'événement en question ne devait pas être abrégé ou éliminé. En vue d'empêcher la survenance de miracles temporels apparents, Jésus devait rester constamment conscient du temps. Toute interruption de sa part dans sa conscience du temps, en liaison avec l'entretient d'un désir précis, équivalait à l'exécution de la chose conçue dans la pensée de ce Fils Créateur, et cela sans intervention du temps.
Grâce au contrôle de supervision de son Ajusteur Personnalisé et associé, Micaël pouvait parfaitement limiter ses activités terrestres personnelles par rapport à l'espace, mais il n'était pas possible au Fils de l'Homme de limiter de la même manière par rapport au temps son nouveau statut terrestre de Souverain potentiel de Nébadon. Tel était en effet le statut de Jésus de Nazareth lorsqu'il inaugura son ministère public sur Urantia.
6. — LA SECONDE DÉCISION.
Ayant fixé sa politique au sujet des personnalités de toutes les classes de ses intelligences créées, dans la mesure où il pouvait la déterminer compte tenu du potentiel inhérent à son nouveau statut de divinité, Jésus orienta ensuite ses pensées sur lui-même. Désormais pleinement conscient de toutes les choses et créatures existant dans son univers, qu'allait-il faire de ces prérogatives de créateur dans les situations de vie récurrentes qu'il allait rencontrer immédiatement quand il retournerait en Galilée pour reprendre son travail parmi les hommes? En fait, et précisément dans les circonstances où il se trouvait dans ces montagnes désertiques, ce problème s'était déjà présenté obligatoirement par la nécessité de se procurer de la nourriture. Le troisième jour de ses méditations solitaires, son corps humain eut faim. Jésus devait-il se mettre en quête d'aliments comme un homme ordinaire l'aurait fait, ou devait-il simplement exercer ses pouvoirs créatifs normaux et produire une nourriture corporelle convenable et toute préparée à portée de la main? Cette grande décision du Maître vous a été décrite comme une tentation — comme un défi lancé par des ennemis imaginaires pour qu'il « commande à ces pierres de se changer en pains »(1).
(1) Matthieu IV-3 et Luc IV-3.
Jésus se fixa donc une nouvelle politique permanente pour le reste de son oeuvre terrestre. Dans la mesure où cela concernait ses besoins personnels, et même en général dans ses relations avec d'autres personnalités, il choisit de poursuivre désormais le sentier de l'existence terrestre normale; il prit nettement position contre une ligne de conduite qui transcenderait, outragerait, ou violerait les lois naturelles établies par lui-même. Toutefois, comme il en avait déjà été averti par son Ajusteur Personnalisé il ne pouvait s'engager à ce qu'en certaines circonstances concevables ces lois naturelles ne soient susceptibles d'être grandement accélérées. Jésus décida qu'en principe l'oeuvre de sa vie serait organisée et poursuivie conformément aux lois de la nature et en harmonie avec l'organisation sociale existante. Le Maître choisit ainsi un programme de vie équivalant à une décision de s'opposer aux miracles et aux prodiges. À nouveau, il remit toutes choses entre les mains de son père du Paradis.
La nature humaine de Jésus lui dictait que son premier devoir était de préserver sa vie; c'est le comportement normal de l'homme naturel sur les mondes de l'espace et du temps, donc une réaction légitime chez un mortel d'Urantia. Mais Jésus ne se préoccupait pas seulement de ce monde et de ses créatures. Il vivait une vie destinée à instruire et à inspirer les multiples créatures d'un vaste univers.
Avant l'illumination de son baptême, il avait vécu parfaitement soumis à la volonté et à la gouverne de son Père céleste. Il prit la décision énergique de continuer à vivre humainement dans la même dépendance implicite de la volonté du Père. Il décida de suivre une ligne de conduite anormale en ne cherchant pas à préserver surnaturellement sa vie. Il choisit de continuer la politique consistant à refuser de se défendre. Il formula ses conclusions par les paroles des Écritures familières à pensée humaine: «L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (2). En arrivant à cette conclusion sur l'appétit de sa nature physique se traduisant par la faim, le Fils de l'Homme fit son ultime déclaration au sujet de tous les autres besoins de la chair et des impulsions naturelles de la nature humaine.
(2) Deutéronome VII-3 et Luc IV-4.
Il pourrait peut-être utiliser son pouvoir surhumain en faveur d'autrui, mais jamais pour lui-même. Il poursuivit cette politique avec persistance jusqu'à la dernière extrémité, lorsqu'un témoin de la crucifixion dit d'un air goguenard: « Il a sauvé les autres, mais ne peut se sauver lui-même » — parce qu'il ne le voulait pas.
Les Juifs s'attendaient à un Messie qui accomplirait des prodiges encore plus grands que Moïse qui était censé avoir fait jaillir de l'eau d'un rocher dans un lieu aride et avoir nourri leurs ancêtres dans le désert avec la manne. Jésus connaissait le genre de Messie que ses compatriotes espéraient, et il disposait de tous les pouvoirs et prérogatives pour dépasser leurs espérances, mais il prit position contre ce magnifique programme de puissance et de gloire. Jésus considérait le programme attendu, celui de faire des miracles, comme un retour aux temps anciens de la magie ignorante et des pratiques barbares des guérisseurs sauvages. Peut-être, pour le salut de ses créatures, pourrait-il accélérer le jeu des lois naturelles, mais il ne voulait en aucun cas transcender ses propres lois, soit à son propre profit, soit pour inspirer un excès de crainte respectueuse à ses semblables. Et cette décision du Maître fut définitive.
Jésus s'attrista pour ses compatriotes; il comprenait pleinement comment ils avaient été conduits à espérer le Messie, à escompter l'époque où « la terre produira ses fruits par myriades, où il y aura mille sarments sur une vigne, où chaque sarment produira mille grappes, où chaque grappe produira mille raisins, et où chaque raisin produira une outre de vin ». Les Juifs croyaient que le Messie inaugurerait une ère d'abondance miraculeuse. Les Hébreux avaient été longtemps élevés dans des traditions de miracles et des légendes de prodiges.
Mais Jésus n'était pas un Messie venant multiplier les pains et le vin. Il ne venait pas pourvoir uniquement aux besoins temporels. Il venait révéler son Père céleste à ses enfants terrestres, tout en cherchant à amener ses enfants terrestres à se joindre à lui dans un effort sincère pour vivre selon la volonté du Père céleste.
Par cette décision, Jésus de Nazareth dépeignit aux spectateurs d'un univers la folie et le péché de prostituer des talents divins et des aptitudes données par Dieu à des ambitions personnelles ou à des profits et glorifications purement égoïstes. C'était là le péché de Lucifer et de Caligastia.
Cette grande décision de Jésus décrit dramatiquement la vérité que, seuls et par eux-mêmes, les plaisirs sensuels et les satisfactions égoïstes sont incapables d'apporter le bonheur aux êtres humains évoluants. Dans la vie des hommes, il existe des valeurs supérieures — maîtrise intellectuelle et accomplissements spirituels — qui transcendent de loin la satisfaction nécessaire des appétits et besoins purement physiques. Les dons humains naturels de talents et d'aptitudes devraient être principalement consacrés à développer et à ennoblir les pouvoirs humains supérieurs de pensée et d'esprit.
Jésus révéla ainsi aux créatures de son univers la technique de la voie nouvelle et meilleure, les valeurs morales supérieures de la vie, et les satisfactions spirituelles plus profondes de l'existence évolutionnaire humaine sur les mondes de l'espace.
7. — LA TROISIÈME DÉCISION.
Après que Jésus eut pris ses décisions sur la manière de se nourrir, de pourvoir aux besoins de son corps physique, et de veiller à sa santé et à celle de ses associés, il restait encore d'autres problèmes à résoudre. Comment se comporterait-il en face d'un danger personnel? Il décida d'exercer une surveillance normale sur sa sécurité physique et de prendre des précautions raisonnables pour éviter la fin inopportune de sa carrière terrestre, mais de s'abstenir de toute intervention supra-humaine au moment où la crise de sa vie incarnée se produirait. Tandis qu'il prenait cette décision, Jésus était assis à l'ombre d'un arbre sur un rebord rocheux surplombant un précipice droit devant lui. Il se rendit parfaitement compte qu'il pouvait se jeter dans le vide sans qu'il lui arrive aucun mal, à condition de revenir sur sa première grande décision (de ne pas invoquer l'intervention de ses intelligences célestes pour accomplir l'oeuvre de sa vie sur Urantia) et surtout d'abroger sa seconde décision concernant son comportement au sujet de sa propre sécurité.
Jésus savait que ses compatriotes attendaient un Messie qui transcenderait les lois naturelles. On lui avait bien enseigné le passage des Écritures disant: « Il ne t'adviendra aucun mal et nulle plaie n'approchera de ta demeure, car il te confiera aux soins de ses anges pour qu'ils te gardent dans toutes tes voies. Ils te porteront dans leurs mains de crainte que tu ne heurtes ton pied contre une pierre » (1). Cette sorte de présomption, ce défi à la loi de gravitation de son Père, seraient-ails justifiés en vue de se protéger d'un mal possible, ou peut-être de gagner la confiance de son peuple mal instruit et égaré? Si satisfaisante qu'elle put être pour les Juifs recherchant des signes, cette ligne de conduite ne constituerait pas une révélation de son Père, mais un douteux badinage avec les lois établies de l'univers des univers.
(1) Cf. Psaume XCI-11; Matthieu IV-6; Luc IV-10.
Comprenant tout cela, et sachant que le Maître refusait d'oeuvrer au mépris des lois établies de la nature dans la mesure où il s'agissait de sa conduite personnelle, vous savez avec certitude qu'il ne marcha jamais sur les eaux et ne fit jamais rien qui ait violé l'ordre matériel de l'administration du monde. Bien entendu, il faut toujours garder présent à la pensée le fait qu'aucun procédé n'avait encore été découvert pour le délivrer entièrement du manque de contrôle sur l'élément temps en liaison avec les affaires confiées à la juridiction de son Ajusteur Personnalisé.
Durant toute sa vie terrestre, Jésus resta constamment fidèle à cette décision. Ainsi, quand les Pharisiens lui reprochèrent avec mépris de ne pas donner un signe, ou que les veilleurs du Calvaire le mirent au défi de descendre de la croix, il maintint fermement la décision prise à cette heure sur le flanc de la montagne.
8. — LA QUATRIÈME DÉCISION.
Le grand problème suivant auquel le Dieu fait homme s'attaqua, et qu'il résolut bientôt conformément à la volonté du Père céleste, concernait la question de savoir s'il devait ou non employer ses pouvoirs supra-humains pour attirer l'attention et gagner l'adhésion de ses contemporains. Devait-il dans une mesure quelconque laisser ses pouvoirs universels satisfaire la nostalgie des Juifs pour le spectaculaire et le merveilleux? Jésus décida qu'il ne ferait rien de tel. Pour porter sa mission à la connaissance des hommes, il fixa son choix sur une méthode éliminant toutes ces pratiques. Même dans les nombreux cas où il autorisa des manifestations de miséricorde comportant un raccourcissement du temps, il recommanda presque invariablement aux bénéficiaires de son ministère curatif de ne raconter à personne le profit qu'ils en avaient tiré. Il refusa toujours le défi sarcastique de ses ennemis lui disant « montre-nous un signe » comme preuve et démonstration de sa divinité.
Jésus prévoyait fort sagement que l'accomplissement de miracles et l'exécution de prodiges n'évoquerait qu'une allégeance extérieure en intimidant la pensée matérielle; ces performances ne révéleraient pas Dieu et ne sauveraient pas les hommes. Il refusa de devenir un simple auteur de prodiges. Il résolut de se limiter à une tâche unique — l'établissement du royaume des cieux.
Durant cet important dialogue de Jésus communiant avec lui-même, l'élément humain d'interrogation frisant le doute faisait sentir sa présence, car Jésus était un homme aussi bien qu'un Dieu. Il était évident que les Juifs ne l'accepteraient pas comme Messie s'il ne faisait pas de miracles. En outre, s'il voulait consentir à faire seulement une chose surnaturelle, la pensée humaine saurait avec certitude que c'était par subordination à une pensée vraiment divine. Pour la pensée divine, serait-ce compatible avec « la volonté du Père » de faire cette concession à la nature dubitative de la pensée humaine? Jésus décida que ce serait incompatible et cita la présence de l'Ajusteur Personnalisé comme preuve suffisante de divinité associée à l'humanité.
Jésus avait beaucoup voyagé. Il se rappelait Rome, Alexandrie, et Damas. Il connaissait les méthodes du monde — la manière dont les gens parviennent à leurs fins, en politique et dans les affaires, par compromis et diplomatie. Utiliserait-il cette connaissance pour l'avancement de sa mission dans le monde? Non! Il prit également parti contre tout compromis avec la sagesse humaine et avec l'influence des richesses pour l'établissement du royaume. À nouveau, il choisit de dépendre exclusivement de la volonté du Père.
Jésus se rendait pleinement compte qu'il pouvait exercer l'un de ses pouvoirs par une voie directe plus courte. Il connaissait nombre de procéder permettant de focaliser immédiatement sur lui l'attention de la nation et du monde entier. La Pâque allait bientôt être célébrée à Jérusalem; la ville serait bondée de visiteurs. Jésus pouvait monter sur le pinacle du temple et, devant la multitude ahurie, marcher dans les airs. C'était le genre de Messie que les Juifs recherchaient, mais ultérieurement il les décevrait, car il n'était pas venu pour rétablir le trône de David. Et il connaissait la futilité de la méthode de Caligastia consistant à essayer d'anticiper sur la manière naturelle, lente et sûre, d'accomplir le dessein divin. À nouveau le Fils de l'Homme s'inclina avec obéissance devant la voie du Père, la volonté du Père.
Jésus choisit d'établir le royaume des cieux dans le coeur des hommes par des méthodes naturelles, ordinaires, difficiles, et éprouvantes, simplement par les procédés que ses enfants terrestres devront suivre ultérieurement dans leurs travaux pour élargir et étendre le royaume des cieux. Le Fils de l'Homme savait parfaitement que ce serait « par bien des tribulations que de nombreux enfants de tous les temps entreraient dans le royaume ». Jésus passa alors par la grande épreuve des hommes civilisés, consistant à détenir le pouvoir et à refuser fermement de s'en servir pour des desseins purement égoïstes ou personnels.
En étudiant la vie et l'expérience du Fils de l'Homme, il faut toujours se souvenir que le Fils de Dieu était incarné dans la pensée d'un être humain du premier siècle, et non dans la pensée d'un mortel du XXième siècle ou d'un autre siècle. En cela, nous cherchons à communiquer l'idée que les dons humains de Jésus avaient été acquis par la voie naturelle. Jésus était le produit des facteurs héréditaires et ambiants de son temps, accrus de l'influence de son éducation et de son instruction. Son humanité était authentique et naturelle; elle dérivait entièrement des antécédents du statut intellectuel d'alors et des conditions sociales et économiques de cette époque et de cette génération, et elle était entretenue par eux. Dans l'expérience de cet homme-Dieu, il subsistait toujours la possibilité que la pensée divine transcenderait l'intellect humain; néanmoins, dans les circonstances où cette pensée humaine fonctionnait, elle se manifestait comme une véritable pensée temporelle dans les conditions de l'entourage humain de l'époque.
Jésus dépeignit à tous les mondes de son vaste univers la folie de créer des situations artificielles dans le dessein de faire montre d'une autorité arbitraire, ou encore de se servir d'un pouvoir exceptionnel en vue de rehausser des valeurs morales ou d'accélérer des progrès spirituels. Jésus décida qu'au cours de sa mission terrestre il ne ne se prêterait pas à répéter la déception du règne des Macchabées. Il refusa de prostituer ses attributs divins à l'acquisition d'une popularité imméritée ou à un gain de prestige politique. Il ne voulut pas sanctionner la transmutation d'énergie divine et créative en puissance nationale ou en prestige international. Jésus de Nazareth refusa tout compromis avec le mal, et encore plus toute association avec le péché. Le Maître plaça triomphalement la fidélité à la volonté de son Père au-dessus de toute autre considération terrestre et temporelle.
9. — LA CINQUIÈME DÉCISION.
Ayant réglé les questions de politique concernant ses relations personnelles avec les lois de la nature et le pouvoir spirituel, il tourna son attention sur le choix des méthodes à employer pour proclamer et établir le royaume de Dieu. Jean avait déjà commencé cette oeuvre; comment Jésus pouvait-il continuer le message? Comment devait-il prendre la suite de la mission de Jean? Comment fallait-il organiser son groupe de fidèles en vue d'un effort efficace et d'une consécration intelligente? Jésus en arrivait maintenant à la décision finale qui lui interdirait de se considérer désormais comme le Messie des Juifs, tout au moins selon la conception populaire du Messie à cette époque.
Les Juifs envisageaient un libérateur qui viendrait avec un pouvoir miraculeux abattre les ennemis d'Israël et établir les Juifs, libérés de la misère et de l'oppression, comme dirigeants du monde. Jésus savait que cet espoir ne se réaliserait jamais. Il savait que le royaume des cieux concerne la victoire sur le mal dans le coeur des hommes, et qu'il est purement une affaire d'ordre spirituel. Il médita sur l'opportunité d'inaugurer le royaume spirituel par une brillante et éblouissante démonstration de pouvoir — cette ligne de conduite aurait été admissible et entièrement conforme à la juridiction de Micaël — mais il prit complètement position contre ce plan. Il ne voulait pas de compromis avec les techniques révolutionnaires de Caligastia. Jésus avait virtuellement gagné le monde en se soumettant à la volonté du Père; il se proposa d'achever son oeuvre comme il l'avait commencée, en tant que Fils de l'Homme.
On ne peut guère s'imaginer ce qui se serait passé sur Urantia si ce Dieu-homme, désormais potentiellement investi de tout pouvoir dans le ciel et sur terre, s'était décidé à déployer une fois l'étendard de la souveraineté, à disposer en ordre de bataille ses légions opérant des prodiges! Mais il refusa le compromis. Il ne voulut pas servir le mal en laissant supposer que l'adoration de Dieu dérivait des miracles. Il resterait fidèle à la volonté du Père. Il proclamerait à un univers de spectateurs: «Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul ».
À mesure que les jours passaient, Jésus percevait de plus en plus clairement la manière dont il allait révéler la vérité. Il discerna que les voies de Dieu n'allaient pas être le chemin facile. Il commença à se rendre compte que le reste de son expérience humaine pourrait être une coupe amère, mais il décida de la boire.
Même sa pensée humaine disait adieu au trône de David. Pas à pas, elle suivait le sentier de la pensée divine; elle posait encore des questions, mais acceptait invariablement les réponses de Dieu comme règle finale dans cette double existence où il vivait comme un homme dans le monde, tout en se soumettant constamment sans réserve à l'accomplissement de l'éternelle et divine volonté du Père.
Tandis que Rome était maîtresse du monde occidental, le Fils de l'Homme, dans sa solitude, prenait ces mémorables décisions; avec les armées du ciel à ses ordres, il représentait pour les Juifs la dernière chance de parvenir à dominer le monde. Mais ce Juif de naissance, qui possédait une sagesse et un pouvoir aussi prodigieux, ne voulut employer ses dons universels ni pour s'élever personnellement ni pour mettre son peuple sur le trône. Il voyait pour ainsi dire «les royaumes du monde » et avait le pouvoir de s'en emparer. Les Très Hauts d'Édentia avaient remis tous ces pouvoirs entre ses mains, mais il n'en voulut pas. Les royaumes terrestres étaient trop mesquins pour intéresser le Créateur et Chef d'un univers. Il n'avait qu'un seul objectif, poursuivre la révélation de Dieu aux hommes et l'établissement du royaume des cieux, du règne du Père céleste, dans le coeur des hommes.
Les idées de batailles, de luttes, de massacres, répugnaient à Jésus. Il ne voulait rien de tout cela. Il voulait se montrer sur terre en tant que Prince de la Paix pour révéler un Dieu d'amour. Avant son baptême, il avait refusé une seconde fois l'offre de diriger les Zélotes durant leur rébellion contre les oppresseurs romains. Maintenant Jésus prit sa décision finale se rapportant à certains passages des Écritures que sa mère lui avait enseignés, tels que: « Le Seigneur m'a dit: tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui. Demande-moi, et je te donnerai les païens pour héritage et les confins de la terre pour possession. Tu les briseras avec un sceptre de fer; tu les mettras en pièces comme un vase de potier » (1).
(1) Psaume II-8 et 9.
Jésus de Nazareth parvint à la conclusion que ces citations ne le concernaient pas. Enfin, et une fois pour toutes, la pensée humaine du Fils de l'Homme balaya complètement toutes ces difficultés et contradictions messianiques — Écritures hébraïques, éducation par les parents, instruction des chazans, espoirs des Juifs, et ambitieux désirs humains. Il retournerait en Galilée et y commencerait tranquillement la proclamation du royaume des cieux; il ferait confiance à son Père (à l'Ajusteur Personnalisé) pour élaborer les détails quotidiens d'exécution.
Jésus refusa donc de résoudre les problèmes spirituels au moyen de manifestations matérielles; il refusa de défier présomptueusement les lois naturelles. Par ces décisions, il donna un exemple méritoire à toutes les personnalités de tous les mondes d'un vaste univers. Et quand il refusa de s'emparer du pouvoir temporel comme prélude à la gloire spirituelle, il donna un exemple inspirant de loyalisme universel et de noblesse morale.
Si le Fils de l'Homme avait eu des doutes sur la nature de sa mission quand il alla dans la montagne après son baptême, il n'en avait plus aucun lorsqu'il en revint vers ses compagnons après les quarante jours de solitude et de décisions.
Jésus avait désormais formulé un programme pour établir le royaume du Père; il n'allait pas pourvoir aux satisfactions physiques du peuple. Il ne distribuerait pas de pain aux foules comme il l'avait vu faire si récemment à Rome. Il n'attirerait pas l'attention sur lui en faisant des prodiges, même si c'était précisément cela que les Juifs attendaient d'un libérateur. Il ne chercherait pas non plus à faire accepter son message spirituel par un étalage d'autorité politique ou de pouvoir temporel.
En rejetant ces méthodes susceptibles de rehausser le royaume à venir aux yeux des Juifs qui l'attendaient, Jésus était sûr que ces mêmes Juifs regretteraient certainement et définitivement toutes ses prétentions à l'autorité et à la divinité. Sachant tout cela, Jésus chercha longtemps à empêcher ses premiers disciples de parler de lui comme du Messie.
Durant tout son ministère public, il fut obligé de faire face à trois situations constamment récurrentes: la clameur pour être nourri, l'insistance pour voir des miracles, et la requête finale de ses partisans demandant la permission de le faire roi. Mais Jésus ne s'écarta jamais des décisions qu'il avait prises durant ces jours de solitude dans les montagnes de Pérée.
10. — LA SIXIÈME DÉCISION
Le dernier jour de cet isolement mémorable, avant de descendre des montagnes pour rejoindre Jean et ses disciples, le Fils de l'Homme prit son ultime décision. Il la communiqua à son Ajusteur Personnalisé en ces termes: « Pour toutes les autres questions, comme pour celles dont la décision est maintenant enregistrée, je m'engage envers toi à me soumettre à la volonté de mon Père ». Après avoir ainsi parlé, il redescendit de la montagne avec un visage rayonnant de la gloire des victoires spirituelles et des accomplissements moraux.
JEAN LE BAPTISTE
JEAN le Baptiste naquit le 25 mars de l'an 7 avant l'ère chrétienne, conformément à la promesse que Gabriel avait faite à Élisabeth en juin de l'année précédente. Durant cinq mois Élisabeth garda le secret sur la visitation de Gabriel lorsqu'elle en parla à son mari, Zacharie fut très trouble; il ne crut pleinement au récit qu'après avoir eu un rêve insolite environ six semaines avant la naissance de Jean. En dehors de la visite de Gabriel à Élisabeth et du rêve de Zacharie, il n'y eut rien d'anormal ni de surnaturel en liaison avec la naissance de Jean le Baptiste.
Au huitième jour, Jean fut circoncis conformément à la coutume juive. Il grandit comme un enfant ordinaire, jour après jour et année après année, dans le petit village connu à cette époque sous le nom de Ville de Juda, à sept kilomètres environ à l'ouest de Jérusalem.
L'événement le plus mémorable de la première enfance de Jean fut la visite qu'il fit avec ses parents à Jésus et à la famille de Nazareth. Cette visite eut lieu au mois de juin de l'an 1 avant l'ère chrétienne, alors que Jean avait un peu plus de six ans.
Après leur retour de Nazareth, les parents de Jean commencèrent à l'instruire méthodiquement. Il n'y avait pas d'école de synagogue dans ce petit village, mais Zacharie était prêtre, donc assez instruit, et Élisabeth était beaucoup plus cultivée que la moyenne des femmes de Judée. Elle aussi appartenait au monde ecclésiastique, car elle était une descendante des « filles d'Aaron » (1). Jean étant enfant unique, ses parents consacrèrent beaucoup de temps à son éducation mentale et spirituelle. Zacharie n'avait que de courtes périodes de service au temple, de sorte qu'il passait de longues heures à instruire son fils.
(1) Luc I-5.
Zacharie et Élisabeth possédaient une petite ferme où ils élevaient des moutons. Ce domaine n'assurait pas entièrement leur subsistance, mais Zacharie recevait des appointements réguliers prélevés sur les fonds du temple destinés a la prêtrise.
1. -- JEAN DEVIENT NAZIRÉEN
Il n'y avait pas sur place d'école d'où Jean pût sortir à l'âge de quatorze ans avec un diplôme, mais ses parents avaient choisi cette année comme appropriée pour qu'il prononce les voeux officiels du naziréat. En conséquence, Zacharie et Élisabeth emmenèrent leur fils à Engaddi, près de la mer Morte. C'était le quartier général de la confrérie naziréenne dans le sud, et c'est là que le garçon fut dûment et solennellement admis dans cet ordre comme membre à vie. Après les cérémonies et après qu'il eut fait voeu de s'abstenir de toute boisson enivrante, de laisser pousser ses cheveux, et de ne pas toucher un mort, la famille se rendit à Jérusalem où, devant le temple, Jean acheva de faire les offrandes exigées de ceux qui prononçaient les veux du naziréat.
Jean prononça les mêmes voeux perpétuels que ses illustres prédécesseurs, Samson et le prophète Samuel. Un Naziréen pour la vie était considéré comme une personnalité sacro-sainte. Les Juifs lui accordaient à peu près le même respect et la même vénération qu'au grand-prêtre, et cela n'avait rien d'étonnant, car les Naziréens consacrés pour la vie étaient, avec les grands-prêtres, les seules personnes ayant le droit d'entrer dans le saint des saints du temple.
Jean revint de Jérusalem chez qui pour garder les moutons de son père. Il grandit et devint un homme vigoureux doué d'un noble caractère.
À seize ans, à la suite de lectures au sujet d'Élie, Jean fut très impressionné par le prophète du Mont Carmel et décida d'adopter sa façon de s'habiller. À partir de ce jour-là, Jean porta toujours un vêtement de poil et une ceinture de cuir. A cet âge, Jean avait déjà six pieds de haut et à peu près toute sa taille. Avec ses cheveux flottants et le style particulier de son vêtement, il pressentait vraiment un aspect pittoresque. Ses parents plaçaient de grands espoirs en leur fils unique, un enfant de la promesse et un Naziréen pour la vie.
2. -- LA MORT DE ZACHARIE
Après une maladie de plusieurs mois, Zacharie mourut en juillet de l'an 12, alors que Jean venait d'avoir dix-huit ans. Jean fut très embarrassé, car le voeu du naziréat interdisait le contact avec les morts, même de sa propre famille. Bien que Jean se fût efforcé de se conformer aux astreintes de son voeu concernant la contamination par les morts, il doutait d'avoir pleinement obéi aux exigences de l'ordre naziréen. Après l'enterrement de son père, il se rendit donc à Jérusalem où, dans le coin naziréen de la cour des femmes, il offrit les sacrifices requis pour sa purification.
En septembre de cette année-là Élisabeth et Jean firent un voyage à Nazareth pour rendre visite à Marie et à Jésus. Jean s'était à peu près décidé à entreprendre l'oeuvre de sa vie, mais il fut rappelé, non seulement par les paroles de Jésus mais par son exemple, au devoir de prendre soin de sa mère et d'attendre la « venue de l'heure du Père ». Après avoir dit au revoir à Jésus et à Marie à la fin de cette agréable visite, Jean ne revit plus Jésus avant son baptême dans le Jourdain.
Jean et Élisabeth retournèrent chez eux et commencèrent à faire des projets d'avenir. Du fait que Jean refusait l'allocation des prêtres qui lui était due sur les fonds du temple, au bout de deux ans ils n'eurent plus de quoi conserver leur foyer; ils décidèrent donc de se diriger vers le sud avec leur troupeau de moutons. En conséquence, durant l'été où Jean eut vingt ans, ils déménagèrent pour aller à Hébron. Au lieu dénommé « désert de Judée », Jean garda ses moutons près d'un ruisseau tributaire d'un cours d'eau plus important qui se jetait dans la Mer Morte Engaddi. La colonie d'Engaddi comprenait non seulement des Naziréens consacrés pour la vie ou pour une durée déterminée, mais de nombreux autres bergers ascétiques qui se rassemblaient dans cette région avec leurs troupeaux et fraternisaient avec les Naziréens. Ils vivaient de l'élevage de leurs moutons et des dons que des Juifs fortunés faisaient à l'ordre.
Avec le temps, Jean retourna moins souvent à Hébron et fit des visites plus fréquentes à Engaddi. Il était si complètement différent de la majorité des Naziréens qu'il trouvait très difficile de s'incorporer a leur confrérie. Mais il aimait beaucoup Abner, chef et dirigeant reconnu de la colonie d'Engaddi.
3. -- LA VIE D'UN BERGER
Le long de la vallée du petit ruisseau, Jean ne bâtit pas moins d'une douzaine d'abris et de parcs pour la nuit, consistant en empilages de pierres d'où il pouvait surveiller et protéger ses troupeaux de moutons et de chèvres. La vie de berger de Jean qui laissait de grands loisirs pour penser. Il avait de longues conversations avec un orphelin de Bethsur nommé Ezda, qu'il avait en quelque sorte adopté. Ezda gardait les troupeaux quand Jean allait à Hébron pour voir sa mère et vendre des moutons, et aussi quand il se rendait à Engaddi pour les services de sabbat. Jean et Ezda vivaient très simplement, se nourrissant de viande de mouton, de lait de chèvre, de miel sauvage, et des sauterelles comestibles de cette région. Ce menu régulier était complété par des provisions apportées de temps en temps d'Hébron et d'Engaddi.
Élisabeth tenait Jean au courant des affaires de Palestine et du monde. Jean était de plus en plus profondément convaincu que le moment approchait rapidement où l'ancien ordre de choses devait rendre fin, et que lui-même allait devenir l'annonciateur de l'arrivée d'un nouvel âge, « le royaume des cieux ». Ce berger bourru avait une grande prédilection pour les écrits du prophète Daniel. Il avait lu mille fois la description de la grande statue (1) dont Zacharie lui avait dit qu'elle représentait l'histoire des puissants royaumes du monde, depuis Babylone jusqu'à Rome en passant par la Perse et la Grèce. Jean percevait que le monde romain était déjà composé de peuples et de races tellement polyglottes qu'il ne pourrait jamais devenir un empire fortement cimenté et fermement consolidé. Il considérait que cet empire était déjà divisé en Égypte, Palestine, Syrie, et autres provinces. En poursuivant sa lecture, il voyait « qu'au temps de ces rois, le Dieu du ciel établira un royaume qui ne sera jamais détruit; et ce royaume ne sera pas abandonné à d'autres peuples, mais mettra en pièces tous les royaumes et subsistera éternellement » (2). « Et il lui fut donné une domination, une gloire, et un royaume afin que tous les peuples, nations, et langues le servent. Sa domination est un règne perpétuel qui ne disparaîtra jamais, et son royaume ne sera jamais détruit » (3). « Et le règne et la domination et la grandeur sous le ciel entier seront donnés au peuple des saints du Très Haut, de qui le royaume est éternel, et toutes les dominations le serviront et lui obéiront » (4).
| (1) Daniel II-31. |
| (2) Daniel II-44. |
| (3) Daniel VII-14. |
| (4) Daniel VII-27. |
Jean ne fut jamais tout à fait capable de s'élever au-dessus de la confusion produite par les dires de ses parents sur Jésus et par les passages cités qu'il trouvait dans les Écritures. Dans Daniel, il lisait: « J'ai eu des visions nocturnes, et voici, quelqu'un de semblable au Fils de l'Homme venait sur les nuées du ciel, et on lui donnait la domination, la gloire, et un royaume » (5). Mais ces paroles du prophète ne cadraient pas avec ce que ses parents lui avaient enseigné. Ses conversations avec Jésus, quand il lui avait rendu visite à l'âge de dix-huit ans, ne correspondaient pas non plus avec ces citations des Écritures. Nonobstant cette confusion, sa mère lui affirma, durant toute la période où il était dans la perplexité, que son lointain cousin Jésus de Nazareth était le véritable Messie, qu'il était venu pour siéger sur le trône de David, et que lui (Jean) deviendrait son premier précurseur et son principal soutien.
(5) Daniel VII-13.
À la suite de tout ce qu'il avait entendu dire du vice et de la perversité de Rome, des moeurs dissolues et de la stérilité morale de l'empire, et aussi par suite de ce qu'il savait des mauvaises actions d'Hérode Antipas et des gouverneurs de la Judée, Jean avait tendance à croire que la fin de l'âge était imminente. Il semblait à ce rude et noble enfant de la nature que le monde était mûr pour la fin de l'âge matériel humain et l'aurore de l'âge nouveau et divin -- le royaume des cieux. Jean eut dans son coeur le sentiment croissant qu'il serait le dernier des anciens prophètes et le premier des nouveaux. Il sentait monter en lui l'impulsion vibrante de se montrer et de proclamer à tous les hommes: « Repentez-vous! Mettez-vous en règle avec Dieu! Soyez prêts pour la fin; préparez-vous à l'apparition de l'ordre nouveau et éternel des affaires terrestres, le royaume des cieux.
4. -- LA MORT D'ÉLISABETH
Le 17 août de l'an 22, alors que Jean était âgé de vingt-huit ans, sa mère mourut subitement. Connaissant les interdictions naziréennes au sujet du contact avec les morts, même dans sa propre famille, les amis d'Élisabeth prirent toutes les dispositions pour l'enterrement avant d'envoyer chercher Jean. Lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de sa mère, il ordonna à Ezda de conduire ses troupeaux à Engaddi et partit pour Hébron.
À son retour à Engaddi après les funérailles de sa mère, il fit don de ses troupeaux à la confrérie et se détacha du monde extérieur pour une période de jeûne et de prière. Jean ne connaissait que les anciennes méthodes pour approcher la divinité; il ne connaissait que l'histoire de personnalités telles qu'Élie, Samuel, et Daniel. Élie était son idéal comme prophète. Élie avait été le premier instructeur d'Israël considéré comme un prophète, et Jean croyait sincèrement que lui-même devait être le dernier de cette longue et illustre série de messagers du ciel.
Durant deux ans et demi, Jean vécut à Engaddi; il persuada la majeure partie de la confrérie que « la fin de l'âge était toute proche » et que « le royaume des cieux était sur le point d'apparaître ». Tout son enseignement primitif était basé sur l'idée et le concept courants du Messie promis à la nation juive pour la libérer de la domination de ses chefs Gentils.
Durant toute cette période, Jean lut assidûment les écrits sacrés qu'il trouva au foyer naziréen d'Engaddi. Il fut spécialement impressionné par Isaïe, et aussi par Malachie, le dernier en date des prophètes à cette époque. Il lut et relut les cinq derniers chapitres d'Isaïe et crut à leurs prophéties. Après quoi il lut dans Malachie: « Voici, je vous enverrai Élie, le prophète, avant le grand et terrible jour du Seigneur. Il ramènera le coeur des pères vers les enfants et le coeur des enfants vers leurs pères, de crainte que je ne vienne frapper la terre d'une malédiction » (1). Ce fut uniquement cette promesse du retour d'Élie faite par Malachie qui détourna Jean d'aller prêcher en public au sujet du royaume imminent, et d'exhorter ses compatriotes juifs à fuir le courroux à venir. Jean était mûr pour proclamer le message du royaume à venir, mais l'attente de la venue d'Élie le retint pendant plus de deux ans. Il savait qu'il n'était pas Élie. Que voulait dire Malachie? Sa prophétie était-elle littérale ou symbolique? Comment pouvait-il connaître la vérité? Finalement il osa penser que, du moment que le premier prophète s'était appelé Élie le dernier pouvait finalement être connu sous le même nom. Il avait néanmoins des doutes, et ces doutes étaient suffisants pour l'empêcher de s'appeler lui-même Élie.
(1) Malachie IV-5.
Ce fut l'influence d'Élie qui fit adopter à Jean ses méthodes d'attaque directe et brusquée contre les péchés et les vices de ses contemporains. Il essaya de se vêtir comme Élie et s'efforça de parler comme lui. Sous tous ses aspects extérieurs, il ressemblait au prophète de jadis. Il était un enfant de la nature tout aussi résolu et pittoresque, un prédicateur de la droiture tout aussi intrépide et audacieux. Jean n'était pas illettré; il connaissait bien les saintes Écritures juives, mais il était peu cultivé. Il avait des idées claires, il était un puissant orateur et un accusateur enflammé. Il n'était guère un modèle pour son époque, mais il était fort éloquent dans sa censure.
À la fin, il élabora une méthode pour proclamer le nouvel âge, le royaume de Dieu. Il décida qu'il allait devenir le précurseur du Messie. Il balaya tous ses doutes et partit d'Engaddi, en mars de l'an 25, pour débuter dans sa brillante mais courte carrière de prédicateur public.
5. -- LE ROYAUME DE DIEU
Pour comprendre son message, il faut tenir compte du statut du peuple juif au moment où Jean entra en action. Pendant près de cent ans, Israël avait été dans une impasse. Les Juifs étaient embarrassés pour expliquer leur continuelle soumission a des suzerains Gentils. Moïse n'avait-il pas enseigné que la droiture était toujours récompensée par la prospérité et le pouvoir? N'étaient-ils pas le peuple élu de Dieu? Pourquoi le trône de David était-il abandonné et vacant? À la lumière des doctrines mosaïques et des préceptes des prophètes, les Juifs trouvaient difficile d'expliquer la longue continuité de leurs malheurs nationaux.
Environ cent ans avant l'époque de Jésus et de Jean, une nouvelle école d'éducateurs religieux apparut en Palestine, celle des apocalyptistes. Ces nouveaux éducateurs élaborèrent un système de croyance qui expliquait les souffrances et les humiliations des Juifs par le motif qu'ils payaient les conséquences des péchés de la nation. Ils retombaient sur les raisons bien connues destinées à expliquer leur captivité antérieure à Babylone et ailleurs. Mais, enseignaient les apocalyptistes, Israël devait reprendre courage; les temps de son affliction étaient à peu près passés; le châtiment disciplinaire du peuple élu de Dieu touchait à sa fin; la patience de Dieu envers les Gentils était presque à bout. La fin de la souveraineté romaine était synonyme de la fin de l'âge et, dans un certain sens, de la fin du monde. Ces nouveaux éducateurs s'appuyaient fortement sur les prédictions de Daniel et enseignaient avec persistance que la création était sur le point d'arriver à son stade final; les royaumes de ce monde allaient devenir le royaume de Dieu. Telle était, pour les penseurs juifs de cette époque, le sens de l'expression « le royaume des cieux » constamment employée dans les enseignements de Jésus et de Jean. Pour les Juifs de Palestine, les mots « royaume des cieux » n'avaient qu'une seule signification: un État absolument juste dans lequel Dieu (le Messie) gouvernerait les nations de la terre avec la même perfection de pouvoir qu'il gouvernait dans le ciel -- « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».
À l'époque de Jean, tous les Juifs se demandaient avec anxiété: « Quand donc le royaume viendra-t-il enfin? » Ils avaient le sentiment général que la fin du gouvernement par les Gentils était proche. Le monde juif tout entier espérait vivement et s'attendait ardemment à voir la réalisation du désir des âges se produire durant la vie de cette génération.
Les Juifs différaient grandement dans leurs appréciations de la nature du royaume a venir, mais ils partageaient la croyance commune que l'événement était imminent, à portée de la main, et même en cours. Nombre de ceux qui lisaient l'Ancien Testament espéraient littéralement voir un nouveau roi en Palestine régnant sur une nation juive régénérée, délivrée de ses ennemis, et présidée par le successeur du Roi David, le Messie qui serait rapidement reconnu comme le juste et légitime souverain du monde entier. Un autre groupe de Juifs pieux, moins nombreux, avait un point de vue immensément différent sur ce royaume de Dieu. Il enseignait que le royaume à venir n'était pas de ce monde, que le monde approchait d'une fin certaine et que « de nouveaux cieux et une nouvelle terre » devaient annoncer l'établissement du royaume de Dieu; que ce royaume serait un empire perpétuel, que l'état de péché devait prendre fin, et que les citoyens du nouveau royaume deviendraient immortels dans la jouissance de cette félicité éternelle.
Ils étaient tous d'accord sur le point qu'une purge radicale ou une discipline purifiante devraient nécessairement précéder l'établissement du nouveau royaume sur terre. Ceux qui s'attachaient à la lettre enseignaient qu'une guerre mondiale s'ensuivrait et que tous les incroyants seraient anéantis, tandis que les fidèles remporteraient une victoire éternelle. Les spiritualistes enseignaient que le royaume serait inauguré par le grand jugement de Dieu qui reléguerait les impies à leur châtiment bien mérité et a leur destruction finale, et qui élèverait en même temps les saints croyants du peuple élu à de hautes places d'honneur et d'autorité auprès du Fils de l'Homme, lequel régnerait au nom de la Déité sur les nations rachetées. Ce dernier groupe croyait même que beaucoup de pieux Gentils pourraient être admis comme membres du nouveau royaume.
Quelques Juifs s'en tenaient à l'opinion que Dieu pourrait peut-être établir ce nouveau royaume par intervention divine et directe, mais la grande majorité croyait que Dieu interposerait un truchement représentatif, le Messie. C'était la seule signification possible que le mot Messie pouvait avoir dans la pensée des Juifs de la génération de Jésus et de Jean. Messie ne pouvait absolument pas désigner un homme qui se bornerait à enseigner la volonté de Dieu ou à proclamer la nécessité d'une vie de droiture. À tous les saints personnages de cette sorte, les Juifs donnaient le nom de prophètes. Le Messie devait être plus qu'un prophète; le Messie devait amener l'établissement du nouveau royaume, le royaume de Dieu. Nulle personnalité échouant dans cette entreprise ne pouvait être le Messie au sens juif traditionnel.
Qui serait ce Messie? À nouveau, les éducateurs juifs différaient d'opinion. Les anciens s'accrochaient à la doctrine du Fils de David. Les nouveaux enseignaient que le prochain souverain pourrait aussi être une personnalité divine ayant longtemps siégé au ciel à la droite de Dieu, puisque le royaume à venir était un royaume céleste. Si étrange que cela paraisse, ceux qui concevaient ainsi le souverain du nouveau royaume ne l'imaginaient pas comme un Messie humain, comme simplement un homme, mais comme « Fils de l'Homme » -- un Fils de Dieu -- un Prince céleste longtemps maintenu en attente pour assumer ainsi la souveraineté sur la terre rendue nouvelle. Tel était l'arrière-plan religieux du peuple juif au moment où Jean entra en scène en proclamant: « Repentez-vous, car le royaume des cieux est à portée de la main! »
Il devient donc clair que l'annonce par Jean du royaume à venir n'avait pas moins d'une demi-douzaine de significations différentes dans la pensée des auditeurs de ses sermons passionnés. Mais quel que fût le sens qu'il attachaient aux phrases employées par Jean, chacun des groupes qui attendaient le royaume des Juifs étaient intrigué par les proclamations de ce prédicateur de droiture et de repentir, sincère, enthousiaste, et expéditif, qui exhortait si solennellement sont auditoire à « fuir le courroux à venir.
6. -- JEAN COMMENCE À PRÊCHER
Aux premiers jours de mois de mars de l'an 25, Jean fit le tour de la côte occidentale de la Mer Morte et remonta le cours du Jourdain jusqu'en face de Jéricho, à l'ancien gué par lequel Josué et les enfants d'Israël avait passé lorsqu'ils entrèrent pour la première fois dans la terre promise. Jean alla sur l'autre rive, s'installa près de l'accès du gué, et commença à prêcher aux passants qui traversaient le Jourdain dans un sens ou dans l'autre. C'était le gué le plus fréquenté du fleuve.
Tous ceux qui écoutaient Jean se rendaient compte qu'il était plus qu'un prédicateur. La majorité des auditeurs de cet homme étrange, surgi du désert de Judée, repartaient en croyant avoir entendu la voix d'un prophète. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que les âmes de ces Juifs lassés mais plein d'espoir fussent profondément remués par un tel phénomène. Dans toute l'histoire juive, jamais les pieux enfants d'Abraham n'avaient autant désiré la « consolation d'Israël », ni plus ardemment anticipé la « restauration du royaume ». À aucune époque de la vie du peuple juif le message de Jean -- le royaume des cieux est à portée de la main -- n'aurait pu exercer un attrait aussi profond et aussi universel qu'au moment même où Jean apparut si mystérieusement sur la rive de ce gué méridional du Jourdain.
Il était pâtre, comme Amos. Il était vêtu, comme jadis Élie; il fulminait ses recommandations et lançait ses avertissements avec « l'esprit et le pouvoir d'Élie ». Il n'est pas surprenant que cet étonnant prédicateur ait créé de puissant remous dans toute la Palestine à mesure que les voyageurs apportaient au loin la nouvelle de ses sermons au bord du Jourdain.
Le travail de ce Naziréen comportait encore une autre caractéristique nouvelle: il baptisait chacun de ses fidèles dans le Jourdain « pour la rémission des péchés ». Bien que le baptême ne fût pas une cérémonie nouvelle chez les Juifs. ils ne l'avaient jamais vu pratiquer comme par Jean. Depuis longtemps il était courant de baptiser ainsi des prosélytes Gentils pour les admettre dans la cour extérieur du temple, mais jamais on avait demandé aux Juifs eux-même de se soumettre au baptême de repentance. Quinze mois seulement s'écoulèrent entre le moment où Jean commença à prêcher et à baptiser et l'époque de son arrestation et de son emprisonnement à l'instigation d'Hérode Antipas, mais durant ce court laps de temps il baptisa plus de cent mille pénitents.
Jean prêcha quatre mois au gué de Béthanie avant de partir vers le nord en remontant le Jourdain. Des dizaines de milliers d'auditeurs, dont quelque curieux, mais la plupart sincère et sérieux, venaient l'écouter de toutes les parties de la Judée, de la Pérée, et de la Samarie. Quelques-uns vinrent même de Galilée. En mai de cette année, tandis que Jean s'attardait encore au gué de Béthanie, les prêtres et les Lévites envoyèrent une délégation pour lui demander s'il prétendait être le Messie et en vertu de quelle autorité il Prêchait. Jean répondit à ces enquêteurs en disant: Allez dire à vos maîtres que vous avez entendu la voix de quelqu'un qui crie dans le désert, comme le prophète l'a annoncé: « Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez une route pour notre Dieu. Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées; les terrains raboteux seront changé en plaines et les défilés étroits en vallons, et toute chair verra le salut de Dieu » (1).
(1) Isaïe XL-3 et Luc III-4 et 5.
Jean était un prédicateur héroïque, mais manquant de doigté. Un jour qu'il prêchait et baptisait sur la rive occidentale du Jourdain, un groupe de pharisiens et un certain nombre de sadducéens s'avancèrent et se présentèrent au baptême. Avant de les faire descendre dans l'eau, Jean s'adressa collectivement à eux en ces termes: « Qui vous a conseillé de fuir la colère à venir, telles des vipères devant le feu? Je vous baptiserai, mais je vous préviens que vos actes doivent démontrer un repentir sincère si vous voulez recevoir la rémission de vos péchés. Ne venez pas me dire qu'Abraham est votre père. Je vous déclare que, des douze pierres qui sont devant vous, Dieu peut faire naître des enfants dignes d'Abraham. Déjà la cognée est mise à la racine même des arbres. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits est destiné à être coupé et jeté au feu » (2). (Les douze pierres auxquelles il faisait allusion étaient les célèbres pierres commémoratives dressées par Josué en souvenir du passage des douze tribus à ce même gué par où elles entrèrent pour la première fois dans la terre promise.)
(2) Matthieu III-7 à 10.
Jean dirigeait pour ses disciples des cours dans lesquels il leur enseignait les détails de leur nouvelle vie et s'efforçait de répondre à leurs nombreuses questions. Il conseillait aux éducateurs d'enseigner l'esprit aussi bien que la lettre de la loi. Il ordonnait aux riches de nourrir les pauvres. Aux collecteurs d'impôts il disait: « N'extorquez pas plus que les sommes assignées ». Aux soldats il disait: « N'exercez pas de violences et n'exigez rien indûment -- contentez-vous de votre solde ». Et à tout le monde il conseillait: « Préparez-vous pour la fin de l'âge -- le royaume du ciel est à portée de la main ».
7. -- JEAN VOYAGE VERS LE NORD
Jean avait encore des idées confuses sur le royaume à venir et sur son roi. Plus il prêchait et plus il s'embrouillait; mais jamais son incertitude intellectuelle au sujet de la nature du royaume attendu ne diminua le moins du monde sa conviction que l'avènement du royaume dans l'immédiat était certain. Jean pouvait être confus en pensée, mais jamais en esprit. Il ne doutait pas de la venue du royaume, mais il était loin de savoir réellement si Jésus devait être ou non le souverain de ce royaume. Tant que Jean s'attachait à l'idée de la restauration du trône de David, l'affirmation émise par ses parents que Jésus, né dans la ville de David, devait être le libérateur longtemps attendu lui paraissait logique. Mais dans les moments où il penchait davantage vers la doctrine d'un royaume spirituel et de la fin de l'âge temporel sur terre, il était cruellement dans le doute au sujet du rôle que Jésus jouerait dans ces événements. Parfois il remettait tout en question, mais pas pour longtemps. Il désirait réellement faire le tour du problème avec son cousin, mais cela était contraire à l'accord établi entre eux.
Tandis que Jean voyageait vers le nord, il pensait beaucoup à Jésus. Il s'arrêta dans plus d'une douzaine d'endroits en remontant le Jourdain. Répondant à la question directe que lui posaient ses disciples: « Es-tu le-Messie qui doit venir? » il parla « d'un autre qui doit venir après moi » en faisant d'abord allusion à Adam. Il poursuivit en disant: « Il en viendra un autre après moi qui est plus grand que moi, et devant qui je ne suis pas digne de me baisser pour délacer ses sandales. Je vous baptise d'eau, mais lui vous baptisera du Saint-Esprit. Il a sa pelle à la main pour nettoyer complètement son aire de battage. Il engrangera le blé, mais il brûlera la paille au feu du jugement » (1).
(1) Matthieu III-11 et 12.
En réponse aux questions de ses disciples, Jean continua à amplifier ses enseignements, ajoutant de jour en jour plus d'indications utiles et encourageantes par comparaison avec son énigmatique message initial: «Repentez-vous et soyez baptisés ». A cette époque, des foules arrivèrent de Galilée et de la Décapole. Des dizaines de disciples sincères s'attardaient jour, après jour auprès de leur maître adoré.
8. -- LA RENCONTRE DE JÉSUS ET DE JEAN
Au mois de décembre de l'an 25, lorsque Jean attegnit le voisinage de Pella dans sa remontée du Jourdain, sa réputation s'était répandue dans toute la Palestine et son oeuvre était devenue le principal sujet de conversation dans toutes les villes voisines du lac de Galilée. Jésus avait parlé favorablement du message de Jean, ce qui avait amené nombre d'habitants de Capharnaüm à se joindre au culte de repentance et de baptême de Jean. Jacques et Jean, les pêcheurs fils de Zébédée, étaient descendus au gué en décembre, peu après que Jean se fût installé pour prêcher à proximité de Pella, et s'étaient offerts au baptême. Ils allaient voir Jean une fois par semaine et rapportaient à Jésus des comptes rendus directs et récents sur l'oeuvre du prédicateur.
Jacques et Jude, les frères de Jésus, avaient parlé d'aller trouver Jean pour être baptisés. Maintenant que Jude était venu à Capharnaüm pour les offices du sabbat, et après que tous deux eurent écouté le discours de Jésus dans la synagogue, il décida avec Jacques de demander conseil à Jésus au sujet de leurs plans. Cela se passait le samedi soir 12 janvier de l'an 26. Jésus les pria de retarder la discussion jusqu'au lendemain, où il leur donnerait sa réponse. Il dormit très peu cette nuit-là, et resta en communion étroite avec le Père céleste. Il avait pris des dispositions pour déjeuner à midi avec ses frères et leur donner son avis sur le baptême par Jean. Ce dimanche matin, Jésus travailla comme d'habitude au chantier naval. Jacques et Jude avaient apporté le déjeuner et l'attendaient dans le hangar des bois, car l'heure de la pause de midi n'avait pas encore sonné, et ils savaient que Jésus était fort ponctuel.
Juste avant le repos de midi, Jésus déposa ses outils, enleva son tablier de travail, et annonça simplement aux trois ouvriers travaillant dans la même pièce que lui: « Mon heure est venue ». Il alla trouver ses frères Jacques et Jude en répétant: « Mon heure est venue - allons voir Jean ». Ils partirent immédiatement pour Pella en mangeant leur déjeuner en cours de route. C'était le dimanche 13 janvier. Ils s'arrêtèrent pour la nuit dans la vallée du Jourdain et arrivèrent le lendemain vers midi sur les lieux où Jean donnait le baptême.
Jean venait de commencer à baptiser les candidats du jour. Des dizaines de repentants faisaient queue en attendant leur tour lorsque Jésus et ses deux frères prirent position. Dans cette file d'hommes et de femmes sincères qui s'étaient mis à croire aux prédications de Jean sur le royaume à venir. Jean s'était enquis de Jésus auprès des fils de Zébédée. Il avait appris les commentaires de Jésus au sujet de ses sermons. Jour après jour il s'attendait à le voir arriver, mais il ne pensait pas l'accueillir dans la file des candidats au baptême.
Absorbé par les détails du baptême rapide d'un aussi grand nombre de convertis, Jean ne leva pas les yeux pour voir Jésus avant que le Fils de l'Homme ne fût en face de lui. Lorsque Jean reconnut Jésus, il interrompit les cérémonies pendant un moment tandis qu'il saluait son cousin et lui demandait: « Mais pourquoi descends-tu dans l'eau pour me saluer? » Jésus répondit: « Pour me soumettre à ton baptême ». Jean répliqua: « Mais c'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi. Pourquoi viens-tu vers moi? » Jésus lui murmura: « Supporte de me baptiser maintenant, car il convient que nous donnions cet exemple à mes frères qui se tiennent ici avec moi, et aussi pour que les gens puissent savoir que mon heure est venue ».
Jésus avait parlé péremptoirement et avec autorité. Jean tremblait d'émotion en se préparant à baptiser Jésus de Nazareth dans le Jourdain, à midi, ce 14 janvier de l'an 26. C'est ainsi que Jean baptisa Jésus et ses deux frères Jacques et Jude. Aussitôt après, il renvoya les autres postulants en annonçant qu'il reprendrait les baptêmes le lendemain dans la journée. Tandis que les gens s'en allaient, les quatre hommes encore debout dans l'eau entendirent un son étrange. Bientôt une apparition se montra quelques instants immédiatement au-dessus de la tête de Jésus, et ils entendirent une voix qui disait: « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui mon âme prend plaisir » (1). Un grand changement se produisit dans l'expression du visage de Jésus. Sortant de l'eau en silence, il prit congé d'eux et se dirigea vers les montagnes de l'est. Nul ne le revit pendant quarante jours.
(1) Matthieu III-17.
Jean accompagna Jésus assez longtemps pour lui raconter l'histoire de la visitation de Gabriel à Marie avant leur naissance à tous deux, telle qu'il l'avait entendue si souvent de la bouche de sa mère. Il laissa Jésus poursuivre sa route après lui avoir dit: « Maintenant je sais que tu es le Libérateur ». Mais Jésus ne répondit pas.
9. -- QUARANTE JOURS DE PRÉDICATION
Lorsque Jean revint vers ses disciples (il en avait maintenant vingt-cinq ou trente qui demeuraient constamment avec lui) il les trouva en sérieuse conférence, en train de discuter ce qui venait d'arriver en liaison avec le baptême de Jésus. Ils furent encore plus étonnés lorsque Jean leur apprit la visitation de Gabriel à Marie avant la naissance de Jésus, et le fait que Jésus ne lui avait pas répondu un mot quand il lui en avait parlé. Il ne pleuvait pas ce soir-là, et le groupe d'au moins trente personnes s'entretint longtemps dans la nuit étoilée. Les membres de ce groupe se demandaient où Jésus était allé et quand ils le reverraient.
Après l'expérience de ce jour, la prédication de Jean prit un nouveau ton de certitude dans ses proclamations concernant le royaume à venir et le Messie attendu. Les quarante jours passés dans l'attente de Jésus furent une période angoissante, mais Jean continuait de prêcher avec une puissante conviction. À cette époque, ses disciples commencèrent aussi à prêcher aux foules débordantes qui se pressaient autour de Jean sur la rive du Jourdain.
Au cours de ces quarante jours d'attente, de nombreuses rumeurs se répandirent dans le pays, et même jusqu'à Tibériade et Jérusalem. Des milliers de personnes venaient au camp de Jean pour voir la nouvelle attraction, le prétendu Messie, mais Jésus était pas visible. Quand les disciples de Jean affirmaient que l'étrange homme de Dieu s'en était allé dans les montagnes, beaucoup de visiteurs mettaient toute l'histoire en doute.
Environ trois semaines après que Jésus les eût quittés, une nouvelle députation de prêtres et de pharisiens de Jérusalem arriva sur les lieux à Pella. Ils demandèrent directement à Jean s'il était Élie ou le prophète promis par Moïse, et lorsque Jean leur dit qu'il ne l'était pas, ils s'enhardirent jusqu'à lui demander: « Es-tu le Messie? » Et Jean répondit: «Je ne le suis pas ». Alors ces hommes de Jérusalem lui dirent: « Si tu n'es ni Élie, ni le prophète, ni le Messie, alors pourquoi baptises-tu les gens et crées-tu toute cette agitation? » Et Jean répliqua: « Il appartient à ceux qui m'ont entendu et ont reçu mon baptême de dire qui je suis, mais je vous déclare que si je baptise d'eau, il y a eu quelqu'un parmi nous qui reviendra vous baptiser du Saint-Esprit.
Ces quarante jours furent une période difficile pour Jean et ses disciples. Quels devaient être les rapports entre Jean et Jésus? Cent questions à discuter étaient soulevées. La politique et les ambitions égoïstes commencèrent à faire leur apparition. Des discussions acharnées s'élevèrent autour des diverses idées et conceptions du Messie. Deviendrait-il un chef militaire et un roi comme David? Frapperait-il les armées romaines comme Josué avait frappé les Cananéens? Ou bien viendrait-il établir un royaume spirituel? Jean se ralliait plutôt à l'avis de la minorité, que Jésus était venu établir le royaume du ciel, bien qu'il n'eût pas de notions tout à fait claires sur ce que devait comporter la mission d'établir le royaume céleste.
Ce furent des journées ardues dans l'expérience de Jean, et il pria pour le retour de Jésus. Certains disciples de Jean organisèrent des groupes d'éclaireurs pour partir à la recherche de Jésus, mais Jean leur interdit en disant: « Notre époque est entre les mains du Dieu du ciel; il dirigera son Fils élu ».
Le matin du sabbat du 23 février, les disciples de Jean prenaient leur repos du matin lorsqu'en regardant vers le nord ils virent Jésus venant vers eux. Pendant qu'il s'approchait, Jean monta sur un grand rocher, éleva sa voix sonore, et dit: « Voici le Fils de Dieu, le libérateur du monde! C'est de lui que j'ai dit: « Après moi il en viendra un qui me sera préféré, car il existait avant moi ». C'est pour cela que je suis sorti du désert afin de prêcher la repentance et baptiser d'eau en proclamant que le royaume des cieux est à portée de la main. Maintenant vient celui qui va vous baptiser du Saint-Esprit. J'ai vu l'esprit divin descendre sur cet homme et j'ai entendu la voix de Dieu déclarer « Celui-ci est mon Fils bien aimé en qui mon âme prend son plaisir.
Jésus les pria de continuer leur repas et s'assit pour manger avec Jean, car ses frères Jacques et Jude étaient retournés à Capharnaüm.
Le lendemain matin de bonne heure, il prit congé de Jean et de ses disciples et repartit pour la Galilée. Il ne leur donna aucune indication sur le moment où ils le reverraient. Aux demandes de Jean sur ses propres prédications et sa propre mission, il se borna à répondre: « Mon Père te guidera maintenant et dans l'avenir comme il l'a fait dans le passé ». Les deux grands hommes se séparèrent ce matin-là sur la rive du Jourdain pour ne jamais plus se revoir sur terre.
10. -- JEAN VOYAGE VERS LE SUD
Puisque Jésus était allé vers le nord en Galilée Jean se sentit conduit à retourner sur ses pas. En conséquence, le dimanche matin 3 mars, Jean et le reste de ses disciples se mirent en route vers le sud. Entre-temps, un quart des fidèles les plus proches de Jean étaient partis pour la Galilée à la recherche de Jésus. Une atmosphère de tristesse confuse entourait Jean. Jamais plus il ne prêcha comme avant de baptiser Jésus. Il sentait qu'en un certain sens la responsabilité du royaume à venir avait cessé de reposer sur ses épaules. Il avait le sentiment que son oeuvre était à peu près achevée. Il était triste et détaché, mais il prêchait, baptisait, et continuait sa marche vers le sud.
Jean s'arrêta plusieurs semaines près du village d'Adam, et c'est de là qu'il lança son attaque mémorable contre Hérode Antipas pour avoir pris illégalement la femme d'un autre homme. Vers le mois de juin de cette année (l'an 26), Jean était de retour au gué de Béthanie sur le Jourdain, où il avait commencé plus d'un an auparavant à prêcher sur le royaume à venir. Au cours des semaines qui suivirent le baptême de Jésus, le caractère des sermons de Jean avait graduellement changé; il proclamait maintenant la miséricorde pour les gens du commun, tandis qu'il dénonçait avec un renouveau de véhémence la corruption des chefs politiques et religieux.
Hérode Antipas, sur le territoire de qui Jean avait fait ses sermons, s'alarma à l'idée de voir Jean et ses disciples provoquer une rébellion. Hérode tenait également rigueur à Jean de ses critiques publiques sur ses affaires de famille. Tout ceci considéré, il décida de mettre Jean en prison. En conséquence, très tôt dans la matinée du 12 juin, avant l'arrivée des multitudes venues pour écouter les sermons et assister aux baptêmes, les agents d'Hérode placèrent Jean sous mandat d'arrêt. Tandis que les semaines passaient et qu'on ne le relâchait pas, ses disciples s'éparpillèrent dans toute la Palestine; beaucoup d'entre eux allèrent en Galilée pour se joindre aux partisans de Jésus.
11. -- JEAN EN PRISON
Jean eut une expérience solitaire et quelque peu amère en prison. Très peu de ses disciples étaient autorisés à lui rendre visite. Il désirait ardemment voir Jésus, mais dut se contenter d'entendre parler de son travail par ceux de ses propres disciples qui étaient devenus des partisans du Fils de l'Homme. Il était souvent tenté de douter de Jésus et de sa mission divine. Si Jésus était le Messie, pourquoi ne faisait-il rien pour le délivrer de cet intolérable emprisonnement? Durant plus d'un an et demi, ce rude homme de plein air languit dans une horrible geôle. Cette expérience fut une grande épreuve pour sa foi en Jésus et sa fidélité envers lui. En vérité, l'ensemble de cette aventure fut même une grande épreuve pour la foi de Jean en Dieu. Maintes fois il fut tenté de douter de l'authenticité de sa propre mission et de son expérience.
Après qu'il eût passé plusieurs mois en prison, un groupe de ses disciples vint le voir, lui décrivit les activités publiques de Jésus, et lui dit: « Ainsi, Maître, tu vois que celui qui était près de toi en amont du Jourdain prospère et reçoit tous ceux qui viennent vers lui, et pourtant il ne fait rien pour obtenir ta délivrance ». Mais Jean répondit à ses amis: « Cet homme ne peut rien faire sans que cela qui ait été dicté par son Père céleste. Vous vous rappelez bien ce que j'ai dit: Je ne suis pas le Messie, mais j'ai été envoyé avant lui pour lui préparer le chemin. C'est bien cela que j'ai fait. La fiancée appartient au fiancé, mais l'ami du fiancé qui se tient dans le voisinage se réjouit grandement d'entendre la voix du fiancé. Ma joie est donc parfaite. Il faut que lui grandisse et que moi je diminue. J'appartiens à la terre et j'ai proclamé mon message. Jésus de Nazareth est venu du ciel sur la terre, et il est au-dessus de nous tous. Le Fils de l'Homme est descendu d'auprès de Dieu, et ce sont les paroles de Dieu qu'il vous annoncera, car le Père céleste ne mesure pas l'esprit qu'il donne à son propre Fils. Le Père aime le Fils et remettra bientôt toutes choses entre ses mains. Quiconque croit au Fils a la vie éternelle. Et les paroles que je prononce sont véritables et immuables.
Les disciples furent tellement stupéfaits de la déclaration de Jean qu'ils partirent en silence. De son côté, Jean était fort agité, car il percevait qu'il venait d'émettre une prophétie. Jamais plus il ne douta complètement de la mission et de la divinité de Jésus, mais il était affreusement déçu que Jésus ne lui fasse rien dire, ne vienne pas le voir, et n'exerce aucun de ses grands pouvoirs pur le faire sortir de prison. Or Jésus était au courant de tout. Il avait beaucoup d'amour pour Jean, mais il se rendait maintenant compte de la nature divine de Jean et connaissait pleinement les grands événements qui se préparaient pour Jean quand il quitterait ce monde. Sachant également que l'oeuvre terrestre de Jean était achevée, il se contraignit à ne pas intervenir dans l'aboutissement naturel de la carrière de ce grand prédicateur-prophète.
Cette longue incertitude en prison était humainement intolérable. Quelques jours avant sa mort, Jean envoya de nouveau à Jésus deux messagers de confiance pour qui demander: « Mon travail est-il fait? Pourquoi dois-je languir en prison? Es-tu vraiment le Messie ou devons-nous en chercher un autre? » Lorsque les deux disciples eurent remis le message à Jésus, le Fils de l'Homme répondit: « Retournez vers Jean et dites-lui que je ne l'ai pas oublié, mais qu'il supporte encore cela, car il convient que nous menions à bien toute la justice. Dites à Jean ce que vous avez vu et entendu -- que la bonne nouvelle est prêchée aux pauvres -- et finalement dites au bien-aimé précurseur de ma mission terrestre qu'il sera abondamment béni dans l'âge à venir s'il ne lui arrive pas de douter ou de trébucher à propos de moi ». Ce fut la dernière communication que Jean reçut de Jésus. Ce message le réconforta grandement et contribua beaucoup à stabiliser sa foi et a le préparer à la fin tragique de sa vie terrestre, fin qui devait suivre de si près ce jour mémorable.
12. -- LA MORT DE JEAN LE BAPTISTE
Du fait que Jean oeuvrait en Pérée méridionale lors de son arrestation, il fut immédiatement emmené dans la prison de la forteresse de Macharée, où il resta incarcéré jusqu'à son exécution. Hérode gouvernait la Pérée et la Galilée et entretenait à cette époque des résidences en Pérée, à la fois a Juliade et à Macharée. En Galilée, sa résidence avait été déplacée de Séphoris à Tibériade, la nouvelle capitale.
Hérode avait peur de relâcher Jean de crainte qu'il ne provoque une rébellion. Il redoutait de le mettre à mort par crainte d'émeutes populaires dans la capitale, car des milliers de Péréens croyaient que Jean était un saint, un prophète. Hérode gardait donc le prédicateur naziréen en prison, ne sachant que faire de lui. Jean avait plusieurs fois comparu devant Hérode, mais n'avait jamais voulu accepter de quitter la zone de juridiction d'Hérode ni de s'abstenir de toute activité publique s'il était libéré. La nouvelle agitation, constamment croissante, au sujet de Jésus de Nazareth avertissait Hérode que le moment était mal choisi pour relâcher Jean. En outre, Jean était victime de la haine implacable et acharnée d'Hérodiade, la femme illégitime d'Hérode.
En de nombreuses occasions, Hérode s'entretint avec Jean du royaume des cieux. Il était parfois sérieusement impressionné par le message, mais craignait de faire sortir Jean de prison. Hérode passait une grande partie de son temps dans ses résidences de Pérée, parce que l'on construisait encore beaucoup à Tibériade et qu'il avait une prédilection pour la place-forte de Macharée. Il s'écoula encore plusieurs années avant que la construction de tous les bâtiments publics et de la résidence officielle de Tibériade ait été achevée.
Pour célébrer son anniversaire, Hérode donna une grande fête au palais de Macharée pour ses principaux officiers et pour d'autres personnalités haut-placées dans les conseils des gouvernements de Pérée et de Galilée. N'ayant pas réussi à obtenir l'exécution de Jean par appel direct à Hérode, Hérodiade s'attela maintenant à la tâche d'obtenir par ruse sa mise à mort.
Au cours des festivités et distractions du soir, Hérodiade présenta sa fille en la faisant danser devant les convives. Hérode fut charmé par la chorégraphie de la demoiselle et l'appela devant lui en disant: « Tu es charmante et j'ai pris beaucoup de plaisir à tes danses. C'est mon anniversaire. Quelle que soit la chose que tu désires, demande-la moi et je te la donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume ». En faisant cette proposition, Hérode était fortement sous l'influence de ses nombreuses libations. La jeune fille se retira pour s'enquérir auprès de sa mère de ce qu'elle devait demander à Hérode. Hérodiade lui dit: « Va vers Hérode et demande-lui la tête de Jean le Baptiste ». La jeune fille retourna à la table du banquet et dit à Hérode: « Je te demande de me donner immédiatement la tête de Jean le Baptiste sur un plateau ».
Hérode fut rempli de crainte et de tristesse, mais à cause de son serment et de tous les témoins qui banquetaient avec lui, il ne voulut pas refuser la requête. Il envoya alors un soldat avec l'ordre de qui apporter la tête de Jean. C'est ainsi que Jean fut décapité dans sa prison. Le soldat apporta la tête du prophète sur un plateau et la donna à la jeune fille dans l'office de la salle du banquet. Et la jeune fille donna le plateau à sa mère. Quand les disciples de Jean eurent vent de l'histoire, ils se rendirent à la prison demander le corps de Jean. Après l'avoir couché dans un tombeau, ils allèrent en rendre compte à Jésus.
LES ANNÉES DE TRANSITION
DURANT son voyage méditerranéen, Jésus avait soigneusement étudié les personnes rencontrées et les pays traversés, et c'est alors qu'il parvint à sa décision finale concernant le reste de sa vie sur terre. Il avait pleinement considéré et désormais définitivement approuvé le plan prévoyant qu'il naîtrait de parents juifs en Palestine. Il revint donc délibérément en Galilée pour attendre le commencement de son oeuvre d'instructeur public de la vérité. Il se mit à faire des projets en vue d'une carrière publique dans le pays du peuple de son père Joseph, et en l'espèce selon son propre libre arbitre.
Par expérience personnelle et humaine, Jésus avait constaté que, dans tout le monde romain, la Palestine était le meilleur endroit pour développer les derniers chapitres de sa vie terrestre et en jouer les scènes finales. Pour la première fois, il fut pleinement satisfait du programme consistant à manifester ouvertement sa vraie nature et à révéler son identité divine parmi les Juifs et les Gentils de sa Palestine natale. Il décida catégoriquement de terminer sa vie terrestre et de parachever sa carrière d'existence mortelle dans le pays même où il avait commencé son expérience humaine en tant que bébé impuissant. Sa carrière sur Urantia avait débuté chez les Juifs de Palestine; il choisit de terminer également sa vie en Palestine et parmi les Juifs.
1. -- LA TRENTIÈME ANNÉE (AN 24)
Après avoir pris congé de Gonod et de Ganid à Charax (en décembre de l'an 23) Jésus revint par Ur à Babylone où il se joignit à une caravane du désert qui faisait route vers Damas. De Damas il alla à Capharnaüm, où il s'arrêta seulement quelques heures pour rendre visite à la famille de Zébédée. Il y rencontra son frère Jacques, venu quelque temps auparavant travailler à sa place au chantier naval de Zébédée. Après s'être entretenu avec Jacques et Jude (qui se trouvait aussi par hasard à Capharnaüm) et après avoir remis à son frère Jacques la petite maison que Jean Zébédée avait réussi à acheter, Jésus continua son chemin vers Nazareth.
À la fin de son voyage méditerranéen, Jésus avait reçu assez d'argent pour faire face à son entretien presque jusqu'au commencement de son ministère public. Mais en dehors de Zébédée à Capharnaüm et des gens que Jésus rencontra au cours de cette tournée extraordinaire, le monde ne sut jamais qu'il avait fait ce voyage. Sa famille crut toujours qu'il avait passé son temps à étudier à Alexandrie. Jésus ne confirma jamais cette croyance, et ne réfuta pas non plus ouvertement ce malentendu.
Durant son séjour de quelques semaines à Nazareth, Jésus s'entretint avec sa famille et ses amis, passa quelque temps à l'atelier de réparations avec son frère Joseph, mais se consacra en majeure partie à Marie et à Ruth. Ruth approchait de ses quinze ans, et c'était la première occasion pour Jésus de causer longuement avec elle depuis qu'elle était devenue une jeune fille.
Depuis quelque temps, Simon et Jude désiraient tous deux se marier, mais il leur avait déplu de le faire sans le consentement de Jésus. Ils avaient donc retardé l'événement, espérant le prochain retour de leur frère aîné. Bien que tous aient considéré Jacques comme le chef de la famille dans la plupart des affaires, quand il s'était agi de se marier, ils voulaient la bénédiction de Jésus. Le double mariage de Simon et de Jude fut donc célébré en une seule cérémonie au début de mars de l'an 24. Tous les aînés étaient maintenant mariés; seule Ruth restait à la maison avec Marie.
Jésus rendit visite tout naturellement et normalement aux divers membres de sa famille mais, quand ils étaient tous réunis, il avait si peu de choses à dire qu'ils en firent la remarque entre eux. Marie surtout était déconcertée par la conduite étrange de son fils aîné.
Au moment où Jésus se préparait à quitter Nazareth, le conducteur d'une grosse caravane qui passait par la ville tomba gravement malade, et Jésus, connaissant les langues étrangères, s'offrit pour le remplacer. Ce voyage nécessitait son absence pendant une année; puisque tous ses frères étaient mariés et que sa mère vivait seule au foyer avec Ruth, Jésus réunit un conseil de famille auquel il proposa que sa mère et Ruth aillent vivre à Capharnaüm dans la maison qu'il avait tout récemment donnée à Jacques. En conséquence, quelques jours après que Jésus fût parti avec la caravane, Marie et Ruth allèrent s'installer à Capharnaüm où elles vécurent durant le reste de la vie de Marie dans la maison fournie par Jésus. Joseph et sa famille emménagèrent dans la vieille maison de Nazareth.
Cette année fut l'une des plus exceptionnelles dans l'expérience intérieure du Fils de l'Homme; il fit de grands progrès dans la réalisation d'une harmonie fonctionnelle entre sa pensée humaine et son Ajusteur intérieur. L'Ajusteur avait été activement occupé à réorganiser les pensées de Jésus et à apprêter sa mentalité en vue des grands événements qui se situaient alors dans le proche avenir. Jésus préparait sa personnalité à un net changement de comportement envers le monde. Il se trouvait dans une période intermédiaire, le stade de transition entre l'être ayant commencé sa vie en tant que Dieu apparaissant comme un homme, et qui s'apprêtait maintenant à parachever sa carrière terrestre en tant qu'homme apparaissant comme Dieu.
2. -- LE VOYAGE PAR CARAVANE À LA MER CASPIENNE
Ce fut au premier avril de l'an 24 que Jésus quitta Nazareth pour le voyage dans la zone de la Mer Caspienne. La caravane à laquelle Jésus s'était joint comme conducteur partait de Jérusalem pour la région située au sud-est de la Mer Caspienne en passant par Damas et le lac Urmia, et en traversant l'Assyrie, la Médie, et la Parthie. Il s'écoula une année entière avant qu'il ne revint de cette expédition.
Pour Jésus, ce voyage en caravane était une nouvelle aventure d'exploration et de ministère personnel. Il eut une expérience intéressante avec les membres de sa caravane -- passagers, gardes, et conducteurs de chameaux. Des dizaines d'hommes, de femmes, et d'enfants habitant aux abords de la route suivie par la caravane vécurent une vie plus riche par suite de leur contact avec Jésus, qu'ils apprécièrent en tant que chef extraordinaire d'une caravane ordinaire. Ceux qui bénéficièrent de son ministère personnel en ces occasions n'en tirèrent pas tous profit, mais en grande majorité ceux qui le rencontrèrent et lui parlèrent furent améliorés pour le restant de leur vie terrestre.
Parmi tous ses voyages dans le monde, cette expédition vers la mer Caspienne fut celle qui amena Jésus le plus près de l'Orient et lui permit d'acquérir une meilleure compréhension des peuples d'Extrême-Orient. Il établit des contacts amicaux avec des membres de chacune des races survivantes sur Urantia, sauf la rouge. Son ministère personnel lui procura le même plaisir auprès de chacune de ces races variées et de ces peuplades mélangées, et toutes furent réceptives à la vérité vivante qu'il leur apportait. Les Européens d'Extrême-Occident aussi bien que les Asiatiques d'Extrême-Orient prêtaient attention à ses paroles d'espoir et de vie éternelle; ils étaient tous également influencés par la vie de service affectueux et de ministère spirituel qu'il vivait parmi eux avec tant de bienveillance.
Le voyage de la caravane fut réussi à tous points de vue. Ce fut un épisode des plus intéressants dans la vie humaine de Jésus, car durant cette année il joua un rôle exécutif en étant responsable des biens matériels confiés à sa charge et des voyageurs de la caravane qu'il devait mener à bon port. Il accomplit ses multiples devoirs avec une fidélité, une efficacité, et une sagesse extrêmes.
À son retour de la région caspienne, Jésus abandonna la direction de la caravane après être arrivé au lac Urmia, où il s'arrêta une quinzaine de jours. Il revint à Damas comme voyageur avec une autre caravane dont les propriétaires des chameaux lui demandèrent de rester à leur service. Déclinant cette offre, il continua son voyage avec le train de la caravane jusqu'à Capharnaüm, où il arriva le 1ier avril de l'an 25. Il ne considérait plus Nazareth comme son foyer. Capharnaüm était devenu le foyer de Jésus, Jacques, Marie, et Ruth, mais Jésus ne vécut plus jamais avec sa famille. Quand il se trouvait à Capharnaüm, il habitait chez les Zébédée.
3. -- LES CONFÉRENCES D'URMIA
Sur la route d'aller vers la Mer Caspienne, Jésus s'était arrêté à la vieille ville persane d'Urmia, sur la rive ouest du lac du même nom, pour laisser à sa caravane quelques jours de repos et de récupération. Sur la plus grande île d'un petit archipel proche de la côte au voisinage d'Urmia se trouvait un vaste bâtiment -- un a amphithéâtre de conférences -- consacré à « l'esprit de la religion ». Cet édifice était en réalité un temple de la philosophie des religions.
Ce temple de la religion avait été bâti par un riche négociant nommé Cymboyton et ses trois fils. Ce citoyen d'Urmia comptait parmi ses ancêtres des gens de souches très variées.
Dans cette école de religion, les conférences et les discussions commençaient tous les jours de la semaine à 10 heures du matin. Les sessions de l'après-midi débutaient à 3 heures, et les débats du soir s'ouvraient à 8 heures. Cymboyton, ou l'un de ses trois fils, présidaient toujours ces réunions d'enseignement, de discussions, et de débats. Le fondateur de cette extraordinaire école religieuse vécut et mourut sans jamais avoir révélé ses croyances religieuses personnelles.
À plusieurs reprises, Jésus participa aux discussions, et avant son départ d'Urmia vers la mer Caspienne, il convint avec Cymboyton qu'à son voyage de retour il séjournerait deux semaines à Urmia et ferait vingt-quatre conférences sur « La Fraternité des Hommes ». Jésus devait aussi diriger douze sessions du soir comportant des questions, des discussions, et des débats sur ses conférences en particulier et sur la fraternité des hommes en général.
Conformément à cet arrangement, Jésus s'arrêta à son voyage de retour et fit ces conférences. De tous les enseignements donnés par Jésus sur Urantia, elles furent ses exposés les plus systématiques et les plus formels. Jamais auparavant, ni plus tard, il ne développa un sujet aussi longuement qu'au cours de ces causeries et discussions sur la fraternité des hommes. En réalité, ces conférences concernaient le « Royaume de Dieu » et les « Royaumes des Hommes ».
Plus de trente religions et cultes religieux étaient représentés à la faculté du temple de philosophie religieuse d'Urmia. Les éducateurs étaient choisis, entretenus, et pleinement accrédités par leurs groupes religieux respectifs. À ce moment-là, il y avait environ soixante-quinze maîtres à la faculté, et ils vivaient dans des chalets abritant chacun une douzaine de personnes. À chaque nouvelle lune, on changeait les groupes par tirage au sort. L'intolérance, l'esprit de chicane ou toute autre tendance à interférer avec la bonne marche de la communauté provoquaient le congédiement prompt et sommaire de l'éducateur fautif. On le renvoyait sans cérémonie et l'on installait immédiatement à sa place son remplaçant éventuel.
Ces instructeurs des diverses religions faisaient un grand effort pour montrer la similitude de leurs religions en ce qui concernait les éléments fondamentaux de la vie présente et de la vie future. Pour obtenir un siège à cette faculté, il suffisait d'accepter une seule doctrine -- chaque maître devait représenter une religion qui reconnaissait Dieu -- une sorte de Déité suprême. Il y avait en outre cinq maîtres indépendants qui ne représentaient aucune religion organisée, et c'est à ce titre que Jésus apparut devant la faculté.
| [Lorsque nous, les médians, eûmes préparé le résumé des enseignements de Jésus a Urmia, il s'éleva un désaccord entre les séraphins des Églises et les séraphins du progrès sur l'opportunité d'inclure ces enseignements dans la Révélation d'Urantia. Les conditions qui prévalent au XXième siècle, tant dans les religions que dans les gouvernements humains, sont si différentes de celles de l'époque de Jésus qu'il était en vérité difficile d'adapter les enseignements du Maître à Urmia aux problèmes du royaume de Dieu et des royaumes des hommes tels que ces fonctions existent au XXième siècle. Nous ne fûmes jamais capables de formuler les enseignements du Maître d'une manière accepté simultanément par ces deux groupes de séraphins du gouvernement planétaire. Finalement, le Melchizédek président de la commission de révélation nomma un comité de trois médians de notre ordre pour présenter notre point de vue sur les enseignements du Maître à Urmia adaptés aux conditions religieuses et politiques du XXième siècle sur Urantia. En conséquence, les trois médians secondaires que nous sommes parachevèrent cette adaptation des enseignements de Jésus en réexposant ses déclarations de la manière dont nous les appliquerions aux conditions du monde d'aujourd'hui (1935). Nous donnons maintenant ces exposés tels qu'ils se présentent après avoir été revus par le Melchizédek président de la commission de révélation.] |
4. -- LA SOUVERAINETÉ -- DIVINE ET HUMAINE
La fraternité des hommes est fondée sur la paternité de Dieu. La famille de Dieu tire son origine de l'amour de Dieu. Dieu est amour. Dieu le Père aime divinement ses enfants, sans en excepter aucun.
Le royaume des cieux, le gouvernement divin, est fondé sur le fait de la souveraineté divine -- Dieu est esprit. Puisque Dieu est esprit, son royaume est spirituel. Le royaume des cieux n'est ni matériel ni purement intellectuel; il est une relation spirituelle entre Dieu et l'homme.
Si des religions différentes reconnaissent la souveraineté spirituelle de Dieu le Père, toutes ces religions demeureront en paix. C'est seulement quand une religion prétend avoir une certaine supériorité sur d'autres et posséder une autorité exclusive sur elles qu'elle se permet de ne pas tolérer les autres religions ou qu'elle ose persécuter leurs fidèles.
La paix religieuse -- la fraternité -- ne peut jamais exister sans que toutes les religions soient disposées à se dépouiller de toute autorité ecclésiastique et à abandonner entièrement tout concept de souveraineté spirituelle. Dieu seul est esprit souverain.
Pour qu'il y ait égalité entre les religions (liberté relieuse) sans guerres de religion, il faut que toutes les religions consentent à transférer la souveraineté religieuse à un niveau supra-humain, à Dieu lui-même.
Le royaume des cieux dans le coeur des hommes créera l'unité religieuse (mais pas nécessairement l'uniformité) parce que chaque collectivité religieuse composée de ces fidèles sera dégagée de toute notion d'autorité ecclésiastique -- de souveraineté religieuse.
Dieu est esprit, et Dieu donne des fragments de son entité spirituelle pour habiter le coeur des hommes. Spirituellement, tous les hommes sont égaux. Le royaume des cieux est dépourvu de castes, de classes, de niveaux sociaux, et de groupes économiques. Vous êtes tous frères.
Mais, dès que l'humanité perd de vue la souveraineté d'esprit de Dieu le Père, une religion donnée commence à affirmer sa supériorité sur les autres. Alors, au lieu de paix sur terre et de bonne volonté parmi les hommes, commencent les dissensions, les récriminations, et même les guerres de religion, ou du moins les guerres entre fidèles de diverses religions.
À moins qu'ils ne se reconnaissent mutuellement comme soumis à une certaine super-souveraineté, à une certaine autorité qui les dépasse, des êtres doués de libre arbitre et se considérant comme des égaux sont tôt ou tard tentés de mettre à l'essai leur aptitude à gagner pouvoir et autorité sur d'autres personnes et d'autres groupes. Le concept d'égalité n'apporte jamais la paix, sauf dans la récognition mutuelle d'une super-souveraineté dont l'influence est dominante.
Les hommes religieux d'Urmia vivaient ensemble dans une paix et une tranquillité relatives parce qu'ils avaient totalement renoncé a toutes leurs notions de souveraineté religieuse. Spirituellement, ils croyaient tous en un Dieu souverain; socialement, ils se soumettaient à l'autorité entière et incontestable de leur président Cymboyton. Ils savaient bien ce qui arriverait a tout professeur qui chercherait à en imposer à ses collègues. Aucune paix religieuse durable ne pourra s'établir sur Urantia avant que toutes les collectivités religieuses ne renoncent librement à leurs notions de faveur divine de peuple élu, et de souveraineté religieuse. C'est seulement quand Dieu le Père deviendra suprême pour les hommes que ceux-ci deviendront des frères en religion et vivront ensemble sur terre dans la paix religieuse.
5. -- LA SOUVERAINETÉ POLITIQUE
| [L'enseignement du Maître concernant la souveraineté de Dieu est une vérité mais compliquée par l'apparition subséquente d'une religion à propos de lui parmi les religions humaines. Par contre, ses exposés concernant la souveraineté politique sont immensément compliqués par l'évolution politique de la vie des nations durant les dix-neuf derniers siècles. À l'époque de Jésus, il n'y avait que deux grandes puissances mondiales -- l'Empire Romain en Occident et l'Empire de Han en Orient -- et elles étaient largement séparées par le royaume des Parthes et par d'autres contrées interposées des régions de la Caspienne et du Turkestan. Dans l'exposé qui suit, nous nous sommes donc écartés davantage de la substance des enseignements du Maître à Urmia concernant la souveraineté politique; en même temps, nous nous sommes efforcés de décrire l'importance de ces enseignements tels qu'ils sont applicables au stade particulièrement critique de l'évolution de la souveraineté politique au XXième siècle de l'ère chrétienne.] |
La guerre sur Urantia ne prendra jamais fin tant que les nations s'attacheront à la notion illusoire de souveraineté nationale illimitée. Il n'existe que deux niveaux de souveraineté relative sur un monde habité: le libre arbitre spirituel de chaque individu, et la souveraineté collective de l'ensemble de l'humanité. Entre le niveau de l'être humain individuel et celui de l'humanité en bloc, tous les groupements et associations sont relatifs, transitoires, et n'ont de valeur que dans la mesure où ils accroissent le bonheur, le bien-être, et le progrès des individus et du grand ensemble planétaire -- de l'homme et de l'humanité.
Les éducateurs religieux ne doivent jamais oublier que la souveraineté spirituelle de Dieu l'emporte sur tous les loyalismes spirituels intermédiaires et interposés. Les chefs civils apprendront un jour que les Très Hauts règnent sur les royaumes des hommes.
Le règne des Très Hauts dans les royaumes des hommes n'est pas établi au bénéfice spécial d'un groupe de mortels particulièrement favorisés. Il n'y a nulle part de «peuple élu». Le règne des Très Hauts, des super-contrôleurs de l'évolution politique, est destiné à promouvoir, parmi tous les hommes, le plus grand bien pour le plus grand nombre et pour une durée aussi longue que possible.
La souveraineté est le pouvoir; elle grandit par organisation. La croissance de l'organisation du pouvoir politique est bonne et souhaitable; car elle tend à englober des secteurs toujours plus vastes de l'ensemble de l'humanité. Mais cette même croissance des organisations politiques crée un problème à chaque stade intermédiaire entre l'organisation initiale et naturelle du pouvoir politique -- la famille -- et le couronnement final de la croissance politique -- le gouvernement de toute l'humanité par toute l'humanité et pour toute l'humanité.
Partant du pouvoir parental dans le groupe familial, la souveraineté politique évolue par organisation à mesure que les familles s'imbriquent en clans consanguins qui s'unissent, pour diverses raisons, en unités tribales -- en groupements politiques super-consanguins. Ensuite, par le négoce, le commerce, et la conquête, les tribus s'unifient en une nation, tandis que les nations elles-mêmes sont parfois unifiées en un empire.
À mesure que la souveraineté passe des petits groupes à des collectivités plus vastes, les guerres se font plus rares. Nous voulons dire que les guerres mineures entre petites nations diminuent, mais le potentiel des grandes guerres s'accroît à mesure que les nations exerçant la souveraineté deviennent de plus en plus grandes. Bientôt, quand le monde entier aura été exploré et occupé, quand les nations seront peu nombreuses, fortes, et puissantes, quand ces grandes nations se prétendant souveraines en viendront à posséder des frontières communes, quand elles ne seront séparées que par des océans, alors le cadre sera prêt pour des guerres majeures, des conflits mondiaux. Les nations dites souveraines ne peuvent se coudoyer sans engendrer des conflits et provoquer des guerres.
La difficulté pour faire évoluer la souveraineté politique depuis la famille jusqu'à l'humanité entière réside dans l'inertie-résistance rencontrée à tous les niveaux intermédiaires. À l'occasion, des familles ont défié leur clan, et de leur côté des clans et des tribus ont souvent refusé de se soumettre à la souveraineté de l'État territorial. Chaque nouveau progrès évolutif de la souveraineté politique est (et a toujours été) embarrassé et gêné par les « stades d'échafaudage » des développements antérieurs de l'organisation politique. Cela est vrai parce que les loyalismes humains, une fois mobilisés, sont difficiles à modifier. Le même loyalisme qui rend possible l'évolution de la tribu rend difficile l'évolution de la « super-tribu » -- l'État territorial. Et le même loyalisme qui rend possible l'évolution de l'État territorial complique immensément le développement évolutionnaire du gouvernement de l'ensemble de l'humanité.
La souveraineté politique est créée grâce à l'abandon de l'autarchie, d'abord par l'individu à l'intérieur de la famille, et ensuite par les familles et clans par rapport à la tribu et aux collectivités plus étendues. Ce transfert progressif de l'auto-détermination à des organisations politiques toujours plus vastes s'est généralement poursuivi sans répit en Orient depuis l'établissement des dynasties Ming et Mogol. En Occident, il a prévalu pendant plus de mille ans jusqu'à la fin de la guerre mondiale en 1918; un malencontreux mouvement rétrograde inversa ensuite temporairement cette tendance normale en rétablissant la souveraineté politique effondrée de nombreuses petites collectivités européennes.
Urantia ne jouira pas d'une paix durable avant que les nations dites souveraines ne remettent intelligemment et pleinement leurs pouvoirs souverains à la fraternité des hommes -- au gouvernement de l'humanité. L'internationalisme -- les Ligues des Nations -- est impuissant à amener une paix permanente parmi les hommes. Les confédérations mondiales de nations empêcheront efficacement les guerres mineures et contrôleront acceptablement les petites nations, mais elles ne réussiront ni à empêcher les guerres mondiales, ni à contrôler les trois, quatre, ou cinq gouvernements les plus puissants. En face de conflits réels, l'une de ces puissances mondiales se retirera de la Ligue et déclarera la guerre. On ne peut empêcher les nations de se lancer dans la guerre tant qu'elles restent contaminées par le virus illusoire de la souveraineté nationale. L'internationalisme est un pas dans la bonne direction. Une force de police internationale empêchera bien des guerres mineures, mais elle sera inefficace pour empêcher les guerres majeures, les conflits entre les grands gouvernements militaires de la terre.
À mesure que décroît le nombre des nations vraiment souveraines (des grandes puissances) l'opportunité et le besoin d'un gouvernement de l'humanité s'accroissent. Quand il n'y aura plus que quelques puissances réellement souveraines (grandes), il faudra soit qu'elles s'embarquent dans une lutte à mort pour la suprématie nationale (impériale) soit qu'en abandonnant certaines prérogatives de souveraineté elles créent le noyau essentiel d'un pouvoir supra-national qui servira de commencement à la souveraineté réelle de toute l'humanité.
La paix ne viendra pas sur Urantia avant que chaque nation dite souveraine n'abandonne son pouvoir de faire la guerre entre les mains d'un gouvernement représentatif de toute l'humanité. La souveraineté politique est innée chez les peuples du monde. Quand tous les peuples d'Urantia créeront un gouvernement mondial, ils auront le droit et le pouvoir de le rendre SOUVERAIN. Et quand cette puissance mondiale représentative ou démocratique contrôlera les forces terrestres, aériennes, et navales du monde, la paix sur terre et la bonne volonté parmi les hommes pourront prévaloir — mais pas avant cela.
Citons un exemple marquant du XIXième et du XXième siècle. Les quarante-huit États de l'Union Fédérale américaine jouissent de la paix depuis longtemps. Ils n'ont plus de guerres entre eux. Ils ont abandonné leur souveraineté au gouvernement fédéral et, par la force des armes, ils ont renoncé à toute prétention aux illusions de l'autarchie. Chaque État règle ses affaires intérieures, mais ne s'occupe pas des affaires étrangères, des tarifs de douane, de l'immigration, des questions militaires, ni du commerce entre États. Les États individuels ne s'occupent pas non plus des questions de citoyenneté. Les quarante-huit États ne souffrent des ravages de la guerre que si la souveraineté du gouvernement fédéral est soumise à quelque danger.
Ayant abandonné les sophismes jumeaux de la souveraineté et de l'autarchie, ces quarante-huit États jouissent entre eux de la paix et de la tranquillité. De même les nations d'Urantia recommenceront à jouir de la paix quand elles abandonneront librement leurs souverainetés respectives entre les mains d'un gouvernement global -- la souveraineté de la fraternité des hommes. Dans ces conditions mondiales, les petites nations seront aussi puissantes que les grandes, de même que le petit État de Rhode Island a ses deux sénateurs au congrès américain exactement comme l'État populeux de New-York ou le vaste État du Texas.
La souveraineté (d'État) limitée de ces quarante-huit États fut créée par les hommes et pour les hommes. La souveraineté super-étatigue (nationale) de l'Union Fédérale Américaine fut créée par les treize premiers de ces États pour leur propre bénéfice et au profit des hommes. Un jour, la souveraineté supernationale du gouvernement planétaire de l'humanité sera créée d'une manière similaire par des nations pour leur propre bénéfice et au profit de tous les hommes.
Les citoyens ne naissent pas pour le profit des gouvernements; ce sont les gouvernements qui sont créés et établis pour profiter aux hommes. L'évolution de la souveraineté politique ne saurait avoir d'autre fin que l'apparition du gouvernement de la souveraineté de tous les hommes. Toutes les autres souverainetés ont des valeurs relatives, des significations intermédiaires, et un statut subordonné.
Avec le progrès scientifique, les guerres vont devenir de plus en plus dévastatrices jusqu'à équivaloir presque au suicide de la race humaine. Combien faudra-t-il faire de guerres mondiales, et combien faudra-t-il voir échouer de ligues des nations avant que les hommes soient disposés à établir le gouvernement de l'humanité, à commencer à jouir des bénédictions d'une paix permanente, et à prospérer grâce à la tranquillité due à la bonne volonté - mondiale - parmi les hommes?
6. -- LA LOI, LA LIBERTÉ, ET LA SOUVERAINETÉ
Si un homme désire ardemment son indépendance -- la liberté -- il doit se rappeler que tous les autres hommes souhaitent vivement la même indépendance. Des groupes de mortels aimant ainsi la liberté ne peuvent vivre ensemble en paix qu'en se soumettant aux lois, règles, et règlements qui assureront à chacun le même degré d'indépendance, tout en sauvegardant ce même degré d'indépendance pour tous leurs semblables. Si un homme devait être absolument libre, alors il faudrait qu'un autre devienne absolument esclave. La nature relative de la liberté est vraie dans les domaines sociaux, économiques, et politiques. L'indépendance est le don de la civilisation rendu possible par l'application de la LOI.
La religion rend spirituellement possible de réaliser la fraternité des hommes, mais il faudra un gouvernement de l'humanité pour régler les problèmes sociaux, économiques, et politiques associés à ce but d'efficacité et de bonheur humains.
Il y aura des guerres et des rumeurs de guerre -- une nation s'élèvera contre une nation (1) -- tant que la souveraineté politique du monde sera divisée, et injustement détenue par un groupe d'États nationaux. L'Angleterre, l'Écosse, et le Pays de Galles furent constamment en guerre les uns contre les autres jusqu'au jour où ils abandonnèrent leurs souverainetés respectives en les confiant au Royaume Uni.
(1) Matthieu XXIV-7 et Marc XIII-8.
Une nouvelle guerre mondiale va enseigner aux nations soi-disant souveraines à former une sorte de fédération, ce qui créera un mécanisme permettant d'éviter les petites guerres, les guerres entre nations secondaires; mais les guerres générales se poursuivront jusqu'à la création du gouvernement de l'humanité. La souveraineté globale empêchera les guerres globales -- rien d'autre ne peut le faire.
Les quarante-huit États américains libres vivent ensemble en paix, et cependant ils abritent des citoyens de toutes les races et nationalités alors que, chez les nations européennes, ceux-ci sont, perpétuellement en guerre. Les américains représentent à peu près toutes les religions, toutes les sectes religieuses, et tous les cultes de l'ensemble du vaste monde, et cependant ils vivent ensemble en paix en Amérique du Nord. Tout ceci est rendu possible parce que les quarante-huit États ont renoncé à leur souveraineté et abandonné toute notion de prétendus droits à l'auto-détermination.
Ce n'est pas une question d'armements ou de désarmement. La question de conscription ou de service militaire volontaire n'entre pas non plus en ligne de compte dans ces problèmes pour maintenir la paix mondiale. Si l'on enlevait aux grandes nations toutes les formes d'armement mécanique moderne et tous les types d'explosifs, elles se battraient à coups de poing, avec des pierres, et avec des bâtons tant qu'elles resteraient accrochées à leurs illusions sur le droit divin à la souveraineté nationale.
La guerre n'est pas une grande et terrible maladie humaine; elle est un symptôme, un résultat. La vraie maladie est le virus de la souveraineté nationale.
Les nations d'Urantia n'ont jamais possédé de souveraineté réelle; elles n'ont jamais disposé d'une souveraineté capable de les protéger des ravages et dévastations des guerres mondiales. En formant le gouvernement global de l'humanité, il ne s'agit pas pour les nations d'abandonner leur souveraineté, mais plutôt de créer effectivement une souveraineté mondiale, réelle, durable, et de bonne foi, qui sera désormais pleinement capable de les protéger de toutes les guerres. Les affaires locales seront traitées par les gouvernements locaux, et les affaires nationales par les gouvernements nationaux; les affaires internationales seront administrées par le gouvernement planétaire.
La paix mondiale ne saurait être maintenue par des traités, par la diplomatie, par des politiques étrangères, par des alliances ou des équilibres de puissances, ni par tout autre type d'expédient jonglant avec la souveraineté du nationalisme. Il faut faire éclore la loi mondiale et la faire appliquer par un gouvernement mondial -- par la souveraineté de toute l'humanité.
Sous un gouvernement mondial, les individus jouiront d'une liberté beaucoup plus étendue. Aujourd'hui, les citoyens des grandes puissances sont taxés, réglementés, et contrôlés d'une manière presque oppressive. Une grande partie des immixtions actuelles dans les libertés individuelles disparaîtra quand les gouvernements nationaux seront disposés, en matière d'affaires internationales, à confier leur souveraineté à un gouvernement général de la planète.
Sous un gouvernement planétaire, les collectivités nationales auront réellement l'occasion de comprendre clairement les libertés personnelles d'une démocratie authentique et d'en jouir. Avec une réglementation globale des monnaies et du commerce viendra l'ère nouvelle d'une paix a l'échelle mondiale. Un langage commun en sortirait peut-être bientôt, et au moins on aurait l'espoir d'avoir un jour une religion mondiale, ou des religions ayant un point de vue planétaire.
La sécurité collective n'assurera jamais la paix avant que la collectivité n'englobe toute l'humanité.
La souveraineté politique du gouvernement représentatif de l'humanité amènera une paix durable sur terre, et la fraternité spirituelle assurera définitivement la bonne volonté parmi les hommes. Il n'existe aucun autre moyen d'obtenir ces résultats.
Après la mort de Cymboyton, ses fils rencontrèrent de grandes difficultés pour maintenir la paix dans leur université. Les répercussions des enseignements de Jésus auraient été beaucoup plus grandes si les éducateurs chrétiens ultérieurs qui professèrent à la faculté d'Urmia avaient fait preuve de plus de sagesse et de tolérance.
Le fils aîné de Cymboyton avait appelé l'aide d'Abner, de Philadelphie, mais le choix des éducateurs par Abner fut très malheureux, en ce sens qu'ils se montrèrent inflexibles et intransigeants. Ces professeurs cherchèrent à faire dominer leur religion sur les autres croyances. Ils ne soupçonnèrent jamais que les conférences du conducteur de caravane auxquelles on se référait si souvent avaient été faites par Jésus lui-même.
La confusion s'accrut au sein de la faculté, les trois frères retirèrent leur appui financier, et au bout de cinq ans l'école ferma. Elle rouvrit plus tard en tant que temple mithriaque et fut finalement incendiée à l'occasion d'une célébration orgiaque.
7. -- LA TRENTE-ET-UNIÈME ANNÉE (AN 25)
Quand Jésus revint de son voyage à la Mer Caspienne, il savait que ses déplacements à travers le monde étaient à peu près terminés. Il ne fit plus qu'un voyage hors de Palestine, et ce fut en Syrie. Après un bref séjour à Capharnaüm, il se rendit à Nazareth où il resta quelques jours pour faire des visites. Au milieu d'avril, il quitta Nazareth pour Tyr. De là il se dirigea vers le nord en s'arrêtant quelques jours à Sidon, mais sa destination était Antioche.
Ce fut l'année des promenades solitaires de Jésus à travers la Palestine et la Syrie. Au cours de ces pérégrinations, il fut connu sous divers noms dans différentes parties du pays: le charpentier de Nazareth, le constructeur de bateaux de Capharnaüm, le scribe de Damas, et le professeur d'Alexandrie.
Le Fils de l'Homme vécut plus de deux mois à Antioche, observant, étudiant, causant, rendant des services, et pendant tout ce temps apprenant comment vivent les hommes, comment ils pensent, sentent, et réagissent à l'entourage humain. Durant trois semaines de cette période, il travailla comme fabricant de tentes. Au cours de son périple, il resta à Antioche plus longtemps que dans toute autre ville. Dix ans plus tard, quand l'Apôtre Paul prêcha à Antioche et entendit ses disciples parler des doctrines du scribe de Damas, il ne soupçonna pas que ses élèves avaient entendu la voix et écouté les enseignements du Maître lui-même.
Quittant Antioche, Jésus descendit le long de la côte vers le sud jusqu'à Césarée où il s'arrêta quelques semaines, puis il continua le long de la côte jusqu'à Jaffa. De Jaffa il se dirigea vers l'intérieur, passant à Jamnia, Asdod, et Gaza. De Gaza il prit la piste intérieure vers Béershéba, où il resta une semaine.
Jésus entama ensuite son dernier déplacement, en tant que personnalité privée, au coeur de la Palestine, allant de Béershéba dans le sud jusqu'à Dan dans le nord. Au cours de ce trajet vers le nord, il s'arrêta à Hébron, Bethléhem (où il vit son lieu de naissance), Jérusalem (il ne visita pas Béthanie), Béeroth, Lébona, Sychar, Schécham, Samarie, Géba, En-Gannim, Endor, et Madon. Traversant Magdala et Capharnaüm, il continua vers le nord, passa à l'est des Eaux de Mérom, et se rendit par Karatha à Dan, ou Césarée-Philippe.
L'Ajusteur de Pensée conduisit alors Jésus à abandonner les lieux d'habitation des hommes et à séjourner sur le Mont Hermon pour y achever de maîtriser sa pensée humaine et pour parachever sa consécration totale au reste de l'oeuvre de sa vie sur terre.
Ce fut l'une des époques inhabituelles et extraordinaires de la vie du Maître sur Urantia. Une autre expérience très similaire fut celle par laquelle il passa, seul dams les montagnes voisines de Pella, tout de suite après son baptême. Sa période d'isolement sur le Mont Hermon avait marqué la fin de sa carrière purement humaine, c'est-à-dire la terminaison technique de son effusion incarnée, tandis que l'isolement ultérieur marqua le commencement de la phase plus divine de son effusion. Jésus vécut seul avec Dieu durant six semaines sur les pentes du Mont Hermon.
8. -- LE SÉJOUR SUR LE MONT HERMON
Après avoir passé quelque temps à proximité de Césarée-Philippe, Jésus prépara des provisions, se procura une bête de somme, embaucha un garçon nommé Tiglath, et suivit la route de Damas jusqu'à un village parfois connu sous le nom de Beth-Jenn, sur les contreforts du Mont Hermon. C'est là qu'un peu avant le milieu d'août de l'an 25 il établit son camp, laissa ses provisions à la garde de Tiglath, et fit l'ascension des pentes désertiques de la montagne. Au cours du premier jour, Tiglath accompagna Jésus dans sa montée jusqu'à un point déterminé situé à environ 2.000 mètres au-dessus du niveau de la mer; ils y construisirent une niche de pierre dans laquelle Tiglath devait déposer de la nourriture deux fois par semaine.
Le lendemain du jour où il quitta Tiglath, Jésus n'avait effectué qu'un court trajet vers le sommet lorsqu'il s'arrêta pour prier. Entre autres choses, il demanda à son Père d'envoyer son ange gardien « accompagner Tiglath ». Il sollicita la permission de monter seul vers sa dernière lutte avec les réalités de l'existence humaine, et sa requête fut exaucée. Il entra dans la grande épreuve accompagné uniquement de son Ajusteur intérieur pour le guider et le soutenir.
Jésus mangea frugalement durant son séjour sur la montagne; il ne s'abstint de toute nourriture qu'un jour ou deux de suite. Les êtres supra-humains qui lui firent front sur cette montagne, avec lesquels il lutta en esprit, et qu'il vainquit en puissance, étaient réels; c'étaient ses ennemis implacables du système de Satania; ils n'étaient nullement des fantômes de l'imagination issus des divagations intellectuelles d'un homme affaibli et mourant de faim, incapable de distinguer la réalité d'avec les visions d'une pensée troublée.
Jésus passa les trois dernières semaines d'août et les trois premières de septembre sur le Mont Hermon. Durant ce temps, il acheva la tâche humaine d'atteindre les cercles de compréhension mentale et de contrôle de la personnalité. Pendant toute cette période de communion avec son Père céleste, l'Ajusteur intérieur paracheva également les services qui lui avaient été assignés. Le but humain de la créature terrestre fut alors atteint. Il ne restait qu'à consommer la phase finale d'harmonisation de sa pensée avec l'Ajusteur.
Après plus de cinq semaines de communion ininterrompue avec son Père du Paradis, Jésus fut absolument assuré de sa nature et convaincu de son triomphe sur les niveaux matériels de manifestation de la personnalité dans l'espace-temps. Il crut pleinement à l'ascendant de sa nature divine sur sa nature humaine et n'hésita pas à l'affirmer.
Vers la fin de son séjour sur la montagne, Jésus demanda à son Père l'autorisation de tenir une conférence avec ses ennemis de Satania en tant que Fils de l'Homme, en tant que Josué ben Joseph. Cette permission fut accordée. Durant la dernière semaine sur le Mont Hermon, la grande tentation, l'épreuve de l'univers, eut lieu. Satan (représentant Lucifer) et Caligastia, le Prince Planétaire rebelle, étaient présents auprès de Jésus et qui furent rendus pleinement visibles. Cette « tentation », cette épreuve finale de loyalisme humain en face des faux exposés de personnalités rebelles, ne concernait ni la nourriture, ni des pinacles de temples, ni des actes présomptueux, ni même les royaumes de ce monde (1); il s'agissait de la souveraineté d'un puissant et glorieux univers. Le symbolisme de vos écrits était destiné aux âges arriérés de la pensée enfantine du monde. Les générations suivantes devraient comprendre la grande lutte que le Fils de l'Homme livra durant cette journée historique sur le Mont Hermon.
(1) Cf. Matthieu IV-1 à 10.
Aux nombreuses propositions et contre-propositions des émissaires de Lucifer, Jésus ne fit qu'une seule réponse: « Puisse la volonté de mon Père céleste prévaloir, et quant à toi, mon fils rebelle, que les Anciens des Jours te jugent divinement. Je suis ton Créateur-père; je ne puis guère te juger justement, et tu as déjà méprisé ma miséricorde. Je te remets au jugement des Juges d'un plus grand univers ».
À tous les expédients et compromis suggérés par Lucifer, à toutes les propositions spécieuses au sujet de l'effusion en incarnation, Jésus se borna à répondre: « Que la volonté de mon Père du Paradis soit faite ». Et lorsque la sévère épreuve fut terminée, l'ange gardien détaché revint vers Jésus et lui apporta son ministère.
Cet après-midi de fin d'été, au milieu des arbres et du silence de la nature, Micaël de Nébadon gagna la souveraineté indiscutée de son univers. Ce jour-là, il paracheva la tâche imposée aux Fils Créateurs de vivre pleinement une vie incarnée dans la similitude d'une chair mortelle sur les mondes évolutionnaires du temps et de l'espace. Cet accomplissement capital ne fut pas annoncé à l'univers avant son baptême, quelques mois plus tard, mais prit réellement place ce jour-là sur la montagne. Quand Jésus descendit de son séjour sur le Mont Hermon, la rébellion de Lucifer dans Satania et la sécession de Caligastia sur Urantia étaient virtuellement réglées. Jésus avait payé le prix ultime exigé de qui pour obtenir la souveraineté de son univers. Celle-ci règle par elle-même le statut de tous les rebelles et détermine que tout soulèvement de cet ordre (s'il s'en produit jamais) pourra être traité sommairement et efficacement. En conséquence, on peut voir que la « grande tentation » de Jésus eut lieu quelque temps avant son baptême et non immédiatement après.
À la fin de son séjour sur la montagne, tandis que Jésus en redescendait, il rencontra Tiglath montant au rendez-vous avec la nourriture. Il le renvoya en disant seulement: « Ma période de repos est terminée; il faut que je retourne aux affaires de mon Père ». Jésus était silencieux et très changé en faisant le trajet de retour vers Dan, où il prit congé du garçon en lui faisant cadeau de l'âne. Il se dirigea ensuite vers le sud par le chemin qu'il avait pris pour venir, et se rendit à Capharnaüm.
9. -- LE TEMPS D'ATTENTE
On était maintenant à la fin de l'été, à peu près l'époque du jour des propitiations et de la fête des tabernacles. Jésus eut une réunion de famille à Capharnaüm pendant le sabbat. Le lendemain il partit pour Jérusalem avec Jean, fils de Zébédée, en passant par l'est du lac et Gérasa et en descendant la vallée du Jourdain. Tandis qu'en chemin il rendait certaines visites avec son compagnon, Jean remarqua qu'un grand changement s'était opéré en Jésus.
Jésus et Jean s'arrêtèrent pour la nuit à Béthanie, chez Lazare et ses soeurs, et partirent de bonne heure le lendemain matin pour Jérusalem. Les deux compagnons, ou tout au moins Jean, passèrent presque trois semaines à Jérusalem et aux environs de la ville. En effet, Jean alla souvent seul à Jérusalem pendant que Jésus déambulait dans les montagnes voisines et s'engageait dans de longues périodes de communion avec son Père céleste.
Tous deux assistèrent au service solennel du jour des propitiations. Jean fut très impressionné par les cérémonies de cette journée majeure dans le rituel religieux juif, mais Jésus demeura un spectateur pensif et silencieux. Pour le Fils de l'Homme, ce spectacle était pitoyable et pathétique. Il le voyait comme une fausse représentation du caractère et des attributs de son Père céleste. Il considérait les événements de cette journée comme une parodie des faits de la justice divine et des vérités de la miséricorde infinie. Il brûlait du désir de proclamer publiquement la vérité au sujet du caractère aimant et miséricordieux de son Père dans l'univers, mais son fidèle Moniteur le prévint que son heure n'était pas venue. Cependant, ce soir-là à Béthanie, Jésus glissa de nombreuses remarques qui troublèrent beaucoup Jean, lequel ne comprit jamais complètement la véritable signification de ce que Jésus avait dit au cours de cet entretien vespéral.
Jésus projeta de rester avec Jean pendant toute la semaine de la fête des tabernacles. C'étaient les jours fériés annuels de toute la Palestine, l'époque des vacances juives. Jésus ne participa point aux réjouissances de circonstance, mais il était évident qu'il éprouvait du plaisir et de la satisfaction à voir l'allégresse et la joie des jeunes et des vieux se donner libre cours.
Au milieu de la semaine de célébration et avant la fin des festivités, Jésus prit congé de Jean en disant qu'il désirait se retirer dans la montagne où il pourrait mieux communier avec son Père du Paradis. Jean l'aurait volontiers accompagné, mais Jésus lui demanda avec insistance de rester là durant toutes les cérémonies et lui dit: « Il ne t'est pas demandé de porter le fardeau du Fils de l'Homme; seul le gardien doit veiller pendant que la ville dort en paix ». Jésus ne revint pas à Jérusalem. Après une semaine presque entière de solitude dans les montagnes proches de Béthanie, il partit pour Capharnaüm. Sur son chemin de retour, il passa un jour et une nuit seul sur les pentes du Mont Gilboa, près de l'endroit où le roi Saül s'était suicidé; quand il arriva à Capharnaüm, il était plus serein qu'en quittant Jean à Jérusalem.
Le coffre contenant les effets personnels de Jésus était resté à l'atelier de Zébédée. Le lendemain matin, Jésus alla y prendre son tablier et se présenta au travail en disant: « Il m'incombe de rester actif en attendant que vienne mon heure ». Et il travailla plusieurs mois au chantier naval, jusqu'en janvier de l'année suivante, aux côtés de son frère Jacques. Après cette période de travail avec Jésus, Jacques n'abandonna plus jamais réellement et entièrement sa foi dans la mission de Jésus, quels que fussent les doutes venus obscurcir sa compréhension de l'oeuvre de la vie du Fils de l'Homme.
Durant cette période finale de travail au chantier naval, Jésus passa la majeure partie de son temps a la finition intérieure de quelques grands bateaux. Il mettait tous ses soins à son travail manuel et paraissait éprouver la satisfaction des accomplissements humains quand il avait terminé une belle pièce. Il ne perdait pas de temps à des détails, mais quand il s'agissait de l'essentiel dans une entreprise donnée, il était un ouvrier méticuleux.
Le temps passant, des rumeurs parvinrent à Capharnaüm au sujet d'un certain Jean qui prêchait en baptisant des pénitents dans le Jourdain. Jean disait: « Le royaume des cieux est à portée de la main; repentez-vous et soyez baptisés ». Jésus prêta l'oreille à ces compte rendus, tandis que Jean remontait lentement la vallée du Jourdain depuis le gué de la rivière le plus proche de Jérusalem. Mais Jésus continua à travailler à la construction des bateaux, jusqu'au moment où Jean eut remonté la rivière jusqu'à un endroit proche de Pella, au mois de janvier de l'an 26. Alors Jésus déposa ses outils en déclarant « Mon heure est venue », et il se présenta bientôt a Jean pour être baptisé.
Un grand changement s'était opéré en Jésus. Rares furent les gens qui, ayant bénéficié de ses visites et de son aide pendant qu'il parcourait le pays de long en large reconnurent ultérieurement dans l'instructeur public la même personne qu'ils avaient connue et aimée en privé au cours des années précédentes. Il y avait une raison pour empêcher ses premiers obligés de le reconnaître dans son rôle subséquent d'instructeur public ayant autorité: sa transformation de pensée et d'esprit s'était poursuivie pendant de longues années et s'était achevée durant le séjour mémorable sur le Mont Hermon.
LE RETOUR DE ROME
EN se préparant à quitter Rome, Jésus ne fit d'adieux à aucun de ses amis. Le scribe de Damas était apparu à Rome sans être annoncé et en disparut discrètement de la même manière. Il fallut une année entière avant que ceux qui le connaissaient et l'aimaient renoncent à l'espoir de le revoir. Avant la fin de la seconde année, de petits groupes de ceux qui l'avaient connu se rassemblèrent en raison de leur intérêt commun pour ses enseignements et de leur souvenir mutuel des bons moments passés avec lui. Ces petits groupes de Stoïciens, de Cyniques, et d'adeptes des cultes des mystères continuèrent à tenir des réunions sporadiques et officieuses jusqu'à l'époque où apparurent à Rome les premiers évangélistes de la religion chrétienne.
Gonod et Ganid avaient fait tant d'achats à Alexandrie et à Rome qu'ils envoyèrent tous leurs bagages d'avance à Tarente par un convoi de bêtes de somme, tandis que les trois voyageurs traversaient paisiblement l'Italie à pied par la grande Voie Appienne. Au cours de ce voyage, ils rencontrèrent toutes sortes d'êtres humains. Beaucoup de nobles citoyens romains et de colons grecs vivaient le long de cette route, mais déjà la progéniture d'un grand nombre d'esclaves de souche inférieure commençait à faire son apparition.
Un jour ils s'arrêtèrent pour déjeuner, à peu près à moitié chemin de Tarente, Ganid posa à Jésus une question directe sur ce qu'il pensait du système des castes aux Indes. Jésus répondit: « Bien que les êtres humains diffèrent les uns des autres sous beaucoup de rapports, tous les mortels se trouvent sur un pied d'égalité devant Dieu et le monde spirituel. Aux yeux de Dieu, il n'y a que deux groupes de mortels, ceux qui désirent faire sa volonté et ceux qui ne le désirent pas. Quand l'univers contemple un monde habité, il discerne également deux grandes classes d'hommes, ceux qui connaissent Dieu et ceux qui ne le connaissent pas. Ceux qui ne peuvent pas connaître Dieu sont comptés parmi les animaux du royaume. On peut à juste titre diviser les hommes en de nombreuses classes selon leurs différentes qualifications, car on peut les considérer du point de vue physique, mental, social, professionnel, ou moral; mais devant la barre du tribunal de Dieu. ces différentes classes de mortels apparaissent sur un pied d'égalité. En vérité, Dieu ne fait pas acception de personnes. Bien que l'on ne puisse éviter de reconnaître chez les hommes des aptitudes et des dons diversifiés en matière intellectuelle, sociale, et morale, il ne faudrait faire aucune distinction de cet ordre dans la confraternité spirituelle des hommes quand ils sont réunis pour adorer en présence de Dieu ».
1. -- MISÉRICORDE ET JUSTICE
Un incident très intéressant se produisit un après-midi au bord de la route alors que le trio approchait de Tarente. Ils virent un adolescent grossier et brutal attaquer un garçon plus petit. Jésus se hâta d'aider la jeune victime, et quand il l'eut tirée de ce mauvais pas, il maintint étroitement l'agresseur jusqu'à ce que le petit garçon se fût échappé. Dès que Jésus eut lâché le jeune brutal, Ganid fonça sur lui et se mit à lui infliger une bonne correction. Au grand étonnement de Ganid, Jésus intervint. Lorsqu'il eut réfréné Ganid et permis au garçon effrayé de s'enfuir, Ganid ne tarda pas à reprendre son souffle et s'écria avec agitation: « Maître, je n'arrive pas à te comprendre. Si la miséricorde demande que tu sauves le petit garçon, la justice n'exige-t-elle pas que l'agresseur plus fort soit puni? » Au cours de sa réponse, Jésus dit:
« Ganid, il est bien vrai que tu ne comprends pas. Le ministère de la miséricorde est toujours une affaire individuelle, tandis que la justice et ses châtiments sont la fonction de groupes administratifs de la société, du gouvernement, ou de l'univers. En tant qu'individu, je suis tenu de montrer de la miséricorde; il fallait que j'aille au secours du garçon attaqué, et en toute logique j'ai le droit d'employer la force suffisante pour paralyser l'agresseur. C'est précisément ce que j'ai fait. J'ai délivré le garçon attaqué, et là se termine le ministère de miséricorde. Ensuite, j'ai maintenu l'agresseur assez longtemps pour permettre à sa victime plus faible de s'enfuir, après quoi je me suis retiré de la bagarre. Je ne me suis pas mis à juger l'attaquant en évaluant ses mobiles -- à apprécier tous les éléments que comportait son attaque -- puis à infliger la punition que ma pensée aurait pu dicter pour le juste châtiment de son méfait. Ganid, la miséricorde peut être prodigue, mais la justice est précise. Rends-toi compte qu'il y a peu de chances de voir deux personnes se mettre d'accord sur la sanction susceptible de satisfaire les exigences de la justice. L'une voudra imposer quarante coups de fouet, une autre vingt, tandis qu'une troisième recommandera la réclusion comme juste punition. Ne peux-tu voir que, sur cette terre, il vaut mieux que ces responsabilités retombent sur la collectivité ou qu'elles soient administrées par des représentants choisis de cette collectivité? Dans l'univers, le droit de juger appartient à ceux qui connaissent pleinement les antécédents et les motifs de tous les méfaits. Dans une société civilisée et dans un univers organisé, l'administration de la justice présuppose le prononcé d'une juste sentence après un jugement équitable, et ces prérogatives sont dévolues aux corps judiciaires des mondes et aux administrateurs omniscients des univers supérieurs de toute la création ».
Durant des jours ils s'entretinrent du problème consistant à manifester la miséricorde et à administrer la justice. Ganid comprit, au moins dans une certaine mesure, pourquoi Jésus ne voulait pas se battre personnellement, mais il posa une dernière question à laquelle il ne reçut jamais de réponse satisfaisante. Il demanda: « Maître, si une créature plus forte que toi et méchante t'attaquait et menaçait de te détruire, comment agirais-tu? Ne ferais-tu aucun effort pour te défendre? » Jésus ne pouvait répondre d'une manière complète et satisfaisante à la question du jeune homme, car il ne voulait pas lui révéler que lui (Jésus) vivait sur terre pour donner à un univers qui le contemplait l'exemple de l'amour du Père du Paradis. Il répondit néanmoins ceci:
« Ganid, je comprends bien pourquoi certains de ces problèmes te rendent perplexe, et je vais m'efforcer de répondre à ta question. D'abord, dans toute attaque éventuelle dirigée contre ma personne, je déterminerais si l'agresseur est ou non un fils de Dieu -- mon frère terrestre. Si j'estimais que cette créature est dépourvue de jugement moral et de raison spirituelle, je me défendrais sans hésitation jusqu'à la limite de ma force de résistance, sans me préoccuper des conséquences pour l'attaquant. Mais si ce compagnon avait statut de fils, je ne me battrais pas ainsi contre lui, même en cas de légitime défense. Autrement dit, je ne le punirais pas d'avance et sans jugement pour m'avoir attaqué. Par tous les artifices possibles, je chercherais à l'empêcher et à le dissuader de lancer son attaque, et à la modérer au cas où je ne réussirais pas à la faire avorter. J'ai une confiance absolue dans la surveillance supérieure exercée par mon Père céleste. Je suis voué à faire sa volonté. Je ne crois pas que l'on puisse réellement me nuire, ni que l'oeuvre de ma vie puisse vraiment être mise en péril par un effort quelconque de mes ennemis contre moi, et par ailleurs nous n'avons certainement à craindre aucune violence de la part de nos amis. Je suis absolument convaincu que l'univers entier est bien disposé à mon égard et je persiste à croire à cette toute-puissante vérité avec une confiance totale, malgré toutes les apparences contraires ».
Mais Ganid n'était pas entièrement satisfait. Il revint maintes fois sur le sujet. Jésus lui raconta certaines de ses expériences d'enfant et lui parla de Jacob, le fils du maçon. En apprenant comment Jacob s'était érigé lui-même en défenseur de Jésus, Ganid dit: « Oh, je commence à comprendre! Tout d'abord il est très rare qu'un être humain normal veuille attaquer une personne aussi bonne que toi. Même si quelqu'un était assez fou pour le faire, il est à peu près sûr qu'il y aurait à proximité quelqu'un d'autre pour voler a ton secours, comme tu le fais toujours toi-même pour toute personne que tu vois dans la détresse. Maître, je suis d'accord avec toi dans mon coeur, mais dans ma tête je pense encore que si j'avais été Jacob, j'aurais pris plaisir à punir les grossiers personnages qui prétendaient t'attaquer simplement parce qu'ils croyaient que tu ne te défendrais pas. Je suppose que tu voyages assez en sécurité à travers la vie, car tu passes beaucoup de temps à aider autrui et à secourir tes semblables dans l'affliction -- eh bien, il est fort probable qu'il y aura toujours quelqu'un à portée de la main pour te défendre ». Et Jésus répondit: « Cette épreuve n'est pas encore arrivée, Ganid, et quand elle viendra, il faudra nous conformer à la volonté du Père ». Ce fut à peu près tout ce que le jeune homme réussit à tirer de son récepteur sur le sujet difficile de l'auto-défense et de la non-résistance. En une autre occasion, Ganid obtint de Jésus l'opinion que la société organisée avait parfaitement le droit d'employer la force pour faire exécuter ses justes ordonnances.
2. -- L'EMBARQUEMENT À TARENTE
Tandis qu'ils s'attardaient au point d'accostage du bateau en attendant le déchargement d'une partie de sa cargaison, les trois voyageurs remarquèrent un homme qui maltraitait sa femme. Selon son habitude, Jésus intervint en faveur de la personne attaquée. Il s'avança derrière le mari furieux, lui tapa gentiment sur l'épaule, et lui dit: « Mon ami, puis-je te parler en tête-à-tête pendant quelques instants? » L'homme en colère fut interloqué par cette approche, et après un moment d'hésitation embarrassée il balbutia: « Euh -- pourquoi -- oui, que me veux-tu? Jésus le conduisit à l'écart et lui dit « Mon ami, j'imagine qu'il a dû t'arriver quelque chose de terrible. Je désire vivement t'entendre raconter ce qui a pu advenir à un homme fort comme toi pour l'amener à se livrer à des voies de fait sur sa femme, la mère de ses enfants, et cela en public. Je suis certain que tu as le sentiment d'avoir une bonne raison pour justifier cette attaque. Qu'est-ce que ta femme a fait pour mériter un pareil traitement de la part de son mari? En te regardant, je crois discerner sur ton visage l'amour et la justice, sinon le désir de montrer de la miséricorde. Je m'aventure à dire que si tu m'avais trouvé sur le côté de la route, attaqué par des voleurs, tu te serais précipité sans hésitation à mon secours. J'ose affirmer que tu as accompli bien des actes de bravoure de cet ordre au cours de ta vie. Maintenant, mon ami, dis-moi de quoi il s'agit. Ta femme a-t-elle fait quelque chose de mal, ou bien as-tu sottement perd la tête et l'as-tu frappée dune manière irréfléchie? » Le coeur de l'homme fut touché, moins par les paroles de Jésus que par le regard affectueux et le sourire compatissant accompagnant la conclusion de ses remarques. L'homme dit: « Je perçois que tu es un prêtre des Cyniques, et je te suis reconnaissant de m'avoir refréné. Ma femme n'a pas fait grand-chose de mal; elle est une bonne épouse, mais elle m'irrite par la manière dont elle me cherche noise en public, et je perds alors mon sang-froid. Je suis désolé de mon manque de contrôle sur moi-même, et je promets de remplir l'engagement que j'avais pris envers l'un de tes frères qui m'avait enseigné la meilleure voie il y a bien des années. Je te le promets ».
Alors, en lui disant adieu, Jésus ajouta: « Mon frère, n'oublie jamais qu'un homme n'a pas d'autorité légitime sur une femme à moins que la femme ne lui ait spontanément et volontairement donné cette autorité. Ton épouse s'est engagée à traverser la vie avec toi, à t'aider dans les luttes que cette vie comporte, et à assumer la majeure partie du fardeau consistant à mettre au monde et à élever tes enfants. En retour, il est simplement équitable qu'elle reçoive de toi la protection spéciale qu'un homme peut donner à sa femme, à sa partenaire obligée de porter, de mettre au monde, et de nourrir leurs enfants. La considération et les soins affectueux qu'un homme est disposé à accorder à sa femme et à ses enfants indiquent la mesure dans laquelle cet homme a atteint les niveaux supérieurs de conscience créative et spirituelle. Ne sais-tu pas que les hommes et les femmes sont partenaires de Dieu, en ce sens qu'ils coopèrent pour créer des êtres qui grandissent jusqu'à posséder de potentiel d'âmes immortelles? Le Père céleste traite comme un égal l'Esprit-Mère des enfants de l'univers. Il est divin de partager la vie et tout ce qui s'y rapporte sur un pied d'égalité avec la mère et compagne qui participe si pleinement à l'expérience divine de vous reproduire dans la vie de vos enfants. Si seulement tu peux aimer tes enfants comme Dieu t'aime, tu aimeras et tu chériras ta femme comme le Père céleste honore et exalte l'Esprit Infini, mère de tous les enfants spirituels d'un vaste univers ».
En montant à bord du voilier, ils se retournèrent pour contempler la scène du couple qui, les larmes aux yeux, se tenait silencieusement enlacé. Ayant entendu la dernière partie du message de Jésus à cet homme Gonod passa toute la tournée à méditer sur le sujet et résolut de réorganiser son foyer des son retour aux Indes.
Le voyage jusqu'à Nicopolis fut agréable mais lent, car le vent n'était pas favorable. Les trois compagnons passèrent de nombreuses heures à résumer leurs expériences à Rome et à se remémorer tout ce qui leur était arrivé depuis leur première rencontre à Jérusalem. Ganid se pénétrait de l'esprit d'entraide personnelle. Il commença à l'exercer sur le nautonier, mais le second jour il perdit pied dans les eaux profondes de la religion et appela Jésus a la rescousse pour s'en tirer.
Ils passèrent plusieurs jours à Nicopolis, la ville fondée par Auguste une cinquantaine d'années auparavant comme « cité de victoire » pour commémorer la bataille d'Actium; c'était le lieu où Auguste avait campé avec son armée avant la bataille. Ils logèrent dans la maison d'un certain Jéramy, un prosélyte grec de la foi juive qu'ils avaient rencontré à bord. Plus tard l'Apôtre Paul passa tout l'hiver avec le fils de Jéramy dans cette même maison au cours de son troisième voyage missionnaire. De Nicopolis, Jésus, Gonod, et Ganid firent voile sur le même bateau pour Corinthe, capitale de la province romaine d'Achaïe.
3. -- À CORINTHE
Lors de leur arrivée à Corinthe, Ganid commençait à s'intéresser beaucoup à la religion juive. Il n'y avait donc rien d'anormal à ce qu'un jour, en passant devant la synagogue et en voyant les gens y entrer, il demandât à Jésus de l'emmener à l'office. Ce jour-là, ils entendirent un savant rabbi discourir sur la « Destinée d'Israël ». Après le service, ils rencontrèrent un certain Crispus, principal chef de la synagogue. Ils retournèrent maintes fois aux offices de cette synagogue, mais surtout pour revoir Crispus. Ganid se prit d'une grande affection pour lui, sa femme, et leur famille de cinq enfants. Il prit plaisir à observer comment un Juif menait sa vie de famille.
Tandis que Ganid étudiait ce point, Jésus enseignait Crispus les meilleures voies de la vie religieuse. Jésus eut plus de vingt entretiens avec ce Juif clairvoyant. Il n'y a rien de surprenant à ce que, quelques années plus tard, Crispus et toute sa famille aient embrassé la nouvelle religion après que Paul eut prêché dans cette même synagogue, que les Juifs eurent rejeté son message et voté l'interdiction pour lui d'y poursuivre ses prédications, et que Paul se fût alors tourne vers les Gentils. Crispus devint l'un des principaux soutiens de l'Église chrétienne que Paul organisa ensuite à Corinthe.
Durant dix-huit mois, Paul prêcha à Corinthe où il fut rejoint plus tard par Silas et Timothée. Au cours de cette période, il rencontra beaucoup d'autres personnes qui avaient été instruites par le « précepteur juif du fils d'un marchand hindou ».
À Corinthe, Jésus, Gonod, et Ganid prirent contact avec des gens de toutes les races venant des trois continents. Après Alexandrie et Rome, Corinthe était la ville la plus cosmopolite de l'empire méditerranéen. Bien des spectacles y attiraient l'attention, et Ganid ne se lassa jamais de visiter la citadelle qui se dressait à six cents mètres au-dessus de la mer. Il passa aussi une grande partie de ses loisirs dans la synagogue et chez Crispus. Ganid fut d'abord choqué, puis séduit par le statut de la femme dans les foyers juifs; ce fut une révélation pour ce jeune Hindou.
Jésus et Ganid furent souvent les hôtes d'un autre foyer juif, celui de Justus, un pieux marchand, qui vivait dans une maison contiguë à la synagogue. L'Apôtre Paul séjourna plus tard dans cette maison (1) et entendit maintes fois raconter les visites du jeune hindou et de son précepteur juif. Paul et Justus se demandaient ce qu'avait bien pu devenir ce sage et brillant éducateur hébreu.
(1) Actes XVIII-7.
Au cours de leur séjour à Rome, Ganid avait remarqué que Jésus refusait de l'accompagner aux bains publics. Le jeune homme essaya plusieurs fois ensuite d'inciter Jésus à donner son opinion sur les relations entre sexes. Jésus répondait aux questions du garçon, mais ne paraissait jamais enclin a s'étendre sur ce sujet. Un soir, tandis qu'ils se promenaient à Corinthe près de l'endroit où le mur de la citadelle descendait jusqu'à la mer, ils furent accostés par deux filles publiques. Ganid était à juste titre imbu de l'idée que Jésus était un homme de haut idéal, abhorrant tout ce qui touchait à l'impureté ou avait un relent de mal; en conséquence, il parla sèchement à ces à femmes en les invitant grossièrement à s'en aller. Voyant cela, Jésus dit à Ganid: « Tu as de bonnes intentions, mais tu ne devrais pas te permettre de parler ainsi aux enfants de Dieu, même s'il se trouve que ce sont ses enfants dévoyés. Qui sommes-nous pour juger ces femmes? Connais-tu toutes les circonstances qui les ont amenées à recourir à de pareilles méthodes pour se procurer leur subsistance? Reste ici avec moi; nous allons aborder ces questions ». Les prostituées furent encore plus étonnées que Ganid par ses paroles.
Le groupe se tenait debout, éclairé par la lune, et Jésus poursuivit: « Dans chaque pensée humaine vit un esprit divin, don du Père céleste. Ce bon esprit s'efforce toujours de nous conduire à Dieu, de nous aider à trouver Dieu et à le connaître. Mais les mortels sont également soumis à bien des tendances physiques naturelles que le Créateur a placées en eux pour servir le bien-être individuel et racial. Or les hommes et les femmes s'embrouillent bien souvent dans leurs efforts pour se comprendre et attaquer les multiples difficultés rencontrées pour gagner leur vie dans un monde si largement dominé par l'égoïsme et le péché. Ganid, je perçois que ni l'une ni l'autre de ces femmes n'est volontairement dépravée. Je peux dire d'après leur visage qu'elles ont subi de grande chagrins; elles ont beaucoup souffert sous les coups d'un destin apparemment cruel; elles n'ont pas choisi intentionnellement cette sorte de vie. Dans un découragement frisant le désespoir, elles ont succombé à la pression du moment et accepté ce procédé déplaisant pour gagner de quoi vivre, comme meilleur moyen de se tirer d'une situation qui leur paraissait désespérée. Ganid, certaines personnes sont réellement perverses dans leur coeur et choisissent délibérément des moyens méprisables. Mais dis-moi, en regardant ces visages maintenant inondés de larmes, y vois-tu quelque chose de mauvais ou de méchant? » Tandis que Jésus attendait sa réponse, la voix de Ganid s'étouffait dans un balbutiement. « Non, Maître, je ne vois rien de tel et je m'excuse de ma grossièreté -- je les supplie de me pardonner ». Alors Jésus dit: « Je t'annonce de leur part qu'elles t'ont pardonné, de même que je dis de la part de mon Père céleste que lui leur a pardonné. Maintenant, accompagnez moi tous les trois vers la maison d'un ami où nous trouverons du repos et ferons des plans pour une vie nouvelle et meilleure dans l'avenir ». Jusque-là, les femmes stupéfaites n'avaient pas dit un mot; elles se regardèrent et suivirent silencieusement les hommes qui montraient le chemin.
Imaginez la surprise de la femme de Justus quand à cette heure tardive Jésus apparut avec Ganid et les deux étrangères en disant: « Nous nous excusons d'arriver à cette heure, mais Ganid et moi nous aimerions manger un morceau et le partager avec ces nouvelles amies qui ont également besoin de nourriture. En outre, nous venons vers toi avec l'idée que cela t'intéressera de participer à notre discussion sur la meilleure manière d'aider ces deux femmes à prendre un nouveau départ dans la vie. Elle peuvent te raconter leur histoire, mais je suppose qu'elles ont eu bien des difficultés; leur présence même dans ta maison témoigne combien sérieusement elles désirent connaître des gens de bien, et combien volontiers elles saisiront l'occasion de montrer au monde entier et même aux anges du ciel -- qu'elles peuvent devenir de braves et nobles femmes ».
Lorsque Marthe, la femme de Justus, eut disposé la nourriture sur la table, Jésus prit congé d'une manière inattendue en disant: « Il est tard, et le père du jeune homme va nous attendre; veuillez bien nous excuser de vous laisser ensemble -- trois dames -- les filles bien-aimées du Très Haut. Je prierai pour votre gouverne spirituelle pendant que vous allez faire plans pour leur vie nouvelle et meilleure sur terre et pour leur vie éternelle dans le grand au-delà ».
Jésus et Ganid prirent donc congé des dames. Jusque là, les deux prostituées n'avaient rien dit, et Ganid était également incapable de parler. Pendant quelques instants il en fut de même pour Marthe, mais elle s'éleva bientôt à la hauteur des circonstances et fit pour les étrangères tout ce que Jésus avait espéré. La plus âgée des deux mourut très peu de temps après avec de brillantes espérances de survie éternelle; la plus jeune travailla avec Justus au siège de ses affaires et devint plus tard, pour toute sa vie, membre de l'Église chrétienne de Corinthe.
Dans la maison de Crispus, Jésus et Ganid rencontrèrent plusieurs fois un certain Gaïus, qui devint plus tard un fidèle soutien de Paul. Durant leurs deux mois à Corinthe, ils eurent des conversations familières avec des dizaines de personnalités dignes d'intérêt. À la qui te de ces contacts, apparemment dus au hasard, plus de la moitié des intéressés devinrent ultérieurement membres de la communauté chrétienne.
Lors de son premier passage à Corinthe, Paul n'avait pas eu l'intention d'y rester longtemps, mais il ne savait pas à quel point le précepteur juif avait bien préparé la voie ses travaux. Il découvrit en outre qu'Aquilas et Priscilla avaient déjà suscité un grand intérêt pour sa doctrine. Aquilas était l'un des Cyniques avec qui Jésus était entré en contact à Rome; lui et sa femme étaient des réfugiés juifs de Rome, et ils se rallièrent rapidement aux enseignements de Paul, qui vécut et travailla avec eux, car ils étaient aussi des fabricants de tentes (2). Ce fut en raison de ces circonstances que Paul prolongea son séjour à Corinthe.
(2) Actes XVIII-1 à 3.
4. -- TRAVAIL PERSONNEL À CORINTHE
Jésus et Ganid firent de nombreuses autres expériences intéressantes à Corinthe. Ils eurent des discussions serrées avec un grand nombre de personnes qui profitèrent grandement des exposés de Jésus.
À un meunier, Jésus apprit à moudre les grains de vérité dans le moulin de l'expérience vivante, de manière à rendre les obligations difficiles de la vie divine aisément acceptables, même par des compagnons faibles et débiles. Jésus dit: « Donne le lait de la vérité à ceux qui sont dans l'enfance de la perception spirituelle. Dans ta vie et dans ton affectueux ministère, sers la nourriture spirituelle sous forme attrayante et adaptée a la capacité de réception de celui qui t'interroge ».
À un centurion romain, Jésus dit: « Rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Il n'a pas de conflit entre le sincère service de Dieu et le loyal service de César, à moins que César n'ait la prétention de s'arroger l'hommage auquel seule la Déité peut prétendre. La loyauté envers Dieu, si tu parviens à le connaître, te rendra d'autant plus loyal et fidèle dans ta dévotion à un empereur digne de ce nom ».
Au chef sincère du culte mithriaque, Jésus dit: « Tu fais bien de rechercher une religion de salut éternel, mais tu te trompes en espérant trouver cette glorieuse vérité dans les mystères établis par les hommes et dans les philosophies humaines. Ne sais-tu pas que le mystère du salut éternel réside dans ta propre âme? Ne sais-tu pas que le Dieu du ciel a envoyé son esprit vivre en toi, et que tous les hommes qui aiment la vérité et servent Dieu seront conduits par cet esprit hors de cette vie, par les portes de la mort, jusqu'aux hauteurs éternelles de lumière ou Dieu attend de recevoir ses enfants? Et n'oublie jamais que ceux qui connaissent Dieu sont les fils le Dieu s'ils aspirent à lui ressembler ».
À un maître épicurien, il dit: « Tu fais bien de choisir le meilleur et d'apprécier ce qui est bon, mais es-tu sage quand tu omets de discerner les grands facteurs de la vie temporelle incorporés dans les royaumes spirituels issus de la conscience de la présence de Dieu dans le coeur humain? Dans toute expérience humaine, l'essentiel est la conscience de connaître le Dieu dont l'esprit vit en toi et cherche à te faire avancer dans le long et presque interminable voyage pour atteindre la présence personnelle de notre Père commun, le Dieu de toute la création, le Seigneur des univers ».
À un entrepreneur et constructeur grec. il dit: « Mon ami, en même temps que tu construis les édifices matériels des hommes développe un caractère spirituel ressemblant à l'esprit divin intérieur de ton âme. Ne laisse pas ta réussite comme constructeur temporel l'emporter sur tes accomplissements comme fils spirituel du royaume des cieux. Pendant que tu bâtis les maisons du temps pour autrui, ne néglige pas de t'assurer ton propre droit de séjour dans les maisons de l'éternité. N'oublie jamais qu'il existe une cité dont les fondements sont la droiture et la vérité, et dont le constructeur et créateur est Dieu ».
À un juge romain, Jésus dit: « Pendant que tu juges des hommes, rappelle-toi que tu comparaîtras aussi un jour devant le tribunal des Souverains d'un univers. Juge avec justice, et même avec miséricorde, car un jour tu souhaiteras ardemment la considération miséricordieuse de l'Arbitre Suprême. Juge comme tu voudrais être jugé dans des circonstances semblables, et tu seras ainsi guidé par l'esprit de la loi aussi bien que par sa lettre. De même que tu accordes une justice dominée par l'équité, et à la lumière des besoins de ceux qui sont amenés devant toi, de même tu auras le droit de t'attendre à une justice tempérée parla miséricorde quand tu te trouveras un jour devant le Juge de toute la terre ».
À la tenancière de l'auberge grecque, il dit: « Offre ton hospitalité comme une personne qui reçoit les enfants du Très Haut. Élève la corvée de ton travail quotidien au niveau supérieur des beaux-arts par la conscience croissante que tu sers Dieu en servant les personnes que Dieu habite par son esprit venu vivre dans le coeur des hommes. Cherche ainsi à transformer leurs pensées et à conduire leur âme à la connaissance du Père paradisiaque qui a octroyé tous ces dons d'esprit divin ».
Jésus eut de nombreuses rencontres avec un marchand chinois. En prenant congé de lui, il lui fit les recommandations suivantes: « N'adore que Dieu, qui est ton véritable ancêtre spirituel. Souviens-toi que l'esprit du Père vit toujours en toi et oriente toujours ton âme vers le ciel. Si tu suis même inconsciemment les directives de cet esprit immortel, tu es certain de gravir le chemin élevé qui conduit à trouver Dieu. Quand tu réussiras à atteindre le Père céleste, ce sera parce qu'en le cherchant tu t'es mis à lui ressembler de plus en plus. Donc, adieu Chang, mais seulement pour un temps, car nous nous rencontrerons à nouveau dans les mondes de lumière où le Père des âmes spirituelles a ménagé de nombreux points d'arrêt charmants pour ceux qui se dirigent vers le Paradis ».
À un voyageur venant d'Angleterre, il dit: « Mon frère, je perçois que tu es à la recherche de la vérité. Je suggère la possibilité que l'esprit du Père de toute vérité demeure en toi. As-tu jamais sérieusement essayé de parler à l'esprit de ta propre âme? Assurément la chose est difficile, et il est rare qu'elle procure la conscience d'une réussite; mais toute tentative honnête de la pensée matérielle pour communiquer avec son esprit intérieur aboutit a un certain succès, bien que la majorité de ces magnifiques expériences doive rester longtemps des enregistrements superconscients dans les âmes humaines connaissant Dieu.
À un garçon fuyant, Jésus dit: « Rappelle-toi qu'il y a deux êtres auxquels tu ne peux échapper -- Dieu et toi-même. Où que tu ailles, tu t'emmènes toi-même et tu emmènes l'esprit du Père céleste qui vit dans ton coeur. Mon fils, n'essaye plus de te tromper toi-même; attelle-toi à la pratique courageuse de faire face aux événements de la vie; appuie-toi fermement sur l'assurance de ta filiation avec Dieu et sur la certitude d'une vie éternelle, comme je te l'ai indiqué. Aie dorénavant l'intention d'être réellement un homme, un homme décidé à affronter bravement et intelligemment la vie ».
À un criminel condamné, il dit à la dernière heure: « Mon frère, tu as passé par un mauvais moment. Tu t'es égaré, tu t'es empêtré dans le filet du crime. D'après ce que tu m'as dit, je sais que tu n'avait pas projeté de faire la chose qui est sur le point de te coûter la vie temporelle. Mais tu as commis cette mauvaise action, et tes concitoyens t'ont jugé coupable; ils ont décidé que tu devais mourir. Ni toi ni moi nous ne pouvons contester à l'État le droit de se défendre de la manière qu'il choisit. Il ne paraît pas y avoir d'échappatoire humaine au châtiment de tes méfaits. Tes semblables sont obligés de te juger d'après ce que tu as fait, mais il existe un Juge auprès de qui tu peux faire appel pour être pardonné, et qui te jugera d'après tes vrais mobiles et tes meilleures intentions. Ne crains pas le jugement de Dieu si ton repentir est authentique et ta foi sincère. Le fait que ton erreur entraîne la peine de mort imposée par les hommes ne porte pas préjudice aux chances que conserve ton âme d'obtenir justice et miséricorde devant les tribunaux célestes.
Jésus prit plaisir à de multiples entretiens familiers avec un grand nombre d'âmes assoiffées, trop nombreuses pour être mentionnées dans cet exposé. Les trois voyageurs profitèrent beaucoup de leur séjour à Corinthe. À l'exception d'Athènes, qui était plus renommée comme centre d'éducation, Corinthe était la plus importante ville de Grèce à cette époque de l'empire romain. Leur séjour de deux mois dans ce centre commercial florissant leur procura à tous trois l'occasion de gagner une précieuse expérience. Leur passage dans cette ville fut l'un des arrêts les plus intéressants sur la route du retour de Rome.
Gonod avait de nombreux correspondants à Corinthe, mais enfin il termina ses affaires, et le trio se prépara à faire voile pour Athènes. Ils voyagèrent sur un petit bateau que l'on pouvait transporter par voie terrestre de l'un des ports de Corinthe à l'autre, sur une distance de seize kilomètres.
5. -- À ATHÈNES -- DISCOURS SUR LA SCIENCE
Ils arrivèrent peu après à l'antique centre de l'éducation et de la science grecques. Le coeur de Ganid battait à l'idée de se trouver à Athènes, d'être en Grèce, au centre culturel de l'ancien empire d'Alexandre qui avait étendu ses frontières jusqu'à son propre pays des Indes. Il y avait peu d'affaires à traiter, de sorte que Gonod passa la majeure partie de son temps avec Jésus et Ganid, visitant les nombreux endroits intéressants et écoutant les discussions passionnantes entre le garçon et son maître aux talents variés.
Une grande université florissait encore à Athènes, et le trio fit de fréquentes visites à ses salles d'enseignement. Jésus et Ganid avaient déjà analysé à fond les enseignements de Platon quand ils avaient assisté à des conférences au musée d'Alexandrie. Les trois hommes apprécièrent grandement les arts grecs, dont on pouvait encore trouver des traces éparses dans la ville.
Le père et le fils goûtèrent beaucoup une discussion sur la science qui eut lieu un soir à leur auberge entre Jésus et un philosophe grec. Après que ce pédagogue eut parlé durant près de trois heures et qu'il eut terminé son discours, Jésus qui fit la réplique suivante que nous traduisons en langage moderne:
Peut-être les savants mesureront-ils un jour les manifestations d'énergie, ou de force de la gravitation, de la lumière, ou de l'électricité, mais ces mêmes savants ne pourront jamais dire ce que sont ces phénomènes universels. La science traite des activités physico-énergétiques, la religion traite des valeurs éternelles. La vraie philosophie est issue de la sagesse qui fait de son mieux pour mettre en corrélation ces observations quantitatives et qualitatives. Les savants basent leurs conclusions sur des considérations purement physique; ils sont toujours en danger d'être affligés d'orgueil mathématique et d'égoïsme statistique, sans mentionner l'aveuglement spirituel.
La logique est valable dans le monde matériel, et l'on peut se fier aux mathématiques, mais aucune des deux ne doit être considérée comme entièrement digne de confiance ou infaillible quand on les applique aux problèmes de la vie. L'arithmétique dit que si un homme peut tondre un mouton en dix minutes, dix hommes peuvent le faire en une minute. C'est un calcul exact, mais ce n'est pas vrai, car les dix hommes n'y parviendraient pas; ils se gêneraient tellement les uns les autres que le travail serait considérablement ralenti.
Les mathématiques affirment que si une personne représente une certaine unité de valeur intellectuelle et morale, dix personnes semblables représenteront dix fois cette valeur. Mais en traitant de la personnalité humaine, il serait plus exact de dire que l'efficacité d'une association de personnalités est égale au carré du nombre de personnalités figurant dans l'équation, plutôt qu'à leur simple somme arithmétique. Un groupe social d'êtres humains opérant dans une harmonie coordonnée représente une force beaucoup plus grande que le simple total de ses éléments.
On peut identifier la quantité comme un fait; elle devient alors un facteur scientifique uniforme. La qualité est une affaire d'interprétation mentale et représente une estimation de valeurs; il faut donc qu'elle reste une expérience individuelle. Quand la science et la religion deviendront toutes deux moins dogmatiques et toléreront mieux la critique, la philosophie commencera alors à s'unifier dans la compréhension intelligente de l'univers.
Il y a unité dans l'univers cosmique si l'on parvient à discerner ses manifestations. L'univers réel est amical pour chaque enfant du Dieu éternel. Le vrai problème est le suivant: comment la pensée humaine peut-elle aboutir à une unité de pensée logique, véritable, et correspondant à l'unité du cosmos? Pour être en affinité mentale avec l'univers, il faut concevoir les faits quantitatifs et les valeurs qualitatives comme ayant une cause commune -- le Père du Paradis. Cette conception de la réalité donne des vues plus larges sur l'unité intentionnelle des phénomènes de l'univers; elle révèle même un but spirituel d'accomplissement personnel progressif. Avec ce concept de l'unité, on peut sentir l'arrière-plan invariant d'un univers vivant où les relations impersonnelles changent sans cesse et où les relations personnelles évoluent continuellement.
La matière, l'esprit, et l'état intermédiaire entre eux sont trois niveaux reliés et associés de l'unité véritable de l'univers réel. Si divergents que puissent apparaître les phénomènes universels des faits et des valeurs, ils sont en fin de compte unifiés dans le Suprême.
La réalité de l'existence matérielle s'attache aux énergies non reconnues aussi bien qu'à la matière visible. Quand les énergies de l'univers sont freinées au point d'atteindre le ralentissement nécessaire, alors, dans des conditions favorables, ces énergies deviennent des masses. N'oubliez pas que la pensée, seule capable de percevoir la présence des réalités matérielles, est elle-même réelle. La cause fondamentale de l'univers d'énergie-masse, de pensée, et d'esprit est éternelle -- elle existe et consiste dans la nature et les réactions du Père Universel et de ses coordonnés absolus.
Les auditeurs furent plus que stupéfaits en entendant ces paroles de Jésus. Le philosophe grec prit congé de lui en disant: « Enfin mes yeux ont vu un Juif qui pense à autre chose qu'à la supériorité raciale et parle d'autre chose que de la religion ». Et ils se retirèrent tous pour la nuit.
Le séjour à Athènes fut plaisant et profitable, mais pas particulièrement fécond par les contacts humains. Trop d'Athéniens de ce temps-là étaient soit intellectuellement orgueilleux de leur réputation d'antan, soit mentalement stupides et ignorants, parce qu'ils étaient les descendants des esclaves inférieurs amenés au cours des époques antérieures où il y avait de la gloire en Grèce et de la sagesse dans la pensée de ses habitants. Néanmoins, on rencontrait encore bien des intelligences pénétrantes parmi les citoyens d'Athènes.
6. -- À ÉPHÈSE -- DISCOURS SUR L'ÂME
En quittant Athènes, les voyageurs passèrent par la Troade pour se rendre à Éphèse, capitale de la province romaine d'Asie. Ils allèrent souvent jusqu'au fameux temple d'Artémis des Éphisiens, à environ trois kilomètres de la ville. Artémis était la plus célèbre déesse de toute l'Asie Mineure et la perpétuation de la déesse mère encore plus ancienne de l'époque anatolienne. La grossière idole exposée dans l'immense temple consacré à son adoration était censée être tombée du ciel. On avait enseigné à Ganid, dans sa jeunesse, à respecter des statues comme symboles de la divinité, et les vestiges de cette éducation n'avaient pas été entièrement extirpés; il crut bien faire en achetant un petit reliquaire d'argent en l'honneur de cette déesse le la fécondité d'Asie Mineure. Ce soir-là, les voyageurs s'entretinrent longuement de l'adoration des objets faits de main d'homme.
Le troisième jour de leur séjour, ils descendirent à pied le long de la rivière pour observer le dragage du port à son embouchure. À midi, ils parlèrent à un jeune Phénicien fort découragé qui avait le mal du pays, mais qui était surtout envieux d'un jeune homme promu au-dessus de lui. Jésus lui adressa des paroles d'encouragement et cita l'ancien proverbe hébreu: « Ce sont les qualités d'un homme qui lui valent une situation et l'amènent au contact des grands hommes ».
Parmi les villes importantes qu'ils visitèrent dans leur tour de la Méditerranée, c'est ici que leur passage fut le moins profitable pour le travail ultérieur des missionnaires chrétiens. C'est largement grâce aux efforts de Paul que le christianisme prit son essor à Éphèse. Paul y résida plus de deux ans, fabriquant des tentes pour gagner sa vie, et faisant chaque soir des conférences sur la religion et la philosophie dans la principale salle d'audience de l'école de Tyrannus.
Un penseur progressif avait des liens avec cette école locale de philosophie. Jésus eut avec qui plusieurs entretiens profitables au cours desquels il employa à maintes reprises le mot « âme ». Le Grec érudit finit par qui demander ce qu'il entendait par « âme », et Jésus répondit:
L'âme est la fraction de l'homme qui reflète son identité, qui discerne la vérité, et perçoit l'esprit; elle élève perpétuellement l'être humain au-dessus du niveau du monde animal. La conscience intellectuelle de soi, en elle-même et par elle-même, n'est pas l'âme. La conscience morale de soi est la vraie compréhension humaine de soi et constitue le fondement le l'âme humaine. L'âme est la partie de l'homme qui représente la valeur potentielle de survie de, l'expérience humaine. Le choix moral et l'accomplissement spirituel, l'aptitude à connaître Dieu et le besoin de lui ressembler, sont les caractéristique de l'âme. L'âme de l'homme ne peut exister sans pensée morale et sans activité spirituelle. Une âme stagnante est une âme mourante. L'âme de l'homme est distincte de l'esprit divin qui habite sa pensée. L'esprit divin arrive au moment où la pensée de l'homme manifeste sa première activité morale, et c'est l'occasion de la naissance de l'âme.
« Le salut ou la perte d'une âme dépendent du fait qu'elle a atteint, ou non, le statut de survie par alliance éternelle avec l'esprit immortel associé qui lui a été donné. Le salut consiste pour chacun à spiritualiser sa conscience morale, qui acquiert ainsi une valeur de survie. Toutes les formes de conflits psychiques consistent en un manque d'harmonie entre l'auto-conscience morale ou spirituelle et l'auto-conscience purement intellectuelle.
« Quand l'âme humaine est mûrie, ennoblie, et spiritualisée, elle approche du statut céleste en ce sens qu'elle est proche d'être une entité intermédiaire entre le matériel et le spirituel, entre l'individualité terrestre et l'esprit divin. L'âme évoluante d'un être humain est difficile à décrire, et son existence est encore plus difficile à démontrer, car on ne peut la découvrir ni par les méthodes d'investigation physiques ni par celles de la preuve spirituelle. La science matérielle ne peut prouver l'existence d'une âme, et les épreuves purement spirituelles non plus. Malgré l'impuissance de la science matérielle et des critères spirituels à découvrir l'existence de l'âme humaine, tout individu moralement conscient connaît l'existence de son âme en tant qu'expérience personnelle réelle et effective».
7. -- LE SÉJOUR À CHYPRE -- DISCOURS SUR LA PENSÉE
Peu après, les voyageurs firent voile pour Chypre, avec un arrêt à Rhodes. Ils prirent plaisir à ce long voyage maritime et arrivèrent à destination le corps reposé et l'esprit détendu.
Ils avaient formé le projet de jouir d'une période de vrai repos et de récréation au cours de cette visite à Chypre, alors que leur tour de Méditerranée tirait à sa fin. Ils débarquèrent à Paphos et commencèrent aussitôt à rassembler des provisions pour un séjour de plusieurs semaines dans les montagnes voisines. Le troisième jour après leur arrivée, ils partirent pour les hauteurs avec leurs bêtes de somme bien chargées.
Durant une quinzaine de jours, le trio s'en donna à coeur joie, puis à l'improviste le jeune Ganid tomba gravement malade. Il souffrit pendant deux semaines d'une fièvre maligne, allant souvent jusqu'au délire. Jésus et Gonod eurent fort à faire pour s'occuper de lui. Jésus soigna habilement et tendrement le garçon, et Gonod fut stupéfait de la gentillesse et de la science que Jésus manifestait dans tous ses soins au jeune malade. Ils étaient loin de toute habitation, et le jeune homme était intransportable; ils prirent donc leurs dispositions au mieux pour le guérir sur place dans la montagne.
Durant les trois semaines de convalescence de Ganid, Jésus lui raconta nombre d'histoires intéressantes sur la nature et ses diverses fantaisies. Ils se divertirent grandement en faisant des excursions dans les montagnes, Ganid posant des questions, Jésus y répondant, et Gonod s'émerveillant de tout ce qu'il entendait.
Au cours de la dernière semaine de leur séjour à la montagne, Jésus eut avec Ganid une longue conversation sur les fonctions de la pensée humaine. Après plusieurs heures de discussion, le garçon posa la question suivante: «Maître, que signifie ton affirmation quand tu dis que l'homme éprouve une forme de conscience de soi plus élevée que celle des animaux supérieurs? » Jésus lui fit la réponse suivante que nous transposons en langage moderne:
Mon fils, je t'ai déjà beaucoup parlé de l'organe mental de l'homme et dit l'esprit divin qui y habite, mais maintenant j'insiste sur le fait que la conscience de soi est une réalité. Quand un animal prend conscience de lui-même, il devient un homme primitif. Cet aboutissement résulte d'une coordination fonctionnelle entre l'énergie impersonnelle et la pensée qui conçoit l'esprit; c'est ce phénomène qui justifie pour une personnalité humaine le don d'un point focal absolu, l'esprit du Père céleste.
Les idées ne sont pas simplement un enregistrement de sensations, les idées sont des sensations conjuguées avec des interprétations réfléchies de l'ego personnel; et l'ego est plus que la somme de ses sensations. Une individualité qui évolue commence à manifester des symptômes approchant de l'unité, et cette unité est délivrée de la présence intérieure d'un fragment d'unité absolue qui anime spirituellement la pensée auto-consciente d'origine animale.
Un simple animal ne peut avoir conscience de soi dans le temps. Les animaux possèdent une coordination physiologique de sensations et de récognitions associées, et la mémoire correspondante; mais aucun d'eux ne reconnaît de sensation ayant pour lui une signification; aucun d'eux ne fait montre d'une association intentionnelle de ces expériences physiques conjuguées, telle qu'on en voit manifester dans les conclusions des interprétations humaines intelligentes et réfléchies. Le fait de son existence auto-consciente, associé à la réalité de son expérience spirituelle subséquente, fait de l'homme un fils potentiel de l'univers et laisse prévoir qu'il atteindra finalement l'Unité Suprême de l'univers.
L'individualité humaine n'est pas non plus la somme de ses états de conscience successifs. Sans le fonctionnement efficace d'un facteur qui trie et associe les états de conscience, il n'existerait pas une unité suffisante pour justifier la dénomination d'individualité. Une pensée non unifiée de cet ordre ne pourrait guère atteindre les niveaux conscients de statut humain. Si les associations de conscience étaient seulement un accident, on constaterait dans la pensée de tous les hommes la présence d'associations incontrôlées faites à tort et à travers, comme on en observe dans certaines phases d'aliénation mentale.
Une pensée humaine basée exclusivement sur la conscience de sensations physiques ne saurait jamais atteindre les niveaux rituels. Cette sorte de pensée matérielle manquerait totalement du sens des valeurs morales et serait dépourvue du sens directeur de domination-spirituelle, qui est si essentiel pour unifier harmonieusement la personnalité dans le temps, et qui est inséparable de la survie de la personnalité dans l'éternité.
La pensée humaine commence précocement a manifester des qualités supra-matérielles. L'intellect humain vraiment réflectif n'est pas entièrement lié par les limites du temps. Le fait que les individus diffèrent tellement dans les actes de leur vie n'indique pas seulement les dons héréditaires variés et les influences différentes de l'entourage; il dénote aussi le degré auquel l'ego s'est unifié avec l'esprit intérieur du Père, la mesure dans laquelle le premier s'est identifié au second.
La pensée humaine ne supporte pas bien le conflit de double allégeance. Quand une âme subit l'expérience d'un effort pour servir à la fois le bien et le mal, elle éprouve une tension extrême. L'âme suprêmement heureuse et efficacement unifiée est entièrement consacrée à faire la volonté du Père céleste. Les conflits non résolus détruisent l'unité et peuvent aboutir au dérangement mental. Toutefois, le caractère de survie d'une âme n'est pas favorisé par la tendance à s'assurer la paix mentale à tout prix, par l'abandon des nobles aspirations, et par des compromis avec les idéaux spirituels. On atteint plutôt cette paix en affirmant résolument le triomphe de ce qui est vrai, et l'on obtient cette victoire en triomphant du mal par la puissante force du bien.
Les trois voyageurs partirent le lendemain pour Salamine, d'où ils s'embarquèrent pour Antioche, un port de la côte syrienne.
8. -- À ANTIOCHE
Antioche était la capitale de la province romaine de Syrie, et le gouverneur impérial y avait sa résidence. Antioche avait un demi-million d'habitants; c'était la troisième ville de l'empire par la superficie et la première par la dépravation et la flagrante immoralité. Gonod avait des affaires considérables à traiter, de sorte, que Jésus et Ganid furent souvent laissés à eux-mêmes. Ils visitèrent tout dans cette ville polyglotte, sauf le bocage de Daphné. Gonod et Ganid se rendirent seuls a ce notoire autel du vice, car Jésus refusa de les y accompagner. Ces scènes n'étaient pas trop choquantes pour des Hindous, mais elles étaient répugnantes pour un Hébreu idéaliste.
Jésus devenait plus calme et pensif à mesure qu'il se rapprochait de la Palestine et de la fin de leur voyage. Il rendit peu de visites à Antioche et se promena rarement dans la ville. Après beaucoup de questions sur les raisons pour lesquelles son précepteur manifestait si peu d'intérêt pour Antioche, Ganid finit par amener Jésus à dire: « Cette ville n'est pas loin de la Palestine; peut-être y reviendrai-je un jour ».
Ganid fit une expérience très intéressante à Antioche. Le jeune homme s'était montré un élève capable et avait commencé à appliquer pratiquement certains enseignements de Jésus. Un Hindou engagé dans les affaires de son père à Antioche était devenu si désagréable et maussade que son renvoi avait été envisagé. Lorsque Ganid en eut vent, il se rendit au siège des affaires de son père et eut une longue conversation avec son compatriote. Cet homme avait le sentiment d'avoir été placé à un poste qui ne qui convenait pas. Ganid lui parla du Père céleste et amplifia sous bien des rapports ses vues sur la religion. Mais dans tout ce que Ganid put dire, ce fut un proverbe hébreu qui fit le plus de bien à son interlocuteur, et voici cette parole de sagesse: «Quoi que ta main trouve à faire, fais-le avec toute ta puissance ».
Après avoir préparé leurs bagages pour la caravane de chameaux, les trois compagnons continuèrent leur route en descendant vers Sidon, puis de là à Damas, et trois jours plus tard ils abordèrent la longue étape a travers les sables du désert.
9. -- EN MÉSOPOTAMIE
Le passage de la caravane à travers le désert n'était pas une expérience nouvelle pour ces grands voyageurs. Après avoir observé son précepteur aidant a charger leurs vingt chameaux et remarqué qu'il se portait volontaire pour conduire leur propre animal, Ganid s'écria: « Maître, y a-t-il une chose que tu ne puisses faire? » Jésus se borna à sourire et dit: « Un élève assidu rend sûrement hommage à son maître ». Et ils partirent ainsi pour l'ancienne ville d'Ur.
Jésus fut très intéressé par l'histoire primitive d'Ur, lieu de naissance d'Abraham, et fut également enchanté par les ruines et les traditions de Suse, au point que Gonod et Ganid prolongèrent de trois semaines leur séjour à Ur afin de donner plus de temps à Jésus pour poursuivre ses investigations; ils cherchaient aussi à trouver la meilleure occasion de le persuader de rentrer aux Indes avec eux.
Ce fut à Ur que Ganid eut un long entretien avec Jésus au sujet de la différence entre la connaissance, la sagesse, et la vérité. Il fut très séduit par les paroles d'un sage Hébreu: « La sagesse est la chose principale; donc, acquiers la sagesse. Avec toute ta recherche de la connaissance, acquiers la compréhension. Exalte la sagesse, et elle te fera avancer. Elle te conduira aux honneurs pourvu que tu la pratiques » (1).
(1) Proverbes IV-7.
Enfin arriva le jour de la séparation. Ils furent tous courageux, spécialement le garçon, mais ce fut une rude épreuve. Ils avaient les larmes aux yeux, mais du courage dans le coeur. En prenant congé de son précepteur, Ganid dit: « Adieu, Maître, mais pas pour toujours. Quand je reviendrai à Damas, je te chercherai. Je t'aime, car je crois que le Père céleste doit un peu te ressembler; au moins je sais que tu ressembles beaucoup à ce que tu m'as raconté de lui. Je me rappellerai ton enseignement, mais c'est toi surtout que je n'oublierai jamais ». Quant à Gonod, il dit: « Adieu à un grand instructeur, à un Maître qui nous a rendus meilleurs et nous a aidés a connaître Dieu ». Et Jésus répondit: « Que la paix soit sur vous, et puisse la bénédiction du Père céleste demeurer toujours avec vous ».
Jésus se tint debout sur la plage et regarda la petite barque les emmener vers le bateau à l'ancre. Le Maître quitta ainsi ses amis hindous à Charax, pour ne plus jamais les revoir en ce monde. Eux non plus, ici-bas, ne surent jamais que l'homme apparu plus tard comme Jésus de Nazareth était le même qu'ils venaient de quitter -- Jésus leur instructeur.
Aux Indes, Ganid grandit et devint un homme influent, digne successeur de son éminent père; il répandit à l'étranger bien des nobles vérités qu'il avait apprises de Jésus, son maître bien-aimé. Plus tard dans la vie, lorsque Ganid entendit parler de l'étrange instructeur de Palestine qui termina sa vie sur une croix, il reconnut bien la similitude entre l'évangile de ce Fils de l'Homme et les enseignements de son précepteur juif, mais il n'eut jamais l'idée que les deux étaient une seule et même personne.
Ainsi prit fin le chapitre de la vie du Fils de l'Homme que l'on pourrait intituler: La mission Jésus l'instructeur.
LE SÉJOUR À ROME
GONOD apportait les salutations des princes de l'Inde à Tibère. Les deux Hindous et Jésus se présentèrent donc devant le souverain romain le troisième jour après leur arrivée à Rome. Le morose empereur était d'humeur exceptionnellement bonne ce jour-là et bavarda longuement avec le trio. Après que les visiteurs l'eurent quitté, l'empereur, faisant allusion à Jésus, fit observer à l'aide de camp qui se tenait à sa droite: « Si j'avais la prestance royale et les manières gracieuses de ce garçon, je serais un véritable empereur, n'est-ce pas? »
Pendant son séjour a Rome, Ganid eut des heures régulières pour ses études et pour la visite des endroits intéressants de la ville. Son père avait beaucoup d'affaires à traiter. Désireux qu'en grandissant son fils devienne son digne successeur à la direction de ses vastes entreprises commerciales, il estima le moment venu de l'introduire dans le monde des affaires. Une quantité de citoyens de l'Inde vivaient à Rome, et il arriva souvent que Gonod se fit accompagner par l'un de ses propres employés comme interprète, de sorte que Jésus eut des journées entières disponibles; cela lui donna le temps de se familiariser complètement avec cette ville de deux millions d'habitants. On voyait fréquemment Jésus au forum, centre des affaires et de la vie politique et juridique. Souvent aussi il montait au Capitole et, tout en contemplant ce temple magnifique dédié à Jupiter, Junon, et Minerve, il méditait sur l'esclavage dans lequel l'ignorance maintenait les Romains. Il passait également beaucoup de temps sur le Mont Palatin où se trouvaient la résidence de l'empereur, le temple d'Apollon, et les bibliothèques latine et grecque.
À cette époque, l'empire romain s'étendait sur toute l'Europe méridionale, l'Asie Mineure, la Syrie, l'Egypte, et le nord ouest de l'Afrique et ses habitants comprenaient des citoyens de tous les pays de l'hémisphère oriental. La principale raison pour laquelle Jésus avait consenti à faire ce voyage était son désir d'étudier cet agrégat cosmopolite de mortels d'Urantia et de s'y mêler.
Durant son séjour à Rome, Jésus acquit une grande connaissance des hommes mais, au cours de ces six mois, sa plus précieuse expérience fut son contact avec les chefs religieux de la capitale de l'empire et l'influence qu'il exerça sur eux. Avant la fin de sa première semaine à Rome, Jésus avait cherché et pris contact avec les dirigeants qualifiés des Cyniques, des Stoïciens, et des cultes des mystères, en particulier du groupe mithriaque. Peut-être Jésus pressentait-il que les juifs allaient rejeter sa mission, mais en tous cas il prévoyait déjà avec certitude que ses messagers viendraient bientôt à Rome pour y proclamer le royaume des cieux. Il se mit donc, de la manière la plus étonnante, à préparer les voies pour que leur message fût mieux et plus sûrement reçu. Il choisit cinq dirigeants parmi les Stoïciens, onze parmi les Cyniques, et seize parmi les adeptes du culte des mystères. Durant six mois, il passa une grande partie de ses loisirs en association étroite avec ces chefs religieux, et voici comment il les instruisit. Il ne s'attaqua pas une seule fois à leurs erreurs et ne mentionna même jamais les fautes de leurs enseignements. Dans chaque cas, il choisissait la vérité dans leurs leçons, et ensuite il entreprenait d'embellir et d'éclairer cette vérité dans leur mentalité, de telle sorte qu'en très peu de temps ce rehaussement de la vérité remplissait leur pensée et chassait l'erreur antérieure. C'est ainsi que les hommes et les femmes enseignés par Jésus furent préparés à reconnaître ultérieurement des vérités additionnelles et similaires dans les enseignements des premiers missionnaires chrétiens. Leur acceptation rapide des enseignements des prédicateurs de l'évangile fut l'élément qui donna une si puissante impulsion à la diffusion du christianisme à Rome, et de là dans tout l'empire.
On comprend mieux la signification de cet accomplissement remarquable en notant que dans ce groupe de trente deux chefs religieux de Rome, deux seulement furent spirituellement stériles. Les trente autres jouèrent un rôle capital dans l'établissement du christianisme à Rome, et certains d'entre eux aidèrent aussi à faire du principal temple mithriaque la première église chrétienne de cette ville. Nous qui contemplons les activités humaines depuis la coulisse et à la lumière de dix-neuf siècles écoulés, nous reconnaissons seulement trois facteurs comme ayant apporté une contribution majeure à préparer le stade de diffusion rapide du christianisme en Europe:
| 1. Le choix et le maintien de Simon Pierre comme apôtre. | |
| 2. L'entretien à Jérusalem avec Etienne, qui conduisit à gagner Saül de Tarse. | |
| 3. La préparation préliminaire des trente Romains dont nous venons de parler, pour en faire ultérieurement les chefs de la nouvelle religion à Rome et dans tout l'empire.4 |
Au cours de leurs expériences, ni Etienne, ni les trente sélectionnés ne comprirent jamais qu'ils avaient jadis parlé à l'homme dont le nom était devenu le centre de leurs enseignements religieux. L'oeuvre de Jésus par rapport aux trente-deux qu'il avait choisis à l'origine fut entièrement personnelle. Dans ses travaux avec ces hommes et ces femmes, le scribe de Damas n'en réunissait jamais plus de trois à la fois, et rarement plus de deux; la plupart du temps il les enseignait isolément. Il réussit à accomplir cette grande oeuvre d'éducation religieuse parce que les intéressés n'étaient pas prisonniers de traditions; ils n'étaient pas victimes d'idées fixes préconçues sur tous les développements religieux de l'avenir.
Au cours des années qui suivirent bientôt, Pierre, Paul, et les autres éducateurs chrétiens de Rome entendirent maintes et maintes fois parler du scribe de Damas qui les avait précédés et qui avait si évidemment préparé (inconsciemment à leur avis) le chemin pour leur arrivée avec le nouvel évangile. Paul ne devina jamais réellement l'identité de ce scribe de Damas, mais peu de temps avant sa mort, à cause de la similitude des descriptions personnelles, il parvint à la conclusion que le « fabricant de tentes d'Antioche » était aussi « le scribe de Damas ». En une occasion au cours de ses prédications à Rome, Simon Pierre soupçonna, en écoutant une description du scribe de Damas, que cette personne aurait pu être Jésus, mais il rejeta promptement cette idée, car il croyait savoir avec certitude que le Maître n'était jamais allé à Rome.
1. -- LES VRAIES VALEURS
Ce fut avec Angamon, chef des Stoïciens, que Jésus eut un entretien durant toute une nuit au début de son séjour à Rome. Cet homme devint plus tard un grand ami de Paul et se révéla un puissant soutien de l'Église chrétienne à Rome. Voici en substance, et transcrit en langage moderne, ce que Jésus enseigna à Angamon:
Le critère des vraies valeurs doit être recherché dans le monde spirituel et sur les niveaux divins de réalité éternelle. Les mortels ascendants doivent reconnaître comme transitoires, partiels, et inférieurs les grossiers étalons matériels. Les savants en tant que savants sont limités à la découverte de la relativité des faits matériels. Techniquement, ils n'ont pas le droit d'affirmer qu'ils sont matérialistes, ou idéalistes, car en le faisant ils abandonneraient le comportement des vrais savants; en effet, toutes ces prises de position sont l'essence même de la philosophie.
À moins que la perspicacité morale et les connaissances spirituelles de l'humanité ne soient accrues en proportion, le progrès illimité d'une culture matérialiste peut finir par devenir une menace pour la civilisation. Une science purement matérialiste recèle en elle-même le germe potentiel de destruction de tout effort scientifique, car un pareil comportement laisse présager l'effondrement ultime d'une civilisation qui a abandonné son sens des valeurs morales et répudié le but spirituel de ses réalisations.
Les savants matérialistes et les idéalistes extrémistes sont destinés à vivre toujours dans la zizanie, mais ce n'est pas le cas pour les savants et les idéalistes qui sont en possession d'un idéal commun de hautes valeurs morales et de critères spirituels. A toutes les époques, les savants et les religieux doivent reconnaître qu'ils passent en jugement devant le tribunal des besoins de l'humanité. Ils doivent renoncer à guerroyer entre eux, tout en continuant vaillamment à lutter pour leur survie par une dévotion accrue au service du progrès humain. Si la prétendue science ou la prétendue religion d'un âge sont fausses, il faut qu'elles purifient leurs activités, ou alors qu'elles disparaissent devant l'émergence d'une science matérielle ou d'une religion spirituelle d'un ordre plus authentique et plus méritoire.
2. -- LE BIEN ET LE MAL
Mardus était le chef reconnu des Cyniques de Rome; il devint un grand ami du scribe de Damas. Jour après jour il conversait avec Jésus, et soir après soir il écoutait son enseignement divin. Parmi les plus importantes discussions avec Mardus se trouve celle destinée à répondre à la question de ce Cynique sincère sur le bien et le mal. Voici en substance, et transposée et langage du XXième siècle, la réponse de Jésus:
Mon frère, le bien et le mal sont simplement des mots qui symbolisent les niveaux relatifs où l'homme comprend l'univers observable. Si l'on est éthiquement paresseux et socialement indifférent, on peut prendre pour critères du bien les usages sociaux courants. Si l'on est spirituellement indolent et moralement stagnant, on peut prendre pour critères du bien les pratiques et traditions religieuses des contemporains. Mais l'âme qui survit au temps et émerge dans l'éternité doit faire un choix vivant et personnel entre le bien et le mal, tels qu'ils sont déterminés par les vraies valeurs des critères spirituels établis par l'esprit divin que le Père céleste a envoyé habiter le coeur des hommes. Cet esprit intérieur détermine la survie de la personnalité.
De même que la vérité, la bonté est toujours relative et contraste infailliblement avec le mal. C'est la perception des qualités de bonté et de vérité qui permet aux âmes évoluantes des hommes de prendre les décisions personnelles de choix essentielles à la survie éternelle.
La personne spirituellement aveugle qui suit logiquement les prescriptions scientifiques, les usages sociaux, et les dogmes religieux se trouve en grand danger de sacrifier son libre arbitre moral et de perdre sa liberté spirituelle. Cette âme est destinée à devenir un perroquet intellectuel, un automate social, et l'esclave des autorités religieuses.
La bonté grandit toujours vers des niveaux supérieurs où se trouve accrue la liberté de s'épanouir moralement et d'atteindre la personnalité spirituelle -- la découverte de l'Ajusteur intérieur et l'identification avec lui. Une expérience est bonne quand elle élève l'appréciation de la beauté, accroît la volonté morale, rehausse le discernement de la vérité, développe l'aptitude à aimer et à servir ses semblables, exalte les idéaux spirituels, et unifie les suprêmes motifs humains du temps avec les plans éternels de l'Ajusteur intérieur. Ceux-ci conduisent directement au désir accru de faire la volonté du Père, ce qui entretient la passion divine de trouver Dieu et de lui ressembler davantage.
À mesure que vous vous élevez sur l'échelle universelle de développement des créatures, vous trouvez un accroissement de la bonté et une diminution du mal, en parfaite conformité avec votre capacité de faire l'expérience de la bonté et de discerner la vérité. L'aptitude à entretenir l'erreur ou à pratiquer le mal ne se perd pas entièrement avant que l'âme humaine ascendante atteigne les niveaux spirituels finaux.
La bonté est vivante, relative, toujours en progrès; elle est invariablement une expérience personnelle et perpétuellement liée au discernement de la vérité et de la beauté. La bonté se trouve dans la récognition des valeurs positives de vérité du niveau spirituel qui doit, dans l'expérience humaine, faire contraste avec sa contrepartie négative -- l'ombre du mal potentiel.
Jusqu'à ce que l'on atteigne les niveaux du Paradis, la bonté est toujours plus une recherche qu'une possession, plus un but qu'une expérience acquise. Mais alors même que l'on a faim et soif de droiture, on éprouve une satisfaction croissante à atteindre partiellement la bonté. La présence du bien et du mal dans le monde est par elle-même une preuve positive de l'existence et de la réalité de la volonté morale de l'homme -- la personnalité -- qui identifie ainsi ces valeurs et se trouve capable de choisir entre elles.
À l'époque où un ascendeur atteint le Paradis, son aptitude à identifier l'ego avec les vraies valeurs spirituelles s'est amplifiée au point qu'il a atteint la possession parfaite de la lumière de la vie. Sa personnalité spirituelle perfectionnée s'identifie entièrement, divinement, et spirituellement avec les qualités positives et suprêmes de bonté, de beauté, et de vérité. Il ne subsiste aucune possibilité pour cet esprit droit de projeter une ombre négative quelconque de mal potentiel quand la divine lumière des Dirigeants infinis du Paradis fouille toute sa personnalité. Chez toutes les personnalités spirituelles, la bonté a cessé d'être partielle, opposée au mal, et relative; elle est devenue divinement complète et spirituellement parachevée; elle s'approche de la pureté et de la perfection du Suprême.
La possibilité du mal est nécessaire au choix moral, mais la manifestation du mal ne l'est pas. Une ombre n'a qu'une réalité relative. Le mal effectif n'est pas nécessaire en tant qu'expérience personnelle. Le mal potentiel agit tout aussi bien comme stimulant de la décision dans les domaines du progrès moral aux niveaux inférieurs du développement spirituel. Le mal ne devient une réalité d'expérience personnelle que si une pensée morale l'adopte.
3. -- LA VÉRITÉ ET LA FOI
Nabon était un Juif grec tenant le premier rang parmi les chefs du principal culte des mystères à Rome, le culte mithriaque. Ce grand-prêtre eut de nombreux entretiens avec le Scribe de Damas, mais ce fut leur discussion sur la vérité et la foi qui exerça sur lui l'influence la plus durable. Nabon avait songé à convertir Jésus et lui avait même suggéré de retourner en Palestine comme éducateur mithriaque. Il ne se doutait guère que Jésus le préparait à devenir l'un des premiers convertis à l'évangile du royaume. Voici, transcrite en terminologie moderne, la substance de l'enseignement de Jésus:
La vérité ne peut se définir par des mots, mais seulement en la vivant. La vérité dépasse toujours la connaissance. La connaissance concerne les choses observées, mais la vérité transcende ces niveaux purement matériels, en ce sens quelle l'allie à la sagesse et englobe des impondérables tels que l'expérience humaine, et même les réalités spirituelles et vivantes. La connaissance prend origine dans la science; la sagesse, dans la vraie philosophie; la vérité, dans l'expérience religieuse de la vie spirituelle. La connaissance traite des faits; la sagesse traite des relations; la vérité traite des valeurs de la réalité.
Les hommes tendent à cristalliser la science, à formuler la philosophie, et à dogmatiser la vérité, parce qu'ils ont de la paresse mentale à l'adapter aux luttes progressives pour la vie, et qu'ils ont aussi terriblement peur de l'inconnu. L'homme est naturellement lent à inaugurer des changements dans ses habitudes de pensée et dans ses techniques de vie.
La vérité révélée, la vérité découverte personnellement, est la suprême volupté de l'âme humaine. Elle est la création conjointe de la pensée matérielle et de l'esprit intérieur. Le salut éternel d'une âme qui discerne la vérité et aime la beauté est assuré par la faim et la soif de bonté qui conduisent l'intéressé à se proposer un but unique, celui de faire la volonté du Père, de trouver Dieu, et de lui ressembler. Il n'y a jamais de conflit entre la véritable connaissance et la vérité. Il peut y avoir conflit entre la connaissance et les croyances humaines, les croyances de préjugés, déformées par la peur, et dominées par la crainte d'affronter de nouveaux faits dans les découvertes matérielles et les progrès spirituels.
Jamais l'homme ne peut posséder la vérité sans exercer sa foi. Ceci est vrai parce que les pensées, la sagesse, la morale, et les idéaux d'un homme ne peuvent s'élever plus haut que sa foi, que son espoir sublime. Et toute véritable foi est basée sur des réflexions profondes, sur une auto-critique sincère, et sur une conscience morale intransigeante. La foi est l'inspiration de l'imagination créatrice spiritualisée.
La foi agit pour libérer les activités supra-humaines de l'étincelle divine, le germe immortel qui vit dans la pensée humaine et qui représente le potentiel de survie éternelle. Les plantes et les animaux survivent dans le temps par la technique consistant à transmettre d'une génération à la suivante des particules identiques d'eux-mêmes. L'âme humaine (la personnalité de l'homme) survit à la mort en associant son identité à celle de l'immortelle étincelle intérieure de divinité qui agit pour perpétuer la personnalité humaine sur un niveau supérieur de continuité d'existence universelle et progressive. Le germe caché de l'âme humaine est un esprit immortel. La seconde naissance, ou formation de l'âme, est la première des manifestations successives de la personnalité dans des existences spirituelles progressives. Leur séquence ne prend fin qu'au moment où l'entité divine atteint la source de son existence, la source personnelle de toute existence, Dieu, le Père Universel.
La vie humaine continue -- survit -- parce qu'elle a une fonction dans l'univers, la tâche de trouver Dieu. Animée par la foi, l'âme de l'homme ne peut s'arrêter avant d'avoir atteint ce but de la destinée, et quand elle l'a atteint, elle ne peut plus prendre fin car, à l'instar de Dieu, elle est devenue éternelle.
L'évolution spirituelle est une expérience du choix volontaire et croissant de la bonté, accompagnée d'une diminution égale et progressive de la possibilité du mal. Quand on a atteint la finalité du choix de la bonté et parachevé l'aptitude à apprécier la vérité, il naît une perfection de beauté et de sainteté qui paralyse la possibilité d'émergence du mal, et même du concept du mal potentiel. L'âme qui connaît ainsi Dieu ne projette aucune ombre de suspicion du mal quand elle opère sur un niveau aussi élevé de divine bonté.
La présence de l'esprit du Paradis dans la pensée de l'homme constitue la promesse de révélation et l'engagement de foi d'une existence éternelle de progression divine pour toute âme cherchant à s'identifier avec ce fragment spirituel, immortel, et intérieur du Père Universel.
La caractéristique du progrès dans l'univers est une liberté croissante de la personnalité, parce que cette liberté est associée au franchissement progressif de niveaux de plus en plus élevés de compréhension de soi, et à l'empire sur soi qui en est la conséquence. L'atteinte de la perfection dans la maîtrise spirituelle de soi équivaut au parachèvement de la liberté dans l'univers et du libre arbitre personnel. La foi nourrit et maintient l'âme de l'homme au milieu de la confusion de son orientation initiale dans un univers aussi vaste. Quant à la prière, elle devient la grande unificatrice des diverses inspirations provenant de l'imagination créatrice et des besoins de la foi pour les âmes essayant de s'identifier avec les idéaux spirituels de la divine présence intérieure et associée.
Nabon fut grandement impressionné par ces paroles, comme il l'était d'ailleurs par chacun de ses entretiens avec Jésus. Les vérités correspondantes continuèrent à briller dans son coeur, et Nabon fut d'un grand secours pour les disciples qui vinrent plus tard prêcher l'évangile de Jésus.
4. -- MINISTÈRE PERSONNEL
Pendant son séjour à Rome, Jésus ne consacra pas tous ses loisirs au travail de réparation des hommes et des femmes à devenir de futurs disciples dans le royaume à venir. Il passa beaucoup de temps à acquérir une connaissance intime de toutes les races et classes sociales qui vivaient dans cette ville, la plus grande et la plus cosmopolite du monde. Dans chacun de ses nombreux contacts humains, Jésus avait un double dessein: il désirait connaître la réaction de ses interlocuteurs à leur vie incarnée, et il était également enclin à dire ou à faire quelque chose qui rende cette vie plus riche et plus digne d'être vécue. Au cours de ces semaines, ses enseignements religieux ne différèrent pas de ceux qui caractérisèrent sa vie ultérieure en tant qu'instructeur des douze apôtres et prédicateur auprès des foules.
La substance de son message était toujours le fait de l'amour du Père céleste et de la vérité de sa miséricorde, joint à la bonne nouvelle que l'homme est fils par la foi de ce même Dieu d'amour. La technique habituelle des contacts sociaux de Jésus consistait à poser des questions pour faire sortir les gens de leur réserve et les amener à converser avec lui. Au début de l'entretien, c'était généralement lui qui posait des questions, et à la fin c'étaient eux qui l'interrogeaient. Il était aussi expert à enseigner en posant des questions qu'à instruire en répondant à des questions. En règle générale, c'est à ceux qu'il enseignait le plus qu'il en disait le moins. Ceux qui tirèrent le plus grand profit de son ministère personnel étaient des gens surmenés, anxieux, et déprimés à qui l'occasion d'épancher leur âme à un auditeur sympathique et compréhensif apportait un grand soulagement; Jésus était cet auditeur, et plus encore. Quand ces êtres humains mal adaptés lui avaient parlé de leurs ennuis, il était toujours en mesure de leur offrir des suggestions pratiques et immédiatement utiles pour aplanir leurs véritables difficultés, sans négliger de prononcer des paroles qui les encourageaient et les consolaient aussitôt. A ces affligés, il parlait invariablement de l'amour de Dieu et, par des méthodes diverses et variées, il les informait qu'ils étaient les enfants de ce céleste Dieu d'amour.
De cette manière, durant son séjour à Rome, Jésus prit un contact amical et vivifiant avec plus de cinq cents mortels du royaume. Il parvint ainsi à une connaissance des diverses races de l'humanité, qu'il n'aurait jamais pu acquérir à Jérusalem ni même à Alexandrie. Il considéra toujours ces six mois à Rome comme l'une des périodes les plus enrichissantes et les plus instructives de sa vie terrestre.
Comme on peut s'y attendre, un homme aussi dynamique et doué de talents aussi variés ne pouvait vivre six mois ainsi dans la métropole du monde sans être abordé par un grand nombre de personnes désireuses de s'assurer ses services pour certaines affaires ou, plus souvent, pour des projets d'enseignement, de réformes sociales, ou de mouvements religieux. Il reçut plus d'une douzaine de propositions de cet ordre et utilisa chacune d'elles comme une occasion pour transmettre quelques pensées spirituellement ennoblissantes, soit par des mots bien choisis, soit par un service obligeant. Jésus aimait beaucoup faire quelque chose -- même de peu d'importance -- pour toutes sortes de gens.
Il s'entretint de politique et de gouvernement avec un sénateur romain, et cet unique contact avec Jésus fit une telle impression sur ce législateur que celui-ci passa le reste de sa vie à essayer vainement d'inciter ses collègues à changer le cours de la politique en vigueur en substituant l'idée d'un peuple entretenant le gouvernement à celle d'un gouvernement entretenant et nourrissant le peuple. Jésus passa une soirée avec un riche propriétaire d'esclaves nommé Claudius, et qui parla des hommes en tant que fils de Dieu; le lendemain, Claudius affranchit cent dix-sept esclaves. Jésus alla dîner chez un médecin grec et qui exposa que ses patients avaient non seulement un corps, mais aussi une pensée et une âme; il amena ainsi cet habile praticien à donner à ses semblables des soins plus approfondis. Jésus s'entretint avec toutes sortes de gens de tous les milieux sociaux. Les bains publics furent le seul endroit de Rome qu'il ne visita pas. Il refusa d'y accompagner ses amis à cause de la promiscuité sexuelle qui y régnait.
Marchant le long du Tibre avec un soldat romain, il dit: « Que ton coeur soit aussi courageux que ton bras. Ose faire justice et sois de taille à te montrer miséricordieux. Oblige ta nature inférieure à obéir à ta nature supérieure, comme toi tu obéis à tes supérieurs. Respecte la bonté et exalte la vérité. Choisis le beau à la place du laid. Aime ton prochain et recherche Dieu de tout ton coeur, car Dieu est ton Père dans les cieux».
À un orateur du forum nommé Marc, Jésus dit: « Ton éloquence est plaisante, ta logique est admirable, ta voix est agréable, mais ton enseignement n'est guère conforme à la vérité. Si seulement tu pouvais jouir de la satisfaction vivifiante de connaître Dieu comme ton Père spirituel, alors tu pourrais employer ta puissance d'élocution à libérer tes semblables de la servitude des ténèbres et de l'esclavage de l'ignorance ». Ce Marc fut celui qui entendit plus tard Pierre prêcher à Rome et devint son successeur. Lors de la crucifixion de Simon Pierre, ce fut lui qui défia les persécuteurs romains et continua audacieusement à prêcher le nouvel évangile.
Rencontrant un pauvre homme qui avait à été accusé à tort, Jésus l'accompagna devant le magistrat et reçut l'autorisation spéciale de comparaître en son lieu et place. Il fit alors le superbe discours dans lequel il dit: « La justice assure la grandeur d'une nation, et plus une nation est grande, plus elle doit être soucieuse que l'injustice n'atteigne pas même son plus humble citoyen. Malheur à une nation où seuls ceux qui possèdent de l'argent et de l'influence peuvent obtenir promptement justice devant les tribunaux! Un magistrat a le devoir sacré d'acquitter l'innocent aussi bien que de punir le coupable. La survie d'une nation dépend de l'impartialité, de l'équité, et de l'intégrité de ses tribunaux. Le gouvernement civil est fondé sur la justice, de même que la vraie religion est basée sur la miséricorde ». Le juge reconsidéra le cas et, après passage au crible des témoignages, il libéra le prévenu. Parmi toutes les activités de Jésus au cours de cette époque de ministère personnel, cet incident fut celui où il fut le plus près d'intervenir publiquement.
5. -- CONSEILS À L'HOMME RICHE
Un riche Stoïcien, citoyen romain, s'intéressa beaucoup aux enseignements de Jésus, à qui il avait été présenté par Angamon. Après plusieurs entretiens particuliers, ce riche citoyen demanda à Jésus ce qu'il ferait d'une fortune s'il la possédait, et Jésus lui répondit: « Je consacrerais la richesse matérielle à élever le niveau de la vie matérielle, de même que j'offrirais ma connaissance, ma sagesse, et mes services spirituels pour enrichir la vie intellectuelle, ennoblir la vie sociale, et faire progresser la vie spirituelle. J'administrerais les biens matériels comme un sage et efficace dépositaire des ressources d'une génération pour le profit et l'ennoblissement des générations suivantes ».
L'homme riche ne fut pas entièrement satisfait de la réponse de Jésus et s'enhardit à demander de nouveau: « Mais que crois-tu qu'un homme dans ma position devrait faire de sa fortune? Dois-je la garder ou la distribuer? » Jésus se rendit compte que cet homme désirait réellement mieux connaître la vérité au sujet de sa fidélité envers Dieu et de ses devoirs envers les hommes. Il développa sa réponse en lui disant: « Mon bon ami, je discerne que tu recherches sincèrement la sagesse et que tu aimes honnêtement la vérité; je suis donc disposé à t'exposer mon point de vue sur la solution de tes problèmes concernant les responsabilités de la fortune. Je le fais parce que tu m'as demandé conseil, et en te donnant mon avis, je ne m'occupe de la fortune d'aucun autre homme riche. Je te donne ces conseils uniquement pour ta gouverne personnelle. Si tu désires honnêtement considérer ta fortune comme un dépôt, si tu souhaites réellement devenir un gérant sage et efficace de tes capitaux accumulés, alors je te conseille de faire l'analyse qui vante des sources de tes richesses. Demande-toi, en faisant de ton mieux pour trouver la réponse honnête, d'où elles viennent. Pour t'aider à analyser l'origine de ta grande fortune, je suggère que tu gardes présentes à la mémoire les dix méthodes différentes suivantes pour amasser des biens matériels:
| « 1. La fortune héritée -- les richesses provenant des parents et autres ancêtres. | |
| « 2. La fortune découverte -- les richesses tirées des ressources inexploitées de la terre nourricière. | |
| « 3. La fortune commerciale -- les richesses obtenues comme bénéfice équitable dans l'échange et le troc des biens matériels. | |
| « 4. La fortune injuste -- les richesses tirées de l'exploitation inéquitable de tes semblables ou de leur réduction à l'esclavage. | |
| « 5. La fortune des intérêts -- le revenu tiré des possibilités de rendement juste et équitable des capitaux investis. | |
| « 6. La fortune due au génie -- les richesses récompensant les dons créatifs et inventifs de la pensée humaine. | |
| « 7. La fortune fortuite -- les richesses tirées de la générosité de tes semblables ou prenant origine dans les circonstances de la vie. | |
| « 8. La fortune volée -- les richesses obtenues par injustice, malhonnêteté, vol, ou fraude. | |
| « 9. Les fonds en dépôt -- la fortune placée entre tes mains par tes semblables pour un usage spécifique actuel ou futur. | |
| « 10. La fortune gagnée -- les richesses tirées directement de ton propre travail personnel, la juste et équitable rémunération de tes propres efforts quotidiens, mentaux et physiques. |
« Donc, mon ami, si tu veux être, devant Dieu et au service des hommes, un fidèle et juste gérant de ta grande fortune, il faut la diviser approximativement entre ces dix grands départements, et administrer ensuite chaque portion conformément à l'interprétation sage et honnête des lois de la justice, de l'équité, de la loyauté, et de la véritable efficacité. Cependant le Dieu du ciel ne te condamnerait pas si, dans des situations douteuses, tu te trompais parfois par considération miséricordieuse et désintéressée pour la détresse des victimes souffrant des circonstances malheureuses de la vie terrestre. Lorsque tu éprouves honnêtement des doutes sur l'équité et la justice de certaines situations matérielles, que tes décisions favorisent ceux qui sont dans le besoin. Efforce-toi d'aider les personnes qui, par malheur, souffrent de privations imméritées ».
Après avoir discuté ces sujets pendant plusieurs heures, l'homme riche demanda des instructions plus complètes et plus détaillées, et Jésus développa ses conseils en disant en substance: « En t'offrant de nouvelles suggestions concernant ton comportement envers la fortune, je te recommande de recevoir mes avis comme donnés exclusivement pour toi et pour ta gouverne personnelle. Je ne parle que pour mon compte et à toi comme a un ami interrogateur. Je te conjure de ne pas dicter à d'autres hommes riches la manière dont ils doivent considérer leur fortune. Je te donne les conseils suivants:
« 1. Comme gérant d'une fortune héritée, il faut considérer son origine. Tu es moralement obligé de représenter la génération passée dans la transmission honnête de la fortune légitime aux générations suivantes après en avoir déduit un péage équitable au profit de la génération présente. Mais tu n'es pas obligé de perpétuer une malhonnêteté ou un injustice impliquée dans l'accumulation non équitable d'une fortune par tes ancêtres. Si une partie de ta fortune héritée se révèle provenir de fraudes ou d'injustices, tu peux la débourser conformément à tes convictions sur la justice, la générosité, et la restitution. Quant au reste de ta fortune légitimement héritée, tu peux en disposer équitablement et la transmettre sans crainte en tant que dépositaire d'une génération pour le compte de la suivante. Une sage discrimination et un jugement sain dicteront tes dispositions testamentaires.
« 2. Toute personne qui jouit d'une fortune provenant de découvertes devrait se rappeler que chaque individu ne vit sur terre que pendant un court laps de temps; en conséquence, il devrait prendre des dispositions adéquates pour partager le bénéfice de ses découvertes d'une manière utile avec le plus grand nombre possible de ses semblables. Le prospecteur ne doit pas se voir refuser toute récompense pour ses efforts de découverte, mais il ne doit pas non plus prétendre égoïstement s'arroger tous les avantages et bienfaits provenant de la mise à jour des ressources accumulées par la nature.
« 3. Tant que les hommes choisissent de mener les affaires du monde par le commerce et le troc, ils ont le droit d'en tirer un bénéfice équitable et légitime. Tout commerçant mérite une rémunération pour ses services; tout marchand a droit a son salaire. La loyauté commerciale et le traitement honnête accordés aux membres des affaires organisées du monde créent toutes sortes de fortunes par bénéfices; ces sources de richesse devraient être jugées d'après les principes supérieurs de justice, d'honnêteté et d'équité. Un commerçant honnête ne doit pas hésiter à prendre pour une opération donnée le bénéfice qu'il accorderait volontiers à un collègue dans une affaire analogue. Bien que cette sorte de profits, quand les affaires se traitent sur une grande échelle, ne soit pas identique aux revenus gagnés individuellement, une fortune ainsi accumulée honnêtement confère à son possesseur un droit considérable à faire entendre sa voix quand il s'agit de la répartir.
« 4. Nul mortel connaissant Dieu et cherchant à faire la volonté divine ne peut s'abaisser à exercer des contraintes au moyen de sa fortune. Nul homme noble ne s'efforcera d'accumuler des richesses et d'amasser une puissance financière par l'esclavage ou l'exploitation injuste de ses frères. Quand la richesse est tirée du labeur d'humains opprimés, elle est une malédiction morale et un stigmate spirituel. Toute fortune de cet ordre devrait être restituée à ceux qui ont été ainsi dépossédés, ou à leurs enfants et à leurs petits-enfants. On ne peut bâtir une civilisation durable sur la pratique consistant à frustrer les travailleurs de leur salaire.
« 5. Le capital honnête a droit à des intérêts. Tant que les hommes emprunteront et prêteront, ils peuvent percevoir un intérêt équitable, pourvu que la somme prêtée ait été acquise légitimement. Apure d'abord ton capital avant de prétendre à des intérêts. Ne deviens pas mesquin et cupide au point de t'abaisser à pratiquer l'usure. Ne te permets jamais d'être assez égoïste pour employer le pouvoir de l'argent à gagner un avantage injuste sur tes semblables qui se débattent. Ne cède pas à la tentation d'exiger des intérêts usuraires de ton frère s'il a des embarras financiers.
« 6. Si par hasard tu gagnes une fortune par des traits de génie, si tes richesses représentent la rémunération de tes dons inventifs, ne réclame pas une portion injuste de cette rémunération. Un génie est redevable de quelque chose aussi bien à ses ancêtres qu'à sa progéniture; de même il encourt des obligations envers la race, la nation, et l'entourage de ses découvertes originales; il ne doit pas oublier que c'est en tant qu'homme parmi les hommes qu'il a mis au point ses inventions. Par contre, il serait injuste de priver un génie de toutes les plus-values de sa fortune. D'ailleurs il sera toujours impossible aux hommes d'établir des lois et des règlements uniformément applicables à tous les problèmes de distribution équitable des richesses. Il faut d'abord reconnaître les hommes comme tes frères. Si tu désires honnêtement les traiter comme tu souhaiterais toi-même être traité, les impératifs ordinaires d'honnêteté et d'équité te guideront dans le règlement juste et impartial de tous les problèmes périodiques concernant les rémunérations économiques et la justice sociale.
« 7. Sauf pour les honoraires justes et légitimes gagnés dans l'administration de ses biens, nul homme ne devrait émettre de prétentions personnelles sur la fortune que le temps et la chance peuvent avoir concentrée entre ses mains. Il faut un peu considérer les richesses accidentelles comme un dépôt de confiance à dépenser au profit de votre groupe économique ou social. Les possesseurs de cette fortune doivent avoir une voix majoritaire pour déterminer la distribution sage et efficace de ces biens non gagnés. Les hommes civilisés cesseront un jour de considérer tout ce qu'ils contrôlent comme leur propriété personnelle et privée.
« 8. Si une portion quelconque de ta fortune provient de fraudes, si une fraction de tes biens a été amassée par des pratiques malhonnêtes ou par des méthodes inéquitables, si tes richesses sont le produit d'affaires traitées injustement avec tes semblables, hâte-toi de restituer tous ces gains mal acquis à leurs légitimes propriétaires. Répare entièrement tes torts et épure ainsi ta fortune de tous ses éléments malhonnêtes.
« 9. La gestion des biens par une personne pour le compte de certaines autres est une responsabilité solennelle et sacrée. Ne hasarde pas ce dépôt, ne le mets pas en péril. N'en prélève pour toi-même que la fraction reconnue équitable par tous les honnêtes gens.
« 10. La partie de ta fortune qui représente les gains dus à tes propres efforts physiques et mentaux -- si tu as travaillé loyalement et équitablement -- est véritablement à toi. Nul ne peut contester ton droit de détenir et d'utiliser cette fortune à ta convenance, pourvu que l'exercice de ce droit ne nuise pas à tes semblables ».
Quand Jésus eut fini de qui donner ces avis, le riche Romain se leva de son divan et, en souhaitant le bonsoir à Jésus, il lui fit la promesse suivante: « Mon cher ami, je perçois que tu es un homme plein de sagesse et de bonté; dès demain je commencerai à administrer toute ma fortune conformément à tes conseils ».
6. -- MINISTÈRE SOCIAL
C'est également à Rome que se passa l'incident touchant où le Créateur d'un univers passa plusieurs heures à rendre un enfant perdu à sa mère angoissée. Ce petit garçon s'était égaré en s'éloignant de sa maison, et Jésus le trouva pleurant de désespoir. Jésus et Ganid avaient prévu de se rendre à la bibliothèque, mais ils se dévouèrent pour s'occuper de l'enfant et le ramener chez lui. Ganid n'oublia jamais le commentaire de Jésus: « Tu sais, Ganid, la plupart des êtres humains ressemblent à cet enfant égaré. Ils perdent beaucoup de temps à pleurer dans la crainte et a souffrir dan le chagrin, alors qu'en vérité ils se trouvent tout près du salut et de la sécurité, de même que cet enfant n'était pas loin de sa maison. Tous ceux qui connaissent le chemin de la vérité et sont assurés de connaître Dieu devraient considérer comme un privilège, et non comme un devoir, d'offrir leurs conseils à leurs semblables qui recherchent les satisfactions de la vie. N'avons-nous pas ressenti une joie suprême à rendre cet enfant à sa mère? De même, ceux qui conduisent les hommes à Dieu éprouvent la satisfaction suprême de servir l'humanité ». A partir de ce jour-là et durant le reste de sa vie sur terre, Ganid fut toujours à l'affût d'enfants perdus qu'il pourrait ramener à leur foyer.
Une veuve avec cinq enfants avait eu son mari tué dans un accident. Jésus raconta à Ganid comment il avait lui-même perdu son père dans un accident. Ils allèrent maintes fois réconforter cette mère et ses enfants, et Ganid demanda de l'argent à son père pour leur fournir des vivres et des vêtements. Ils ne cessèrent pas leurs efforts avant d'avoir trouvé un emploi pour le fils aîné, de manière qu'il puisse contribuer à l'entretien de la famille.
Un soir, tandis que Gonod écoutait le récit de ces expériences, il dit avec bonhomie à Jésus: « Je me proposais de faire de mon fils un érudit ou un homme d'affaires, et maintenant tu commences à en faire un philosophe ou un philanthrope ou un philanthrope ». Jésus répondit en souriant: « Peut-être ferons-nous de lui tous les quatre. Il pourra alors jouir d'une quadruple satisfaction dans la vie, car son oreille subtile destinée à reconnaître la mélodie humaine pourra discerner quatre toniques au lieu d'une seule ». Alors Gonod dit: « Je perçois que tu es réellement un philosophe. Il faut que tu écrives un livre pour les générations futures ». Et Jésus répondit: « Pas un livre -- ma mission est de vivre une vie dans cette génération et pour toutes les générations. Je.. ». Mais il s'arrêta et dit à Ganid: « Mon fils, il est l'heure d'aller se coucher.
7. -- VOYAGES AUTOUR DE ROME
Jésus, Gonod, et Ganid firent cinq voyages en partant de Rome vers des points intéressants du territoire environnant. Au cours de leur visite de la région des lacs italiens du nord, Jésus eut un long entretien avec Ganid sur l'impossibilité de donner à un homme des enseignements sur Dieu si cet homme ne désire pas connaître Dieu. Au cours de leur trajet vers les lacs, ils avaient rencontré par hasard un païen borné, et Ganid fut surpris de voir que Jésus, contrairement à sa manière de faire habituelle, n'entraînait pas cet homme dans une conversation qui aurait naturellement conduit à discuter des questions spirituelles. Lorsque Ganid demanda à son précepteur pourquoi il portait si peu d'intérêt à ce païen, Jésus répondit:
« Ganid, cet homme n'avait pas soif de vérité. Il n'était pas mécontent de lui-même. Il n'était pas prêt à appeler à l'aide, et les yeux de sa pensée n'étaient pas ouverts pour recevoir la lumière destinée à l'âme. Cet homme n'était pas mûr pour la moisson du salut. Il faut lui accorder un délai pour que les épreuves et les difficultés de la vie le préparent à recevoir la sagesse et la connaissance supérieure. Ou bien encore, s'il pouvait venir vivre avec nous, nous pourrions qui montrer le Père céleste par notre exemple; nos vies en tant que fils de Dieu pourraient l'attirer au point de l'obliger à s'enquérir de notre Père. On ne peut révéler Dieu à ceux qui ne le cherchent pas, ni conduire des âmes réticentes aux joies du salut. Avant qu'un être humain puisse agir comme intermédiaire pour amener un compagnon à croire au Père céleste, il faut que les expériences de la vie aient donné à ce compagnon la soif de la vérité, ou bien qu'il désire connaître Dieu par suite du contact avec la vie de ceux qui connaissent le divin Père. Si nous connaissons Dieu, notre véritable travail sur terre consiste à vivre de manière à permettre au Père de se révéler à travers notre vie. Ainsi, toutes les personnes qui recherchent Dieu verront le Père et recourront à notre aide pour mieux connaître le Dieu qui réussit à s'exprimer de cette manière dans notre vie ».
Ce fut dans la montagne, au cours de leur voyage en Suisse, que Jésus eut avec le père et le fils un entretien de toute une journée sur le bouddhisme. Ganid avait bien des fois posé à Jésus des questions directes sur le Bouddha, mais avait toujours reçu des réponses plus ou moins évasives. Ce jour-là, en présence de son fils, le père interrogea carrément Jésus sur Bouddha et reçut une franche réponse. Gonod dit: « Je voudrais réellement savoir ce que tu penses de Bouddha ». Et Jésus répondit:
« Votre Bouddha fut très supérieur à votre bouddhisme. Bouddha fut un grand homme, et même un prophète pour son peuple, mais un prophète orphelin. Je veux dire par là que de bonne heure il perdit de vue son Père spirituel, le Père céleste. Son expérience fut tragique. Il essaya de vivre et d'enseigner en tant que messager de Dieu, mais sans Dieu. Bouddha dirigea son navire sauveur droit vers le port de sécurité, jusqu'à l'entrée du havre de salut des mortels, et là, à cause de cartes marines erronées, le bon navire fut jeté à la côte. Il y est resté pendant de nombreuses générations, immobile et presque irrémédiablement échoué. Beaucoup de vos compatriotes sont restés sur ce bateau pendant toutes ces années. Ils vivent à portée de voix des eaux tranquilles du havre, mais refusent d'y entrer parce que la noble embarcation du bon Bouddha a eu la malchance d'échouer juste à côté du port. Les peuples bouddhistes n'entreront jamais dans cette rade à moins d'abandonner le navire philosophique de leur prophète et de saisir son noble esprit. Si votre peuple était resté fidèle à l'esprit de Bouddha, il y a longtemps que vous seriez entrés dans votre havre de tranquillité d'esprit, de repos d'âme, et d'assurance de salut.
« Tu vois, Gonod, Bouddha connaissait Dieu en esprit, mais ne réussit pas à le découvrir clairement en pensée; au contraire, les Juifs découvrirent Dieu en pensée, mais manquèrent dans une large mesure de le connaître en esprit. Aujourd'hui les Bouddhistes pataugent dans une philosophie sans Dieu, et les Juifs ont un Dieu, mais sont dépourvus d'une philosophie de vie qui soit reliée. Faute d'avoir la vision de Dieu en tant qu'esprit et Père, Bouddha n'a pas réussi à apporter dans son enseignement l'énergie morale et la force motrice spirituelle qu'une religion doit posséder pour changer une race et relever une nation ».
Alors Ganid s'écria: « Maître, instituons toi et moi une nouvelle religion qui soit assez bonne pour l'Inde et assez grande pour Rome; peut-être pourrons-nous l'apporter aux Juifs en échange de Jéhovah ». Jésus répondit: « Ganid, les religions humaines ne s'instituent pas. Elles se développent au cours de longues périodes de temps, tandis que les révélations de Dieu éclatent sur terre dans la vie des hommes qui révèlent Dieu à leurs semblables ». Mais ni Gonod ni Ganid ne comprirent la signification de ces paroles prophétiques.
Cette nuit-la, après s'être couché, Ganid ne put dormir. Il parla longuement à son père et finit par dire: « Tu sais, père, je crois parfois que Jésus est un prophète ». Et son père répondit seulement d'un ton somnolent: «Mon fils, il y en a d'autres ».
À partir de ce jour-là et pendant le reste de sa vie terrestre, Ganid continua à mettre sur pied une religion à lui. Il était mentalement très ému par la largeur d'esprit, l'équité, et la tolérance de Jésus. Dans toutes leurs discussions philosophiques et religieuses, jamais le jeune homme n'éprouva de sentiments de rancune ni de réactions d'antagonisme.
Quelle scène à contempler pour les intelligences célestes que ce spectacle d'un adolescent hindou proposant au Créateur d'un univers d'instituer avec lui une nouvelle religion! Or, bien que le jeune homme ne le sût pas, ils étaient bel et bien en train d'établir une religion nouvelle et éternelle -- une nouvelle méthode de salut, la révélation de Dieu aux hommes par Jésus et en Jésus. Le garçon était en train de réaliser inconsciemment son souhait le plus ardent. Il en fut et il en est toujours ainsi. Quand l'imagination humaine éclairée et réfléchie, spirituellement instruite et agissant de tout coeur avec désintéressement, cherche à faire ou à être quelque chose, elle devient créative dans une mesure appréciable selon le degré de consécration du mortel à faire divinement la volonté du Père. Quand l'homme s'associe à Dieu, de grands événements peuvent se produire et se produisent effectivement.